LES BAYONNE AGISSENT

--Mais pourquoi ont-ils sorti le Panama? Que veulent-ils? Où mène-t-on

Mirevault?

Ce problème irritant, menaçant pour Asserme et pour quelques autres, fit

leur tourment durant les jours qui suivirent. Des lueurs apparaissaient.

On avait remarqué,--Andarran lui-même, si mal instruit des dessous, en

était frappé,--la tranquillité parfaite de Sinda, de Napoléon Bayonne,

tandis qu’ils évoluaient dans le salon de la Paix. Et pourtant on les

savait mêlés à toutes les négociations secrètes du Panama, ces deux

financiers! Joseph, le Directeur de la Sûreté, avait eu des paroles de

blâme discret contre les hommes qui compromettaient le bon renom de la

République. Des journaux faisaient prévoir, avec des allusions

transparentes aux personnages qu’ils ne nommaient pas, le débarquement

prochain de trois membres du cabinet. Or, la plus influente de ces

feuilles appartenait à la maison Nathan et Salcedo; une autre était

commanditée par le baron Gédéon. Ces mêmes journaux avaient entamé, à

mots couverts, une campagne perfide contre le Chef de l’État. Au

lendemain de la séance que nous venons de résumer, ils ouvrirent le feu.

On se rappelle le ténébreux scandale du chèque Orvieto et la crise qu’il

provoqua. Épargné jusqu’alors par la calomnie, le Nestor du parti

républicain personnifiait à l’Élysée les souvenirs de 1848, les luttes

épiques contre l’Empire, la majesté du long exil souffert pour la

défense du droit contre le fait. Durant dix-huit ans, sur ce rocher de

Glion d’où il datait ses pamphlets vengeurs, ses _Lettres de Burrhus_,

l’ancien tribun de Février, proscrit de 1852, avait fait pendant au

banni volontaire de Jersey. On avait même conçu quelque dépit, dans

l’entourage de Victor Hugo, contre ce sosie qui affectait sur le Léman

la pose du Maître en face de l’Océan, la même immobilité fatale de

statue du Commandeur.--«Il s’est installé un Pathmos en Suisse», aurait

dit le grand poète, ou l’un des spirituels familiers qui faisaient des

mots pour lui. Jalousie divinatrice! Le proscrit de Glion, qui n’avait

pas la tare du génie, devait ravir un jour la place rêvée peut-être par

celui de Jersey. Son attitude d’exil fut si farouche, si tenace, qu’il

lui en resta un prestige suffisant pour le conduire tout droit à

l’Élysée, après le triomphe définitif du parti.

Le malheur avait voulu qu’il rencontrât, vers la fin des années d’exil,

la Laura Orvieto, une Italienne établie dans le canton de Vaud, qu’il

l’aimât et eût d’elle un enfant. Peu après, au lit de mort de la Laura,

il avait écouté son cœur, légitimé l’enfant, une fille. Remarié en

France au lendemain de 1870, engagé dans la politique militante et mûr

pour les grands emplois, il s’était désintéressé de la fille adoptive

qu’il faisait élever en Suisse. Elle avait très mal tourné; on avait

obtenu d’elle, moyennant pension, qu’elle reprît le nom de sa mère pour

aller exercer son état de chanteuse légère le plus loin possible, à

Pesth, à Bucharest. Tombée dans les derniers bas-fonds, la petite gale

avait essayé plusieurs fois de se faufiler, à Paris. La vigilance de la

Sûreté décourageait ces tentatives. Aussi la stupeur de l’infortuné

Président fut-elle partagée par le public, quand se répandit, au moment

même où l’on «sortait» du Panama, la nouvelle de cette autre avanie: le

nom du premier magistrat de la République s’étalait en vedette sur

l’affiche d’une salle de café-concert, où la chanteuse débutait dans un

répertoire à faire rougir des singes. Le préfet de police intervint,

trop tard. Personne ne pouvait douter que cette arrivée furtive eût été

tolérée, provoquée même, disaient les plus indignés, par une trahison du

Directeur de la Sûreté. Le cas était difficile, d’ailleurs; la jeune

femme avait légalement droit au nom qu’elle reprenait; elle menaçait de

faire du tapage.

