M. de Kermaheuc se leva à l’appel de son nom, dit de sa place:

--Je ne vote pas. A quoi bon? Celui que vous allez fabriquer ne fera pas

plus que les autres?

Après le contre-appel et le dépouillement, les résultats annoncés

donnèrent 312 voix à Duputel, 238 à Boutevierge, 114 à Bourgne, et de

nombreux «divers», en tête desquels arrivait Mirevault avec 40

suffrages.

--Les quelques voix de politesse qu’on accorde toujours au premier

ministre! s’écria Asserme.--Je craignais que son intrigue sourde n’eût

fait plus de ravages. Il est frit.

On vit pourtant apparaître sur la table du vestibule, avant le second

tour, de nouvelles corbeilles qui contenaient des bulletins imprimés au

nom de Mirevault. Ceci fit impression. Des mains soupesaient ces

bulletins. Le Directeur de la Sûreté promenait dans les groupes une mine

soucieuse, prenait à part ses intimes, des gens influents.

--Certes, murmurait Joseph, Duputel a toutes les qualités d’un bon

président. Pourquoi faut-il que ces ennuyeuses affaires menacent de

rejaillir sur lui? Non qu’il y soit compromis, à proprement parler...

Mais la presse exploite certaines accointances... Ah! c’est malheureux!

Et j’ai des appréhensions pour l’ordre public, si vous ne vous mettez

pas d’accords sur un nom absolument inattaquable, une personnification

vivante de l’honnêteté. Les rapports de mes agents sont unanimes:

agitation, mauvais esprit dans les faubourgs, dans les grandes villes de

province; exploitation de la crise morale par les socialistes... Tout

est à craindre. Ah! c’est malheureux!

Informations inquiétantes; venant d’un fonctionnaire si apprécié, elles

rembrunissaient les figures des opportunistes, des conservateurs. Ces

derniers entouraient le conseiller des Princes, un ancien magistrat dont

le visage bien en chair s’encadrait d’opulents favoris au poil grison.

Assis sur le tombeau de Charles le Téméraire, la main dans le gilet,

toute sa pose disait le sentiment qu’il avait de son importance. Les

jeunes gens le plaisantaient, cependant: présenté quelques jours

auparavant à Rose Esther, il avait passé une soirée entière rue Fortuny,

Félines s’en était assuré. Tout en souriant avec fatuité aux brocards de

ses amis, le conseiller des Princes appelait d’un signe de tête ceux qui

passaient, leur chuchotait mystérieusement à l’oreille:

--Je viens de recevoir les dernières instructions. Mirevault a pris des

engagements précis avec une personne sûre. Le comité directeur en est

informé. Réfléchissez, pesez vos votes.

Les socialistes, stylés le matin par Elzéar, communiquaient le mot

d’ordre.

--Il faut à tout prix faire échouer Duputel. Boutevierge ne gagnera plus

une voix. Rabattons-nous sur Mirevault, essayons de le pousser.

Mirevault circulait, l’œil vitreux, énigmatique, indifférent en

apparence.

Le second tour commençait. Jacques se mit à la recherche de son frère,

qu’il avait amené et perdu dans la galerie des Tombeaux. Quelqu’un lui

dit que le capitaine venait de gravir l’escalier du Musée. Le député

retrouva Pierre dans la grande galerie des Batailles, déserte et

silencieuse au-dessus de la fourmilière du rez-de-chaussée. L’officier

contemplait le déroulement des victoires autour de cette salle, depuis

Charles Martel à Tours, Charlemagne à Paderborn, jusqu’à Iéna,

Friedland, Wagram.

--Bon! s’écria l’aîné, pour une fois que les choses du jour sont

amusantes, te voilà enfoncé dans le passé, comme notre vieux Kermaheuc.

--Non, repartit Pierre.--Je regardais l’avenir qu’il faut tirer de ce

passé.

--Viens plutôt saluer ces dames, qui s’ennuient à lorgner le défilé des

torses parlementaires devant l’urne.

--Très volontiers! fit avec empressement le capitaine.

Lorsqu’ils entrèrent dans la petite tribune, Jacques crut voir une ombre

de déconvenue sur la physionomie de son frère. La place de la princesse

était vide.

--Daria se plaignait de la chaleur, dit Dolorès, elle nous a quittés

pour faire un tour dans le parc.

