CHAPITRE CI.

Course en Espagne.--Le maréchal Ney.--Souvenirs du général Lasalle.

Nous ignorions dans notre heureuse Italie, surtout après les sécurités

de la bataille de Wagram, tout ce qu'une autre guerre avait de grave et

de mortel pour l'empire; je veux parler de l'occupation de la Péninsule

par les Français, qui d'abord escamotée par la diplomatie, s'était

presque aussitôt repentie que livrée, et où des juntes de moines

offraient plus de résistance et de forces que tous les rois de l'Europe

ensemble dans leurs conseils. Napoléon, qui s'attachait à cette guerre,

à cause de sa durée, bien plus comme à une gageure qu'à un intérêt,

avait voulu que tous ses généraux s'essayassent à cette conquête,

peut-être pour apprendre au monde la distance qui séparait ces grands

mérites du mérite toujours vainqueur de leur maître. Je n'avais point

reçu depuis mon départ de Paris de nouvelles de Ney. Son nom, toujours

le premier inscrit sur les bulletins, n'avait brillé dans aucun de ceux

qui avaient consacré les efforts héroïques de la campagne de 1809 en

Allemagne. L'Empereur, qui savait apprécier la gloire et les travaux de

ses lieutenans, mais qui n'en voulait pas la concurrence, n'avait que

très rarement accordé les honneurs du _Moniteur_, espèce de Capitole des

grands triomphes militaires, aux généraux chargés de la soumission de

l'Espagne, pendant du moins qu'acteur principal il occupait la scène

lui-même au coeur de l'Autriche. J'avais su à peine, par les nombreux

officiers avec lesquels j'étais en relation à Florence, que le maréchal

n'était point oisif, et que s'il ne figurait point à la suite du héros,

vainqueur une troisième fois de l'Autriche, Ney avait en quelque sorte

reçu une procuration de gloire moins bruyamment divulguée, mais non

moins dignement remplie. Tous les bruits qui circulaient sur la nature

particulière de cette guerre d'Espagne excitèrent bien vite mon

imagination, en me représentant Ney comme exposé à des dangers nouveaux

pour lui. Avec la foi qu'on me connaît en son courage, ce n'étaient pas

les boulets que je craignais pour cette tête si chère encore, malgré

l'indifférence, l'éloignement et les distractions, mais une mort qui

n'eût pas été digne de lui, mais l'escopette clandestine des guérillas,

ou le stylet fanatique du moine. Ce craintif intérêt ne faisait que me

déguiser un sentiment plus secret et plus puissant que je trouvais

encore trop d'orgueil à ressentir, pour n'en pas écouter la voix et n'en

pas accepter les nouveaux dangers.

Ma tête une fois remontée, mon coeur une fois inquiet, je sus bientôt les

événemens de la Péninsule beaucoup mieux que ceux qui venaient de se

passer en Autriche. Ney commandait en Espagne le sixième corps de la

grande armée, ayant en face les Anglais et le général Wilson, auxquels

il avait fait connaître déjà suffisamment sa présence par son activité

et son intrépidité miraculeuse.

Mais je n'étais plus alors aussi libre qu'à l'époque de la campagne

d'Eylau; je n'avais plus cette indépendance qui dans ma vie précédente

s'était toujours faite l'esclave de mon amour. J'avais été contrainte de

renoncer à mon existence aventureuse, et (le dirai-je?) à courir, sans

en être priée, après celui qu'un lien légitime semblait éloigner de moi.

Toutes les raisons d'orgueil, de convenances, de raison, combattirent

quelque temps, arrêtèrent vingt-quatre heures ma pensée; mais enfin,

toute autre considération céda au doux souvenir d'une amitié de frère,

jurée à mon départ et dans une séparation qui avait été encore si

tendre. La conscience est si accommodante quand elle entend un cri de

bonheur, que, tout en prenant le parti de rompre mon ban, je me faisais

à moi-même l'illusion de croire qu'il me serait possible d'obéir à

l'impulsion de mon coeur, en restant en même temps fidèle à la réserve

commandée par la position nouvelle du maréchal: hélas! il était dans ma

destinée de manquer à bien des devoirs, par religion pour des sentimens

plus forts qu'eux.