Et ce n’était là pour le Président que la première station du calvaire.

A la suite du grand débat sur le Panama, les journaux manœuvrés par des

mains invisibles servaient à leurs lecteurs le chèque Orvieto: le fameux

chèque de 300,000 francs, porté sur la liste Coffigneux, et qui aurait

été remis à la chanteuse à Bucharest, quelques mois avant l’élection de

son père à la Présidence. Une pareille somme, à cette misérable fille!

Le véritable destinataire était trop indiqué. Le scandale éclata sur

Paris comme un coup de tonnerre.

On sait aujourd’hui la vérité sur cette abominable machination. Un

travail consciencieux, dû à la collaboration d’un de nos jeunes

archivistes et d’un ancien préfet de police, a récemment élucidé ce

point d’histoire et vengé la mémoire de l’homme d’État. La comparaison

des feuillets du carnet Coffigneux a fait découvrir le faux du document

antidaté, la lumière a jailli sur l’intrigue scélérate qui ruina la

réputation du plus probe des vieux républicains. Le complot du chèque

Orvieto fera quelque jour l’objet d’un autre récit: revenons aux

événements qu’il précipita.

A l’époque, dans l’emportement de la crédulité publique, ces accusations

étaient reçues avec une foi aveugle. Les politiciens en admettaient

facilement le bien-fondé; mais pourquoi se produisaient-elles à ce

moment? Pourquoi ce branle-bas en pleine paix, quand aucun ennemi

n’inquiétait le ministère Mirevault? Les soupçons d’Asserme et des

autres intéressés se précisèrent, avec les incidents qui décelaient

chaque jour une action occulte, un plan savamment combiné. L’explosion

de la mine dirigée contre l’Élysée acheva de les éclairer. Plus de

doute: une ambition impatiente visait la Présidence; et, pour s’élancer

à ce faîte, elle avait choisi le tremplin de la vertu. Aux puritains de

l’opposition, à ce peuple énervé par un vent de scandale, on

sacrifierait en holocauste quelques suspects, des moindres, bien

entendu;--et il était d’autant plus humiliant pour Aristide de penser

qu’on le rangeait dans cette catégorie. Le Chef de l’État, illustre

victime, paierait pour les autres; on mettrait naturellement à sa place

le sacrificateur, l’homme austère qui aurait frappé ces grands coups

pour venger la vertu.

Eh quoi! était-ce donc un Mirevault qui avait conçu ce plan

machiavélique? Président, le gros Mirevault, ce Mirevault si court

d’esprit et de services? Cette folie des grandeurs était-elle spontanée

chez l’honnête drapier? Non, la suggestion venait évidemment de ses

inspirateurs habituels; on y reconnaissait leur marque de fabrique.

Ainsi, ce serait eux, les Bayonne, Sinda, tous ces hommes compromis au

premier chef dans les tripotages politico-financiers, tous ces

corrupteurs, qui se feraient les champions de la vertu, les exécuteurs

des malheureux qu’ils avaient jadis séduits! Le subtil Asserme et bien

d’autres avaient mis longtemps à comprendre: leur génie ordinaire ne

s’élevait pas jusqu’à ces coups d’audace, conceptions d’un cynisme

transcendantal. Ils se rendirent à l’évidence quand elle leur creva les

yeux. Le matin même où éclatait la bombe du chèque Orvieto, de sûrs

affidés prévenaient Aristide que son sort était réglé: il allait être

débarqué, lui et deux autres ministres, avant la fin de la semaine; il

se débrouillerait ensuite avec la justice. Effaré, le créole prit

aussitôt son parti: il sauta en voiture, se fit conduire chez Rose

Esther.

A mi-chemin, il ordonna au cocher de tourner vers le Palais-Royal. Une

idée ingénieuse lui était venue; le fait seul qu’il l’accueillît sans la

discuter montrait le désarroi d’une judiciaire troublée par la peur. Le

sous-secrétaire d’État entra chez le fournisseur du ministère qui tenait

boutique d’ordres et de rubans; il choisit un modèle coquet de petites

palmes académiques en argent, fit enchâsser le bijou dans un écrin qu’il

mit en poche, reprit sa route vers la rue Fortuny.