En réalité, elle avait adressé du regard à Bayonne, après qu’il eut

voté, l’invitation de la rejoindre au dehors.

Le socialiste gagna la terrasse. Du côté de l’Orangerie, des collègues

s’égaillaient entre les parterres et les boulingrins, fumaient sur les

marches de marbre rose. Il prit à droite, il aperçut, près du bassin de

Diane, entre les blanches déesses, la robe blanche qu’il cherchait.

Daria accepta son bras. Fermée, le regard au loin, sans un mot de

réponse aux questions, aux protestations d’Elzéar, elle le dirigea

insensiblement vers l’entrée du bosquet d’Apollon.

Ce lieu charmant et solitaire gardait sa paix intacte. Dérobé aux

indiscrets, protégé contre leur tapage par le haut rocher de la Grotte,

le bosquet continuait la songerie accoutumée du temps jadis. Tout y

était grâce et noblesse, dans les apprêts de la nature, dans ceux des

anciens hommes qui l’avaient contrainte à servir leur goût classique.

L’arome amer des buis flottait dans l’air frais, sur la vasque dormante.

Les ombres des ormeaux grandissaient déjà sur l’herbe de la clairière.

Tamisés par le dôme de feuillage, les rayons obliques doraient la roche,

le groupe et les chevaux d’Apollon. Nul autre bruit que l’appel des

mésanges, que les pleurs de l’eau, sous les pieds des Muses, dans le

bassin où la source tombait.

Daria s’arrêta au milieu de la pelouse, abandonna le bras d’Elzéar;

debout en face de lui, appuyée sur le pommeau de l’ombrelle que sa main

gauche enfonçait dans le gazon, rigide et froide comme les créatures de

marbre qui entouraient derrière elle le jeune dieu, elle parla:

--Pourquoi m’avez-vous menti?

--Moi? En quoi? demanda-t-il.--Conscient des brèches trop nombreuses où

il pouvait craindre l’assaut, il se rassembla pour le repousser, ne

sachant de quel côté il faudrait faire front.

--En tout.--Vos origines, d’abord, votre religion, votre race, dont vous

ne m’avez rien dit!

--M’aviez-vous jamais interrogé?

--Il y a des silences qui sont des mensonges.

--Et des reproches qui se retournent contre qui les fait. Ma religion!

Vous savez bien que ce mot n’a pas de sens pour le libre esprit que je

suis. Nous avons assez souvent causé métaphysique. Ma race! Un mot

d’école, sans réalité! Mais s’il en avait une, appuya Elzéar en relevant

la tête,--je me réclamerais fièrement de cette race, la plus noble, la

plus forte de toutes. Et si je n’ai gardé de ses traditions que la soif

de justice où vous avez cru retrouver votre propre idéal, par quel

préjugé indigne de votre esprit me la reprocheriez-vous, cette origine

d’où j’aurais peut-être tiré ce qui vous a plu en moi?

Daria éclata; un feu qu’elle ne contenait plus échauffait la voix,

assombrissait les yeux de la jeune femme.

--Vous ne croyez pas à la lâcheté que vous me prêtez! Ce n’est pas votre

race que je vous reproche; c’est votre manque de franchise, c’est la

méconnaissance de mon cœur dont il témoigne. Race, origines, vous ne

pouviez pas ignorer que ces accidents opposaient une difficulté de plus

à mon inclination; vous saviez que, pour aller à vous, je devrais

vaincre le préjugé, comme vous l’appelez, renverser la haute barrière

élevée par les siècles, par l’éducation, par les sentiments qu’on suce

avec le lait dans mon pays; rompre sans doute avec mes proches, avec

toutes les conventions sociales où je suis emprisonnée. Et ce sacrifice,

vous n’avez pas osé me le demander franchement; vous n’avez pas su la

deviner en moi, l’effrénée passion de sacrifice qui fait de chaque

obstacle un attrait de plus, quand j’aime!

Elzéar se reprenait, dans la joie de ces déclarations inattendues. Il

fit un pas vers Daria; elle l’arrêta du regard.

--Passons à votre maîtresse. Vos mots trompeurs me parlent d’amour; et

vous avez une maîtresse, une fille de théâtre!