J'obtins de la grande-duchesse un congé de deux mois; elle me dit en me

l'accordant: «Allez, puisque courir en chevalière errante est un de vos

besoins; mais que ce voyage soit une simple course et point une

campagne. Si vous n'êtes pas de retour, si vous n'êtes pas ici dans deux

mois, vous trouverez en arrivant votre passe-port pour Paris sur votre

toilette.» Je promis, et, ce qu'il y a de plus curieux pour une femme

comme moi, je tins parole.

Le jour même de mon audience de congé, j'étais partie en poste, et je me

rendis de Florence à Perpignan, comme s'il se fût seulement agi d'un

voyage de Paris à Versailles. Pour retrouver dans son atmosphère de

gloire l'objet de mon délirant enthousiasme, cinq cents lieues, douze

cents lieues ne me paraissaient qu'une enjambée. L'Amour est comme les

dieux d'Homère, en deux sauts il toucherait au bout du monde. J'avais

beaucoup d'or et encore plus de résolution: avec cela l'on va vite et

l'on arrive bientôt. Je fus donc promptement au milieu de l'Espagne,

sous l'influence de cette température brûlante comme les grandes

passions. Ney, qui ne reposait guère non plus, venait soumettre la

Galice. Je rejoignis son corps d'armée à Banos, quarante-huit heures

avant qu'il ne fût en présence de l'armée anglaise, que le maréchal

battit complétement. Déjà l'aspect de la guerre, la rencontre des

bataillons français, ce parfum de gloire, plus doux à respirer dans ce

pays que celui des orangers qui l'embaument; cette vie active, animée

tout entière d'émotion et de spectacle, ravivait mon imagination

fatiguée des vides plaisirs des cours et de la voluptueuse Italie. Je me

sentais là dans mon élément: j'approchais de Ney, j'approchais du coeur

qui seul pouvait faire battre le mien. J'étais heureuse rien que de le

savoir si près de moi, et de lui apprendre qu'une lieue nous séparait à

peine. Voici le billet que je reçus en réponse au mien:

«Puisque c'est votre goût d'avoir un bras ou une jambe de moins, à

cheval... et venez.»

En lisant encore cette courte et militaire invitation, je saute en selle

et me voilà en avant. J'avais à peine fait un quart de lieue que je _le_

rencontrai; et je lus sur sa physionomie rayonnante tout ce que son

billet ne m'avait pas dit, cette joie de me revoir, qui était la

récompense de mon voyage et le bonheur même. J'ai oublié le nom des

endroits où nous passâmes; mais jamais il ne me semblait avoir vu de

lieux plus enchanteurs, de ciel plus beau, d'aurore plus douce. Quelque

chose de sauvage et de fier relevait cette nature riche et pittoresque.

La route était bordée de rochers comme d'une couronne. «Voilà un

magnifique abri de précipices, me dit Ney, dont les revers boisés

assurent la fraîcheur; arrêtons-nous ici; vous devez avoir besoin de

repos; nous avons tous deux besoin d'épanchement et de causerie;» et

nous voilà, les brides de nos chevaux passées au bras, écartant d'une

main vigoureuse les broussailles odorantes, et cherchant une retraite

qui pût entendre nos confidences: elle était facile à trouver dans les

ravins de la Galice; et, à quelques centaines de pas de la route, nous

pûmes nous croire entièrement seuls au monde. Nos chevaux furent

promptement attachés, et la solitude, choisie un peu plus loin encore,

compléta la sécurité de cette entrevue si soudaine et si peu espérée.

Nous étions assis depuis quelques minutes quand Ney heurta du pied le

tronc d'un vieux cèdre, et me dit: «Ici, Ida, ici est un appui pour nos

pieds, qui pourra nous préserver au moins d'une chute;» et, confians en

cet appui si bien rencontré, nous ne craignons plus de fouler la mousse

embaumée qui nous sert de divan sauvage. Je le regardais comme une de

ces figures d'un long rêve, que le jour montre et éclaire soudain, et

qu'on reconnaît avec toute l'anxiété et tous les troubles du songe.