Rien n’avait changé dans la maison modeste et taciturne, retirée sous

ses rideaux de lierre, derrière son mur et sa grille en fers de lance. A

peine une note plus luxueuse dans les aménagements nécessités par la

situation grandissante et les relations plus étendues de Rose Esther.

Elle tenait à la sobre distinction de son intérieur, elle voulait que

rien n’y rappelât le faste tapageur et la mollesse galante d’un salon de

comédienne en vogue. Sévère aussi l’élégance du déshabillé de matin dans

lequel elle apparut, quand Aristide, après une assez longue attente, vit

la porte du boudoir s’ouvrir sur un visage impénétrable.

Il s’avança avec son plus aimable sourire, tira de sa poche le petit

écrin.

--Chère amie, j’ai tenu à vous apporter moi-même ce complément d’un

arrêté qui paraîtra demain à _l’Officiel_. Le gouvernement avait le

devoir de reconnaître par un témoignage public le service public que

vous avez rendu, dans ce voyage d’Angleterre qui fut vraiment un succès

national. Afin de donner à la chose un caractère exceptionnel, je n’ai

pas voulu attendre la fournée du 14 juillet...

D’un rire étonné, dédaigneux, Esther l’interrompit:

--Pourquoi n’avez-vous pas amené la fanfare du village, pour épingler

votre violette sur mon corsage aux accents de la _Marseillaise_? En

vérité, mon pauvre Asserme, vous me feriez croire que votre tact

accoutumé s’est perdu, et votre esprit aussi, dans le cabotinage que vos

fonctions vous imposent. Vous m’avez prise pour une autre. Je n’aime pas

les mauvaises plaisanteries, et je sais me garder de tous les ridicules.

Rentrez bien vite votre crachat; et retirez ce soir votre arrêté. Sachez

que je ne vous pardonnerais jamais si demain votre _Officiel_ prêtait à

rire à mes dépens.

Aristide eut la perception de l’impair qu’il venait de commettre et s’en

étonna lui-même. Décontenancé, il balbutia:

--Oh! bien entendu, ce n’était là qu’un acompte indigne de vous, en

attendant la croix que... qui devra récompenser prochainement... le plus

grand talent de notre époque.

--Je vous ai dit, reprit Esther, que je me garde de tous les ridicules:

des gros comme des petits. Je porte peu de bijoux, et seulement ceux de

mon sexe. Je vous prie donc de ne pas vous occuper de ma mise; je sais

seule ce qui sied au caractère de mes toilettes et comment elles doivent

se distinguer des autres.

Cette fois, Aristide ne comprenait plus; pas plus qu’il n’avait compris,

jusqu’à ce jour, le haut vol de l’esprit de domination chez les oncles

d’Esther. La force de l’effacement discret échappe à ces cabotins

étourdis par les parades politiques.--Désarçonné dans ses préparations

savantes, il alla droit au fait.

--N’en parlons plus, chère amie. Si je me suis trompé sur vos goûts,

c’était à bonne intention. Vous connaissez mon attachement dévoué; et je

sais combien je puis compter sur votre amitié. Aussi voulais-je vous

entretenir de mes inquiétudes, du souci que me donnent tous ces

événements...

Avec une franchise relative, il s’ouvrit de ses soupçons, de ses

craintes, il se plaignit amèrement de l’injuste abandon qu’il

pressentait. Esther le laissa achever, de l’air dont elle écoutait un

auteur qui lui apportait une pièce injouable.

--Je veux croire, dit-elle, que vous vous exagérez le danger. Sinon,

c’est en effet très fâcheux. Mais qu’y puis-je?

--Tout! s’écria le créole.--Vos conseils sont tout-puissants sur les

hommes qui vont commettre une faute politique irréparable!

Il s’échauffa, tour à tour véhément, attendri, cherchant à attendrir;

avec les mouvements maladroits d’un nageur qui coule à pic et se

raccroche à la branche qu’il sent lui manquer. Plus il s’animait, plus

la physionomie d’Esther se figeait dans une indifférence ennuyée.

--Je n’y puis rien, je vous assure; je suis étrangère à toutes ces

intrigues.

