A VERSAILLES

La matinée de mai était exquise, au Bois et le long des bords de la

Seine. Sur l’amphithéâtre des collines qui ceignent de leur aimable

couronne le paysage parisien, forêts, villages, maisons de plaisance

sortaient paresseusement de leur lit de brume, riaient au doux soleil

qui les illuminait. Des allées de Boulogne, sous les grappes blanches et

roses des acacias, les voitures débouchaient, se joignaient à

Saint-Cloud, au pont de Sèvres; elles emportaient sur la route de

Versailles, concurremment avec les trains bondés, tout ce qu’un Congrès

attire d’acteurs et de spectateurs, de curieux et de curieuses. Dans

tous ces véhicules, depuis les paulines des agences jusqu’aux luxueux

mails-coach qui envoyaient leurs volées de trompe aux bois de

Ville-d’Avray, une animation joyeuse égayait les visages; les yeux

brillaient, les propos et les rires s’égrenaient en fusées, dans le

plaisir d’un départ pour les courses, par un radieux matin de printemps.

Sur un de ces mails, conduit par Olivier de Félines, quelques habitués

du salon Sinda jabotaient, autour de la princesse Véraguine. Elle

écoutait, parlait peu. Elzéar Bayonne n’était point parmi eux; il avait

pris le train avec les députés de son parti.

--Vous n’avez pas prié Bayonne? demandait à Olivier la baronne Dolorès.

--Inutile, madame. Notre irrésistible Lassalle ne se compromet jamais

avec nous devant le front de ses troupes. Le décorum démocratique le lui

défend. Une fois rentré dans la zone parlementaire, il ne sort plus du

rang, il nous regarde de loin, avec envie, le pauvre! Aujourd’hui

surtout, il n’eût point fait ce pas de clerc; alors qu’il est

sérieusement question pour lui de piquer un portefeuille, dans l’étrange

bouillabaisse où nous barbotons depuis vingt-quatre heures.

--Vous aussi, vous pensez que la chose est possible? dit posément Daria.

--Tout est possible, avec le tourbillon qui nous emporte, on ne sait pas

où! Que d’événements, mes enfants! Je n’en suis pas encore remis, de

cette journée d’hier. Patatras, tout s’écroulait à la fois, le

ministère, le Président! En arrivant à la Chambre, on apprenait le petit

coup d’État, la signature du décret qui a paru à l’_Officiel_ de ce

matin, le débarquement de deux ministres et de ce pauvre diable

d’Asserme. Mirevault ne les trouvait plus assez vertueux, paraît-il,

pour les exigences actuelles de cette hermine, la presse. A quatre

heures, on nous apportait le message du Président démissionnaire. Très

bien, vous savez, le dernier papier du malheureux père de la demoiselle!

Triste et sévère, digne des _Lettres de Burrhus_! Ça sentait l’innocence

à plein nez; au jury, je crois que je l’aurais acquitté. Mais, dame!

cette terrible histoire du chèque Orvieto paraît trop claire; tout le

monde y croit, dur comme fer. On a balayé le vieux proscrit sans lui

faire l’aumône d’un pleur. Et le soir, nous recevions les convocations

pour le Congrès. On eût dit que tout cela était machiné d’avance, tant

les ressorts ont joué avec précision, dans le détraquement général des

cervelles.

--Comme ils joueront demain, et après, appuya Sinda. Tout a l’air de

craquer, et ça se remonte toujours. Merveilleuses d’élasticité, vos

institutions! Moi, d’abord, je suis optimiste.

--Il en a les moyens,--murmura Mrs Ormond.--Et pour qui dois-je parier

avec le baron, Félines?

--Duputel... Boutevierge... Hier soir, on prenait Duputel à trois contre

deux. Même avec l’appoint de la gauche sénatoriale, pas de majorité

possible pour Boutevierge. Quant à Bourgne, ce n’est pas sérieux.

--Je parie contre vous, madame, pour l’outsider, dit Gédéon.

--Lequel? s’écria Olivier. On n’en voit pas, on ne dénichait personne,

hier, dans les réunions des groupes; et ce n’est pourtant pas l’envie

qui manque. Tout le monde a peur de ce vieux renard de Duputel. Mais je

vous mets au défi de me nommer un outsider vraisemblable.