C'est lui, cependant; c'est bien lui, me disais-je; je le sens à la

gloire qui brille sur son front, aux pressions de sa main puissante et

reconnaissable autant que sa gloire. Songeant plus au héros qu'à

l'amour, au capitaine nécessaire à son armée qu'à l'homme nécessaire à

mon coeur, il me prend un frisson craintif à l'idée de cet isolement dans

un pays si plein de dangers, où une halte du guerrier peut inopinément

être surprise par le poignard ou la balle des partisans; dans un pays où

la haine du nom français retentit et veille de montagnes en montagnes.

Je me sentais coupable d'exposer à ces périls, au-dessous d'un grand

homme, cette vie si chère et si belle, que des assassins avertis

pouvaient trancher. Ce ne fut là qu'une rapide pensée, mais une pensée

vive et saisissante, qui, troublant mes idées, me fit me serrer avec

force contre Ney, et en laissant échapper ce murmure étouffé: «Ney, mon

ami, ne restons point là; éloignons-nous.--Non, non pas, me répondit-il

en me retenant; où serions-nous aussi bien, sans témoins d'un bonheur

que je retrouve, et qui a besoin de solitude et d'effusion

mystérieuse...» Je le regardai avec surprise à ces paroles, mais avec

délices, car j'étais aussi heureuse qu'étonnée de lui être restée si

chère. Ses pensées répondaient au miennes; il y avait eu communauté de

souvenirs, il y avait sympathie de joie; jamais la physionomie de Ney ne

m'avait paru plus expressive, jamais ses regards plus éloquens, jamais

sa parole plus enivrante. Je repris, à l'aspect de cette sécurité

empreinte dans les traits du guerrier, une sécurité pareille; il est de

ces momens où tout ce que l'on éprouve cède au contre-coup de tout ce

qu'on inspire. Oh! que ce bonheur donné par un grand homme fut plein

d'inexprimables délices! Nos coeurs, séparés par un si long terme et de

si longues distances, paraissaient ne s'être jamais quittés, et

goûtaient le plaisir d'une conviction pareille, et d'une égale

communauté d'émotions. Une frayeur nouvelle vint suspendre

l'enchantement, et lui donner en quelque sorte tout le prix d'une

victoire. Le revers du ravin qui nous avait reçus descendait en pente

très rapide; le tronc de l'arbre qui supportait l'effort de nos pieds,

appui solide et pourtant impuissant, céda et rompit tout à coup au

moment même où, plongés tous deux dans le ravissement d'une causerie

intime, nous avions oublié jusqu'à la possibilité d'un pareil péril,

dont la présence d'esprit et la force prodigieuse de Ney nous sauvèrent

seules: d'une main il saisit les branches du buisson qui nous avait

abrités; de l'autre il me presse et me serre violemment contre lui; et,

grâces à cette lutte, nous pouvons reprendre haleine, échapper au

précipice, et nous parvînmes à regagner nos chevaux. Ney n'avait pas

seulement sourcillé devant ce singulier et épouvantable danger; mais il

y avait dans sa joie de notre salut un je ne sais quoi de tendre et

d'aimable, et pour ainsi dire comme un sourire du courage heureux, une

flamme semblable à l'étincelle électrique qui m'avait ranimée mourante

et blessée après la bataille d'Eylau.