--Vous ne voulez pas m’entendre! reprit-il avec une sourde

irritation.--C’est pourtant vous qui l’avez désirée, cette satanée

combinaison, vous qui m’avez demandé de m’y entremettre. Souvenez-vous!

--Oh! fit-elle négligemment, j’ai pu m’amuser un jour à votre partie de

barres, quand j’avais moins à faire. Maintenant, je suis toute à mon

art, j’ignore ces misères; à peine si je lis les journaux.

Asserme se sentit perdu. Il lisait sa condamnation sur ce visage

glacial. Qu’elle fût l’âme des desseins concertés autour d’elle, il n’en

pouvait douter. Il continuait ses instances pour la fléchir, et

l’inutilité de cette humiliation lui apparaissait mieux à chaque mot.

Une colère bouillonnait en lui, avec le sentiment de son impuissance à

châtier la trahison: pas une arme, pas un papier avec quoi il pût se

venger de la femme habile dont l’action ne laissait jamais de traces.

A bout d’efforts, il se leva. Soudain, une illumination lui vint: il

avait trouvé son trait du Parthe.

--Pardon de vous avoir dérangée à cette heure. J’ai tant d’obligations,

aujourd’hui! Il faut avant tout que j’aille complimenter notre ami

Elzéar.

--De quoi? demanda Esther.

--Vous ne savez pas la grande nouvelle? Elzéar épouse enfin sa

princesse. Ah! ils ont mené les choses rondement! Revenue depuis

quelques jours, elle s’est brusquement décidée à sauter le pas. La

baronne Dolorès m’en a instruit en confidence, hier soir, au bal du

ministère: la princesse venait de lui écrire. On ne parlait que de cela,

ce sera officiel demain. Elzéar publie partout son bonheur, paraît-il;

on le dit au septième ciel!

Il regardait attentivement Esther. Pas un trait ne bougea sur le joli

masque indéchiffrable.

Elle dit tranquillement:

--Si M. Bayonne accepte les félicitations, je vous charge de lui porter

les miennes.

Et d’un geste de reine qui donne congé, elle tendit au sous-secrétaire

d’État une main froide, indifférente; la poignée de main qu’on octroie

au quémandeur fastidieux, en lui remettant une dernière pièce de cent

sous, avant de le consigner pour toujours à la porte.

Il eût tremblé, l’imprudent, s’il avait pu voir le regard qui le suivait

encore, après sa disparition. Il avait frappé juste, au seul endroit

sensible. La jeune femme se pelotonna sur sa chaise longue, le menton

dans les paumes, le front plissé par la méditation où elle s’absorba

longtemps.

--Permettre, ou ne pas permettre ce rapt?--C’était la question qu’elle

agitait. A cette heure, devant la menace subite de l’irrévocable, elle

sentait combien elle tenait à lui, son Elzéar si beau, si passionné, qui

était sa seule volupté, la seule part qu’elle eût jamais faite aux

frénésies intimes de sa nature. Certes, elle avait restreint cette part,

avec la rigoureuse discipline que son esprit ambitieux imposait à toute

fantaisie dangereuse. Elle ne lui accordait que de rares et courtes

échappées d’amour, dérèglements réglés d’une vie où tout était calculé,

où tous les emplois de son temps, de son intelligence, de sa personne,

étaient subordonnés à un dessein tenace. Jamais elle n’avait toléré une

imprudence qui pût donner l’alarme à M. de Kermaheuc; soit qu’elle eût

des vues d’avenir très définies sur l’affection touchante du marquis;

soit qu’elle cédât, comme elle le disait avec une réelle sincérité, à la

superstition qui l’attachait au fier vieillard, qui plaçait dans

l’estime de ce grand cœur le refuge inexpugnable, le rachat de toutes

les choses dégradantes qu’elle faisait en les jugeant, l’anoblissement

réclamé par les parties hautes de son âme. Car il y avait des parties

hautes dans l’âme complexe de cette femme, comme il y en avait de

cyniques et d’implacables. Ces dernières la conduisaient, quand elle se

soumettait froidement à tous les moyens pour atteindre son but, pour

acquérir un nouvel instrument de domination, pour amasser l’argent qui

est une force; quand elle nouait avec un Sinda, un Nahasson, avec tous

les potentats de la finance et de la politique, des relations qu’on

soupçonnait à peine tant elle y apportait de mystère et d’habileté.