--Vous le nommerez vous-même ce soir, répondit tranquillement Sinda. On

ne voit jamais ses couleurs au départ, on ne les distingue qu’au second

tournant; et il arrive au poteau.

--Arrivez d’abord aux Réservoirs, Féliens! Nous ne trouverons plus une

table, gémissaient les femmes.

La lourde caisse roulait sur le pavé de Versailles. Désenchantée pour

quelques heures, la royale morte s’éveillait au bruit de cette foule qui

violait sa sépulture; graves, muettes, les vieilles façades regardaient

avec étonnement, par les larges baies de leurs fenêtres décloses, la vie

tumultueuse qui rentrait dans le giron glacé des ombres.

Dans les salons des hôtels, transformés en bureaux parlementaires, les

groupes et sous-groupes confabulaient, discutaient les noms des

candidats, cherchaient vainement à s’entendre. Bientôt, tous confluaient

dans la salle à manger des Réservoirs, amusante et pittoresque Babel

d’affamés. Les hommes de tous les partis s’y disputaient un poulet,

comme ils eussent fait à d’autres jours un portefeuille. Les femmes de

tous les mondes voisinaient, coquetaient, Parisiennes qui trouvaient là

leur plaisir favori, la promiscuité d’un instant avec celles et ceux

dont elles entendent parler sans les connaître, avec la belle madame Une

telle qu’on leur montrait au bras de monsieur Un tel. Des sénateurs

solennels rapportaient triomphalement à leur famille une omelette

arrachée de haute lutte aux garçons affolés. Dans le babil joyeux des

sociétés qui se tassaient autour des couverts, les appels se croisaient,

les pronostics et les paris s’échangeaient d’une table à l’autre, les

journalistes arrêtés au passage rendaient leurs oracles.--Le buffet

assiégé d’un champ de courses,--eût certainement pensé un étranger non

prévenu.

Seul, M. de Kermaheuc était silencieux et triste, dans l’angle de la

salle où il déjeunait sans compagnons. Venu de bonne heure à Versailles,

il avait longtemps arpenté la rue des Réservoirs. Promenade mélancolique

dans l’allée des spectres, pour lui. Il n’y voyait pas cette foule des

«nouvelles couches», à ses yeux indifférente ou odieuse; il y revoyait

la génération parlementaire dont il demeurait l’un des derniers

survivants. Ils se relevaient autour de lui, avec les années lointaines,

de ce pavé foulé durant tant de journées pareilles, les grands figurants

de l’Assemblée nationale, chefs et soldats des troupes de M. Thiers, du

Maréchal; amis et adversaires,--adversaires d’alors, qu’une magie du

souvenir faisait plus amicaux au vieillard que les amis du présent. Les

orateurs de son parti reparlaient,--et comme ils parlaient bien!--dans

ce théâtre où le marquis avait failli entrer par ancienne habitude, au

lieu de se diriger vers la nouvelle salle. Il y parlait lui-même; là, il

avait combattu, espéré, triomphé à certaines heures, plein de force

encore et de confiance dans la victoire de sa cause. Là, avait partagé

les défaites et les éloquentes colères,--mais c’était quand même si gai,

alors!--de tous ces fantômes ambitieux, réconciliés depuis longtemps

dans le sommeil souterrain. Là, il avait aimé; elles repassaient sur ces

dalles où si souvent il avait guetté leur passage, entre Batbie et

Changarnier, Dufaure et Grévy, les robes démodées et les figures

aristocratiques des belles Égéries d’alors, grand’mères désabusées qui

ne montraient plus leurs cheveux gris aux tribunes des assemblées

nouvelles. Femmes disparues, hommes trépassés, elles étaient toutes plus

belles, ils étaient tous plus grands que les pygmées du jour, dans le

recul et la complaisance de la vieille mémoire qui les évoquait.--Et

c’était pourquoi M. de Kermaheuc grignotait sans faim, seul avec ces

ombres, un pâté qui datait peut-être, lui aussi, du Septennat.

Cependant le flot s’écoulait hors des Réservoirs, se précipitait vers le

Palais. On bataillait aux portes, on forçait les consignes à toutes les

issues, on se faufilait. Les femmes se casaient dans les tribunes,

regardaient, en attendant mieux, les députés du Tiers aux États

généraux. Les hommes s’entassaient dans la galerie des Tombeaux.