Ma tête, plongée dans les touffes d'un buisson pendant la frayeur et la

scène à laquelle nous venions d'échapper, avait retenu, sans que je m'en

aperçusse, des feuilles singulièrement mêlées à mes cheveux blonds, dont

mes trente-deux ans, alors bien sonnés, n'avaient point altéré les

boucles ondoyantes et dorées. Leur nouvel ornement en rappela à Ney la

beauté; mais il les trouvait trop bien conservés, et voulait les admirer

pour eux-mêmes. C'était quelque chose de bien doux que cette main

victorieuse chassant et détachant avec légèreté les feuilles sèches

confondues avec mes tresses flottantes, comme une bonne mère toucherait

la tête d'un enfant adoré de ses doigts délicats et tendres. «Là,

franchement, me dit-il, avez-vous eu peur?» Je levai mes regards sur les

siens: c'était répondre. «À quoi pensiez-vous dans le moment de la chute

qui pouvait être si fatale?--À vous seul...» Et jamais je n'avais dit

aussi vrai. «Mon ame, emportée vers la vôtre, enlevée à toutes les

pensées de la vie, pensait ce qu'une plume célèbre fait dire à la Fille

du désert; j'aurais aussi voulu comme elle, serrée _dans des bras

chéris, rouler d'abîmes en abîmes_, avec les débris de Dieu et du

monde.»

Nous étions l'un et l'autre échappés au naufrage, mais sous le charme

d'un anéantissement presque aussi absolu que celui où nous eût plongés

sa réalité. Aucune autre pensée que celle de cette rencontre, aucune

autre révélation que celle de notre commune félicité. Nous cheminâmes

une heure encore ensemble, et bercés par un oubli complet de l'existence

matérielle et différente, dont, à quelques pas de là, chacun de nous

allait reprendre la chaîne. Il ne me demanda point d'où je venais, où

j'allais. Je ne lui demandai pas davantage quels étaient les projets de

son ambition, ses intérêts présens dans la vie. Je n'étais plus l'amie

d'Élisa; il n'était plus le lieutenant de Napoléon. À quelque distance

de Banos, Ney s'arrêta, me tendit la main, et ne me dit que ces mots:

«Le devoir, l'honneur, nos promesses, aujourd'hui violées, nous

commandent de nous séparer.»--«Ne m'en voulez pas d'être venue de si

loin pour les rompre; cette entrevue suffit à mon bonheur, suffit au

courage de supporter un éloignement qui ne lui coûtera plus, puisque je

vous vois; je viens de prendre des forces pour le reste de mes

jours.»--«Généreuse Ida, me répondit-il, vous êtes aussi bonne

qu'extraordinaire. Adieu! adieu bien tendre et bien reconnaissant. Les

Anglais n'ont pas eu de mes nouvelles depuis ce matin: je vais les

charger en pensant à vous.»

Après cette courte et dernière communication de nos coeurs, nous montâmes

à cheval, et partîmes chacun dans une direction opposée. À trois lieues

de là, je repris la poste, et je regagnai les Pyrénées comme je les

avais franchies, sans m'arrêter, sans rien observer, sans rien regarder,

n'ayant vu en Espagne qu'un Français pour lequel j'aurais donné

l'Espagne, l'Italie, la France même, avec autant de facilité que je les

parcourais. Exténuée de fatigue, je m'arrêtai deux jours à Barcelone,

qui ressemblait bien plus à un arsenal qu'à une ville, et à un camp qu'à

une place de commerce. Sachant à quel point Ney portait l'amitié pour

ses compagnons de gloire, je ne l'avais point attristé par les tristes

nouvelles de la mort du maréchal Lannes et du général Lasalle,

moissonnés en Allemagne, et dont la mort avait mérité les pleurs de la

Victoire elle-même. Ney, d'ailleurs, avait sans doute appris ces grandes

douleurs; son coeur si intrépide, si dédaigneux du trépas, n'entendait

jamais sans émotion le récit des pertes qu'entraîne la guerre: je le

savais trop pour en renouveler chez lui le pénible sentiment.

D'ailleurs, ce n'est point comme aide-de-camp, mais comme femme, que

j'avais pris la route d'Espagne.

Jusqu'à Mont-de-Marsan, mon voyage, où je n'avais quitté la chaise de

poste que pour un tête-à-tête de trois heures, ne m'offrit rien de

remarquable. Je passai encore deux jours dans cette dernière ville,

logée à la maison des bains. Je rencontrai plusieurs personnes de

connaissance dont la société, dans une autre situation d'esprit, eût pu

m'être agréable. J'avais là, pour voisine d'appartement, une Espagnole

qui m'inspira une vive curiosité, sentiment que notre première entrevue

changea en intérêt sincère: elle était veuve d'un brigadier attaché au

général Lasalle, mort à Wagram; et elle me donna sur le général des

détails pleins d'intérêt, dont elle embellissait encore le récit de tout

le feu d'une imagination castillane.