--Je ne me défendrai pas, murmura-t-il tristement.--Loin de vous, ne me

sentant plus soutenu, croyant qu’il s’évanouissait pour toujours, mon

haut bonheur à peine entrevu, j’ai obéi aux suggestions des sens, aux

lâches habitudes de ma vie antérieure. Mais on m’a calomnié, je vous le

jure, si l’on vous a représenté comme un lien sérieux, et qui durerait

encore, cette... cette fantaisie... cette faiblesse; je l’ai oubliée,

détestée, à la première minute où je vous ai revue, où vous m’avez

rapporté l’espérance.

Il était véridique en parlant ainsi, il l’était du moins dans l’instant

qu’il parlait. Et il tremblait qu’elle ne voulût lui arracher une

confession plus détaillée, lui faire dire l’origine et le premier moment

de sa faute. Comme tous ses pareils en de telles occurrences, il se

préparait à mentir le moins mal possible; avec l’indifférence et le

sincère étonnement de l’homme, devant l’importance que la femme attache

à ces riens; avec le large pardon qu’il s’accordait, puisque, à cette

heure, il se croyait bien sûr de n’aimer qu’elle seule.

Un geste de la princesse le rassura; geste de hautain dégoût, qui

marquait la hâte d’écarter ces images, et aussi, peut-être, les

mensonges trop attendus.

--Enfin vous m’avez trompée, reprit-elle,--et c’est là votre pire

défaillance, le péché contre l’Esprit,--vous m’avez trompée en me

cachant vos compromissions dans leurs misérables intrigues, votre

consentement aux basses tentations du pouvoir: de ce qu’ils appellent le

pouvoir, ces niais! Un de leurs ministres, un de leurs valets, vous,

l’apôtre et le libérateur que j’avais mis si haut. Renégat de notre foi

commune, déserteur de votre mission, traître à la cause des

opprimés,--voilà quel vous m’apparaissez aujourd’hui, dans l’écroulement

de mon idéal. Voilà ce que je ne pardonnerai jamais!

--Eh quoi! fit-il d’une voix mal assurée,--vous me jugez, vous me

condamnez sur des propos de couloirs et de buvette! Répandre ces bruits

sur les adversaires, n’est-ce pas le jeu quotidien de la politique?

--Non. Je vous juge sur les aveux implicites de vos dernières lettres,

de vos conversations depuis mon retour; ils essayaient de m’accoutumer à

votre apostasie, je le comprends maintenant.

--Et moi, je ne vous comprends pas. Alors même qu’une occasion se

présenterait de leur arracher le pouvoir, abdiquerais-je pour cela ma

foi? Ne dois-je pas faire passer cette foi dans mes œuvres? Il faudra

bien pourtant en arriver là, un jour!

--Ah! taisez-vous! Ce n’est plus seulement à moi, c’est à vous-même que

vous mentez. Le jour n’est pas venu, vous le savez de reste. L’œuvre

n’est pas réalisable en leur compagnie. Ce qu’ils vous offrent, c’est un

anneau à leur mangeoire; ce qu’ils vous demandent, c’est d’échanger vos

principes contre une participation dans leurs intérêts. Aujourd’hui, qui

n’est pas un révolté ne peut être qu’un esclave. Soyez le leur si cela

vous plaît; mais n’espérez plus que je sois la vôtre!

Frémissante de sa passion idéale, le regard sombre comme cette eau

assombrie sous la roche, son pâle visage illuminé par les rayons pourpre

du couchant, elle était divinement belle, la Diane blessée qui palpitait

parmi ces marbres, dans ce cadre de forêt.--Lui, l’homme, un transport

de désir le prosternait devant cette beauté; et aussi un transport de

l’esprit par le cœur, une communion subite de sa pensée avec tout ce

qu’elle pensait, disait, voulait. Cet élan d’amour lui rendait des

imaginations sublimes, une émulation à la dépasser sur les sommets du

rêve.

Il tomba à genoux sur le gazon, les mains jointes, suppliantes:

--Daria, vous avez le droit de me juger, de me mépriser. Je ne vous

demande pas de me pardonner. Je vous demande de me mettre à l’épreuve,

une fois encore. Vous me rejetterez après, puisque vous ne pouvez plus

m’aimer. Ce sera du moins sans mépris, si vos yeux daignent encore me

suivre tandis que je me relèverai devant eux.