Toutes ces surcharges de sa vie n’en laissaient pour Elzéar que des

miettes; elle y tenait d’autant plus, à ces miettes savoureuses. Elle

avait perdu ses illusions premières sur lui, en tant que rénovateur

social et maître futur d’un monde où il luttait mal. La femme voit vite

la faiblesse du dieu admiré de loin, quand elle avilit ce dieu dans sa

couche.

--Mon pauvre enfant, lui disait-elle parfois dans leurs heures

d’abandon, tu n’es pas fait de notre acier: Rachel t’a mal trempé. Tu ne

sais ni résoudre vite, ni frapper fort, comme mes oncles, comme nous

tous. Ton imagination fougueuse t’a porté d’abord, elle te jouera

quelque mauvais tour. Lorsque viendra pour toi la grande crise qui vient

pour tout homme, la tête te tournera, tu es de ceux qui sombrent en une

minute, je frémis d’y penser.--Et je t’aime ainsi, je t’aime peut-être

pour ta faiblesse dans ta beauté! Donne toutes tes lèvres, que j’y mette

de la force!--Elle disait cela, et elle l’épuisait au lieu de

l’accroître, cette force.

Oui, elle aimait peut-être en lui le maître physique dont l’âme est

moins virile que celle de la femme volontairement asservie. Elle aimait

en lui le seul homme que l’eût éveillée à la passion, le seul avec

lequel elle se sentît à l’aise, dans toute la liberté de ses

instincts,--«en famille», comme elle lui avait dit d’abord,--allégée de

cette surveillance d’elle-même qu’elle n’abdiquait jamais dans les bras

des autres. Et il allait être ravi à son amour, celui qui donnait ces

enivrantes relâches! Par qui? Par une folle, une rêveuse, cette femme

d’une race antagoniste, et qui se croyait insolemment plus noble!

L’orgueil d’Esther se révoltait devant le défi; son orgueil, et la

naturelle âpreté qui est leur force en même temps que leur faiblesse,

l’obstination à ne rien laisser perdre des biens possédés, à jouer

simultanément et jusqu’au bout toutes les parties engagées, à risquer le

million, s’il le faut, plutôt que d’abandonner le centime une fois

acquis.

* * * * *

Elle s’était levée, son pas de songerie foulait le tapis devant la

cheminée; à cette même place où elle avait arraché Elzéar, un soir, à

l’obsession de la rivale; à cette place où elle avait goûté sur ses

lèvres conquises, pour la première fois, le trouble délicieux qui

revenait à cette heure, poignant de tout le regret rapporté à celle qui

ne le connaîtrait plus. Et elle l’appelait, l’homme qu’elle aurait

peut-être éconduit, l’instant d’avant, si quelque arrangement profitable

avec un Sinda l’eût exigé. Elle l’appelait de tout son orgueil, de toute

sa passion fouettée par la lutte et le danger, de toutes les tendresses

enfantines qui survivaient dans un coin féminin de son cœur; elle le

voulait, de toutes les attaches secrètes qui s’étaient formées, pour et

par cet amant, au plus intime de la femme, de l’amante furieuse qu’elle

pouvait être sous ses baisers, uniquement sous ceux-là...

D’une brusque détente nerveuse, la petite main poussa violemment un

bouton de sonnerie. A la camériste qui entrait, la voix brève et

sifflante jeta ces mots:

--Ma robe de faille noire, ma capote de tulle et jais.--Et une voiture,

tout de suite.

Un quart d’heure après, le coupé de remise emportait Esther rue

Jean-Goujon, à l’hôtel occupé par la princesse Véraguine.

La princesse était chez elle. L’actrice tira une carte de visite où ne

figuraient que ces mots: _Rose Esther, de la Comédie-Française._ Elle

hésita, réfléchit quelques secondes; au moment de remettre la carte au

serviteur qui l’introduisait, elle la réintégra dans la pochette de

maroquin, demanda une feuille de papier et un crayon, écrivit:

Les morts qui parlent · 第 47 / 64 题