Caroline Amaldi appartient à une famille noble de Valladolid, mais qui

ne l'est pas en Espagne. On était sûr au moins de la pureté de sa race

par sa beauté. Jeune, belle et tendre, comme toutes les filles de

l'Hespérie, Caroline traînait d'assez tristes jours auprès d'une vieille

tante qui n'interrompait sa prière que pour la gronder, et ne quittait

son chapelet que pour surveiller d'un oeil inquiet sa pupille. Après la

victoire de Torquemada, où le général Lasalle venait d'ajouter un éclat

nouveau à sa renommée déjà si belle, la retraite de Caroline fut

envahie, et par une de ces crises inséparables de la guerre, elle se vit

séparée de sa famille et à la merci des vainqueurs. Un

maréchal-des-logis du 10e régiment la sauva du déshonneur. Le brave

avait reçu une blessure fort grave, et on fut contraint de lui faire

l'amputation du bras. Caroline devint sa garde vigilante et dévouée. Né

dans la même ville que son chef, ce brave en parlait avec tout

l'enthousiasme d'un vieil attachement et d'une admiration de chaque

jour. Il aimait à raconter comme tous les malades, et la bonne Caroline

l'écoutait avec un vif plaisir, car cela lui faisait tant de bien d'être

écouté! Il se plaisait surtout à lui expliquer la destinée toute

héroïque de son général. «On ne se figure pas ce qu'était Lasalle,

répétait-il. Il était lieutenant avant la révolution, mais comme on

l'était alors, par protection. Eh bien, il a jeté de côté cette

épaulette qu'il n'avait pas gagnée, et puis il est allé s'enrôler comme

simple soldat dans le régiment, et puis il a passé fourrier à l'armée du

Nord, et puis lieutenant bientôt. Il a battu Auguste de Prusse et

Scheverin, comme devait le faire un descendant de Fabert. Je suis de son

sang, disait-il, et je le prouverai. Qu'est-ce que la noblesse sans

bravoure, et qu'est-ce que la bravoure sans preuves?» Enfin, des

qualités morales, le maréchal-des-logis, panégyriste minutieux et exact,

comme tous les panégyristes du monde, passait à l'éloge des avantages

physiques de son jeune chef! Les récits disposent singulièrement au bon

effet des rencontres. Le pauvre blessé ne sentait que le charme et ne

voyait pas le danger de ses éloges. Ils excitèrent vivement

l'imagination de celle que le militaire, peu fort sur le chapitre du

coeur humain, ne voulait pas cependant passionner pour un autre, tactique

d'autant plus malheureuse que le maréchal-des-logis n'avait pas pour lui

ce prestige de jeunesse et de beauté qui peut braver les concurrences.

Il aurait pu être le père de Caroline, mais celle-ci ne supposait pas

qu'avec cet âge, peut-être aussi qu'avec si peu de naissance, le blessé

pût concevoir la moindre intention de tendresse; elle continuait de lui

prodiguer les soins dont le pauvre homme interprétait l'assiduité dans

un sens beaucoup plus étendu et plus personnel. Malgré, ou peut-être à

cause de cette erreur, Caroline chercha à voir le général Lasalle; «et,

m'avoua-t-elle, je le vis trop pour mon repos.» Lasalle, intrépide et

brave, aimait les femmes autant que la gloire, et la gloire comme une

femme. Frappé de l'éclatante beauté de la jeune Espagnole, il chercha

toutes les occasions de plaire à celle auprès de qui l'amour était si

avancé, que déjà elle l'aimait en secret.

Le terrible combat de _Medina de rio del Seco_ venait d'être livré.