Elle hésita quelques instants, secouée par l’orage de la lutte

intérieure. Son regard exprimait le doute d’un Créateur qui va pétrir sa

boule de limon:--«Soufflerai-je la vie dans cette boue? Ou ne

sera-t-elle jamais que de la boue?

--Relevez-vous, dit-elle enfin, d’un ton où il n’y avait ni douceur ni

tendresse, seulement une âpre résolution.--Écoutez. Peu de mots

suffiront. Votre trahison avec cette fille, je n’y veux même plus

penser. Peut-on attendre autre chose de vous tous, tristes hommes! Que

m’importe? Je n’ai jamais compris cette basse infirmité, la jalousie. Ne

sais-je pas d’ailleurs,--elle eut un mouvement de coquetterie

souveraine,--que nulle autre femme n’existera pour celui à qui je me

serai une fois donnée?--Je puis tout pardonner, tout accepter dans ces

conditions de votre vie qui semblent creuser un abîme entre vous et

moi;--tout, sauf la trahison de mon idéal. L’épreuve que vous demandez

est prochaine, sans doute. Avant trois ou quatre jours, il y aura

nécessairement un grand débat où chacun devra prendre position, dire son

mot sur cette crise qui a tout ébranlé. L’heure est grave, décisive; la

crise ne fait peut-être que commencer. Il dépendra d’un homme qu’elle

précipite les révolutions espérées. Vous parlerez. Je serai là. Vous

confondrez ceux qui vous ont calomnié en vous prêtant de mesquines

ambitions. Si vous trouvez enfin le cri qui réveillera ce pays et tous

les autres, le cri que j’ai toujours et vainement attendu de votre

bouche,--que j’ai aimé d’avance dans cette bouche!--s’il sort de votre

cœur avec assez de puissance pour étouffer dans le mien tous les

reproches que j’avais droit de vous faire,--ils seront oubliés. Venez

l’instant d’après, vous prendrez votre bien: la compagne prête à vous

suivre pour accomplir avec vous notre tâche, notre mission, dans la foi

et dans l’amour.--Vôtre, Elzéar, si j’entends enfin ce cri; sinon, vous

aurez entendu aujourd’hui ma parole pour la dernière fois.

--Vous l’entendrez, je le jure! s’écria-t-il.--Je le sens là, dans mon

cœur, depuis que vous parlez!

Il se rapprocha, une imploration aux yeux:

--Rendez-moi la force d’où il sortira, Daria. Donnez-moi un gage, un

gage d’oubli du passé, d’espoir dans l’avenir!

Résolument, pour la première fois, elle posa ses lèvres sur les lèvres

qui la suppliaient.--Mais il n’y eut rien, dans ce baiser, de la

tendresse d’une femme vaincue par son trouble. C’était le sceau ardent

d’une volonté, qui marque un instrument pour l’acte qu’elle ordonne.

Des sons filtrèrent à travers le feuillage; six vibrations d’une cloche

lointaine, étrange d’accent.

Le timbre du Château sonnait d’une voix lasse, mourante, des heures

mortes, des heures d’autrefois.

--Le temps passe, dit Daria. Retournez à votre devoir. Vous avez ma

parole: tenez la vôtre.

Elle lui rendit son bras, regarda un instant, comme si elle les

découvrait enfin, les marbres, la vasque, la pelouse, le bosquet. Ils

remontèrent sur la terrasse, silencieux de nouveau. Elle, songeuse. Lui,

enivré, ne doutant plus d’elle ni de lui-même; porté au grand, au beau,

sur les ailes intérieures de la passion: comme ce soir de l’autre année

où il avait quitté l’hôtel Sinda, en rêvant de déverser sur Paris, sur

le monde, les trésors d’enthousiasme qu’elle lui avait mis au cœur.

* * * * *

Lorsque Bayonne rentra dans la galerie des Tombeaux, le second tour

était achevé, on en commençait un troisième. Mirevault avait gagné des

voix enlevées à Boutevierge, et plus encore à Duputel. Ces trois

concurrents étaient à peu près sur la même ligne, chacun avec deux cents

suffrages environ; Bourgne conservait ses cent voix du premier tour.