Religieuse galerie de cloître, avec son pavé de pierre de liais, sa

longue perspective d’arcades retombantes sur des cénotaphes et des

statues. Sous ces voûtes austères, l’imagination appelait des moines,

rassemblés pour l’élection d’un prieur; et c’était une mascarade

saugrenue que celle de la cohue politique, agitée et surchauffée, qui

promenait là son sans-gêne, ses intrigues, ses curiosités fébriles. Des

chapeaux à haute forme coiffaient les chefs héroïques de Lannes et de

Kléber; le large feutre mou de Cantador surmontait le casque romain du

général Dugommier; des brassées de paletots drapaient les tombeaux de

Ferdinand le Catholique et d’Isabelle de Castille. Dans le vestibule des

poètes, les corbeilles de bulletins offraient leur marchandise,--Duputel

ou Boutevierge,--entre Molière et Corneille, aux pieds du sardonique

Voltaire de Houdon.

Sénateurs, députés, journalistes de toute nuance fraternisaient, avec

des effusions de bonhomie et de jovialité que Jacques n’avait jamais

vues au Palais-Bourbon.

--Pourquoi donc un Congrès est-il si gai? demanda le jeune homme à

Ferroz.

--Quelque chose va commencer, ces enfants mécontents en attendent du

mieux, répondit le savant.

Le malheureux Asserme et ses collègues du débarquement exhibaient seuls

des faces convulsées.

--Ah! les requins!--rugissait Aristide à tout venant. Il annonçait son

départ pour la Norvège, où il allait oublier pendant quelques semaines

la haïssable politique: il était venu voter pour Boutevierge, «qui ne

passerait pas, l’imbécile», ajoutait rageusement le créole.

--Mais qui passera, selon vous? insistait Andarran.

--Parbleu, Joseph Arnoux!

--Arnoux? Où prenez-vous ça?

--Vous ne vous rappelez pas, celui qui nous enchantait jadis, dans

l’_Éducation sentimentale_?--Et Aristide déclama d’un ton emphatique la

prose de Flaubert! «Il était républicain; il avait voyagé, il

connaissait l’intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et

tous les artistes célèbres, qu’il appelait familièrement par leurs

prénoms.»--Eh bien! quel que soit leur élu, ce sera toujours un Joseph

Arnoux qu’ils auront préféré.

Les candidats avoués promenaient des figures d’affûteurs, inquiètes sous

le sourire engageant. Leur poignée de main était pleine de promesses

mystérieuses, pour le droitier comme pour le socialiste; les «mon cher

collègue» n’avaient jamais eu des inflexions aussi variées, aussi

mielleuses sur les lèvres de Duputel, aussi rondes, aussi cordiales dans

la bouche de Boutevierge. Par moments, les visages de ces hommes

rappelaient l’inoubliable expression qu’on voit à ceux des joueurs,

penchés sur la roulette du Casino, tandis que la bille tourne, tourne,

va s’arrêter, tomber dans le numéro de gain ou de perte.

Elle tournait dans la salle du Congrès, la bille, avec ces votants qui

se succédaient à la tribune. Spectacle peu divertissant; l’attention du

public se lassait au monotone appel des noms, la curiosité ne se

réveillait qu’à l’apparition d’un politicien notoire, d’un type

original. Le sort avait désigné la lettre C pour le commencement de

l’appel nominal. Cantador monta l’un des premiers au «comptoir»; le

succès fut vif pour le paletot noisette à revers d’astrakan, le gilet à

fleurs, la barbe de fleuve, pour le creux de basse-taille d’où s’échappa

ce cri:

--Vive la République une et indivisible!

Peu après, le noir Caucuste et son «Vive la Commune!» égayèrent les

galeries. Les lettres suivantes furent moins fertiles. La plupart des

députés se présentaient d’un air avantageux, étrennaient des redingotes

neuves, s’attardaient devant l’urne comme Rousseblaigue, qui avait fait

entrer une cousine de l’Armagnac et coulait vers cette personne des

regards significatifs: «Révère-moi dans ma fonction auguste: je fais un

souverain.» Un bonapartiste intransigeant proclama son vote d’une voix

aiguë:

--Je vote pour le général dont le buste se dresse à la porte de cette

salle!

--Lequel? hurlèrent vingt bouches furieuses à l’extrême gauche.

--Pour le général Cambronne!

Les morts qui parlent · 第 50 / 64 题