Burgos était au pouvoir des Français. On dirigea les blessés sur un

autre point. Caroline vit donc s'éloigner celui à qui elle devait la vie

et l'honneur, et qui aspirait à obtenir plus tard sa main pour

récompense. Caroline me dit avec une naïveté charmante: «J'ignore

comment cela se fit, mais devant me rendre auprès de ma tante, je pris

une direction tout opposée, et je me trouvai, moitié volonté indécise,

moitié hasard inévitable, auprès du général Lasalle et sous sa

protection, qui depuis ne m'a plus manqué qu'à cette heure, hélas! où

tout manque à Caroline... tout ce qui donne le bonheur, car il n'est

plus!»

Après quelques momens de silence, Caroline continua: «Un jour, à Medina,

le général Lasalle entre chez moi, et me montre une lettre que venait de

lui écrire son digne maréchal-des-logis. Tenez, la voici: lisez-la

vous-même; elle a décidé de ma vie.»

«MON GÉNÉRAL,

«La jeune et belle Espagnole que vous avez près de vous a été

sauvée par moi. J'en suis amoureux fou, en tout bien tout honneur,

mon général, car j'en voulais faire ma femme. On me dit qu'elle est

presque la vôtre. Je ne veux pas le penser; vous ne pouvez

l'épouser tout-à-fait; envoyez-la moi; car je vous l'avoue, perdre

Caroline me ferait maudire mon état, et même ma croix, à laquelle

je suis, vous le savez, si attaché.»

Caroline crut voir que son consentement ferait plaisir au général,

et, soit dépit d'amour-propre, soit mouvement de générosité, elle

lui dit: «Puisque je ne puis rien attendre de l'amour, je me dévoue

à la reconnaissance, et j'accepte un mariage de raison.» Le mariage

eut lieu en effet à Mont-de-Marsan. Préférant la France à sa

patrie, Caroline y vivait heureuse, mais son mari ne lui parlait

que de son général; et même après l'hymen, cet excès d'admiration

militaire, et le nom incessamment répété par un époux, tourmentait

la vertu conjugale de la belle Espagnole. «Mon mari cependant,

disait-elle, n'apprécie tant le courage de son chef, que parce

qu'il est lui-même d'une valeur à gagner le bâton de maréchal.»

Je sautai au cou de Caroline, pour l'expression de ces sentimens tout

français. «Il m'avait promis, ajouta Caroline, que je le suivrais

partout; que je ferais avec lui toutes les campagnes. Hélas! un

commencement de grossesse m'a retenue à Paris. J'ai vu partir l'homme

loyal et bon auquel m'unissait la reconnaissance, et l'homme adoré que

mon coeur, sans être infidèle, et que mon imagination, sans être ingrate,

devaient ne jamais oublier, quand cela n'eût été que pour plaire à mon

mari. Ah! devais-je sitôt tout perdre dans la vie, et voir accabler mon

coeur d'une double mort! car ces deux sentimens se confondaient. Mon mari

et son général ont été frappés dans la même bataille, à côté l'un de

l'autre. Il fallait donc, hélas! qu'ils se retrouvassent partout

ensemble! Maintenant, me voilà sans amis, sans protection, sans patrie:

car, comment me représenter dans la mienne après avoir oublié ma

naissance pour un soldat français? Je dois finir dans le deuil une

jeunesse qui pouvait encore compter d'heureux jours. Les pleurs, je

l'espère, ne me laisseront pas long-temps souffrir, et m'aideront à

mourir.»

Cette rencontre m'avait émue et intéressée au point de me faire désirer

d'entretenir quelques relations avec Caroline; mais le tourbillon

nouveau au milieu duquel j'allais encore tournoyer, ne me permit ni de

suivre mon penchant, ni d'exécuter ma promesse.

Après un prompt et pénible voyage, j'arrivai à Lucques, trois jours

seulement avant l'expiration de mon congé. Je m'empressai d'informer la

grande-duchesse de mon retour par une lettre soumise, respectueuse et

dévouée, afin non seulement d'éviter la peine dont on avait menacé mon

inexactitude, mais encore pour réveiller ses bonnes dispositions à mon

égard.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 14 / 36 题