Dans l’angle du salon transformé en buvette où l’on dévorait les

dernières sandwichs, sous le _Bonaparte au pont de Lodi_ du baron Gros,

un entretien confidentiel se prolongeait entre l’Auvergnat et le

Directeur de la Sûreté. A la suite de ce colloque, une note manuscrite

fut affichée sur les genoux du _Voltaire_, une des corbeilles de

bulletins déposées à ses pieds disparut; la note annonçait le

désistement de Bourgne. Au même moment, Napoléon Bayonne et Sinda

remontaient du bureau télégraphique, communiquaient aux parlementaires

les dernières dépêches de Bourse.

--C’est curieux, significatif: les cours de clôture ont monté de cinq

points sur les deux cents voix de Mirevault!

--Si la Bourse se met à coter la vertu! grogna Aristide.

Pressés d’en finir, inquiets pour un dîner qui devenait problématique,

les congressistes expédiaient bon train ce troisième tour. Après le

dernier contre-appel, les huissiers emportèrent processionnellement les

corbeilles où l’on avait reversé de l’urne les suffrages exprimés; ils

les portaient avec une vénération sacerdotale, comme des vases sacrés.

Les scrutateurs revinrent avec les feuilles de dépouillement.

Jacques monta dans la tribune de ces dames pour prendre congé d’elles;

et aussi pour observer de ce poste élevé la scène finale, à l’instant

solennel. Le vieux président du Sénat se leva, digne, ému. Il dit:

--M. César Mirevault a obtenu 422 suffrages. Je proclame M. César

Mirevault président de la République française, pour sept années.

--C’est Mme Papillon qui va être contente!

Cette exclamation jaillit de la tribune voisine, où elle échappait à une

voix de femme, aiguë, fortement timbrée d’accent provençal. Le cri du

cœur partait si spontané, si imprévu, si énigmatique pour les occupants

de la tribune Sinda, qu’ils furent tous pris du fou rire. On s’informa,

plus tard: Mme Papillon était une nièce du nouvel élu, mariée à un

conservateur des hypothèques dans la Durance. Le cri de son amie resta

la note dominante du Congrès, pour toute la petite société qui l’avait

entendu. Longtemps après, on y continua d’appeler Mirevault «le

Président de Mme Papillon».

Dans l’hémicycle, les applaudissements, les vivats saluaient César. Ses

amis, et ceux qui n’en étaient point une heure auparavant, se ruaient

sur le gros homme, se disputaient une étreinte de ces mains d’où les

décrets allaient couler. Entraîné par le premier flot de courtisans,

balbutiant, chancelant dans le saisissement du triomphe, il sortit de la

salle, s’en fut recevoir dans le salon présidentiel les félicitations de

ses ministres.

Andarran descendit avec sa compagnie dans la cour des Princes; la foule

s’y pressait, en face de la porte vitrée qui ouvre sur la galerie des

Tombeaux. Après quelques minutes d’attente, le Président parut sur le

seuil; plus assuré déjà dans sa démarche, avec le port et la mine d’un

qui vient de s’habituer à l’idée d’être roi. Autour de lui, sur les

figures des fonctionnaires, des gens de service, un respect descendait,

comme la lumière du soleil levant sur les collines, au matin.

--Observez, dit Ferroz à Jacques: il y a dans tous ces regards des morts

qui parlent.

On y voyait en effet de longs siècles d’hérédité monarchique prosternés

devant Mirevault; devant le collègue, coudoyé tout à l’heure à la

buvette, dont une opération cabalistique venait de changer

l’essence.--Il prit place dans le landau, enlevé aussitôt au galop des

quatre chevaux d’artillerie.

La lourde voiture broya l’herbe du pavé rouillé, rangea le bronze

équestre de Louis le Grand, passa sous le bâton de commandement du Roi.

De tous les groupes qui emplissaient la Cour d’Honneur, partaient des

acclamations, des «Vive Mirevault!» Quelques femmes élégantes agitaient

des mouchoirs. On était gai, heureux, comme autour d’un berceau. A la

grille, l’escadron de cuirassiers se formait, sabre au clair. Le landau

s’encadra dans la masse épique; le tourbillon de soldats, de chevaux,

d’aciers, de lueurs, roula sur la place d’Armes, s’engouffra dans

l’avenue de Paris, disparut dans la poussière, sous les vieux ormes,

emportant l’heureux drapier à son destin obscur, vers ce Paris où

tombaient les ténèbres.

Appuyé contre le montant de la grille, un homme suivait du regard le

cortège. Dardé par des yeux glauques, secrets, ouverts sur tout, fermés

sur la pensée intime, ce regard rappelait celui du fauconnier arabe,

quand il suit et juge le premier vol de l’épervier qu’il a dressé. Ce

fauconnier était Joseph Bayonne, le Directeur de la Sûreté.

Le mail de Félines se rangea sur la place. Elzéar reconduisit Daria

jusqu’à la grille, prit congé d’elle. Comme il se retournait pour la

voir encore une fois, il aperçut Olivier qui se penchait vers quelqu’un,

en rassemblant les guides.

--Montez donc, Pierre; Sinda avait une affaire pressée à Paris, il nous

a quittés pour sauter dans le premier train; prenez sa place, nous vous

ramènerons!

Le capitaine escalada les marchepieds, s’assit à côté de la princesse

Véraguine. Un pli de mauvaise humeur contracta le front d’Elzéar.

--Bah! se dit-il, suis-je enfant! Après ce qu’elle vient de me dire!

Elle est à moi!

Et il se hâta vers la gare, pour rejoindre ses camarades socialistes et

les endoctriner, impatient de concerter avec eux les projets d’action

que l’amour faisait bouillonner dans son intelligence.

Comme lui, le torrent des congressistes et des curieux parisiens se

précipitait vers les gares. Le Palais, la Cour d’Honneur se vidaient.

Bientôt, il n’y eut plus un vivant dans le Château endormi, dans les

cours désertes où les masses architecturales dressaient leurs nobles

ordonnances, dans les vastes solitudes d’alentour, reconquises par le

silence, les souvenirs, la mort, la nuit.

Seule, une ombre errait encore sur les terrasses, au sommet de

l’escalier de Latone, en face de la trouée majestueuse qui s’ouvre sur

les étangs, entre les forêts, se continue à l’infini de l’horizon.

M. de Kermaheuc s’était oublié là. Il avait vu descendre devant lui le

soleil, entre les deux peupliers isolés au bout de la perspective:

hautes sentinelles de la percée royale, dont la nuit faisait à cette

heure des cyprès noircissants. Il regardait mourir, au ciel et sur les

eaux, les dernières lueurs roses. Sa pensée s’en allait le long du dais

sombre des vieux arbres, s’échappait entre les gardes noirs, fuyait plus

loin, là-bas, sur ces arrière-plans gris sans limites, si semblables à

ceux de sa Bretagne, si lointains qu’il croyait l’atteindre du regard,

cette Bretagne, et, plus loin encore, par delà, voir, entendre son

Océan. Là-bas, devant lui, tout ce qu’il aimait encore dans l’espace;

derrière lui, tout ce qu’il aimait dans le temps, le temps passé: Le

fier Château évocateur, le grand et beau siècle, les augustes mémoires;

ses véritables contemporains, qui revenaient timidement, au crépuscule,

sous les ifs taillés, sur leurs terrasses usurpées par d’autres.

Comme le matin, aux Réservoirs, plus que le matin, il était

mélancolique, le vieil homme. Il se sentait fini dans les choses

finies.--Son regard absorbé tomba sur une plate-bande, à ses pieds, y

fut retenu par une fleur, une rose.--Rose! Un faible sourire lui remonta

au visage. La dernière attache, et la suprême tristesse: que

garderait-il d’elle, bientôt, dans cette ascension splendide, naturelle,

bien méritée, sans doute, mais qui faisait chaque jour plus petite et

plus difficile la place du vieil ami?--Il s’inclina, cueillit la fleur,

la cacha sous la redingote avec un geste honteux de collégien. Et il

s’achemina, derrière tous, vers la gare, emportant sa rose de

Versailles, sa dernière illusion; content d’offrir sa pensée du jour

dans cette fleur à celle qui l’attendait, pour apprendre par lui les

événements.--A celle qui les apprenait au même instant, de la bouche du

baron Sinda, et qui récompensait comme il convenait les loyaux services,

l’agréable message de ce précieux allié.

Les morts qui parlent · 第 51 / 64 题