UN CŒUR IRRÉSOLU

Le cabinet Mirevault, constitué après une semaine de négociations

laborieuses, gouvernait depuis onze mois. Les modérés lui reprochaient

son radicalisme, et l’avant-garde de sa majorité l’accusait de

modérantisme. Rien n’était changé par ailleurs. Les bureaux

administraient les mêmes foules soumises, avec le même système, appliqué

par le même personnel. Les percepteurs percevaient les mêmes impôts, les

juges jugeaient selon le même code, les rentiers touchaient les mêmes

rentes, les hommes de peine peinaient sur les mêmes travaux. Les

parleurs parlaient le même langage.

Les projets financiers énumérés dans la déclaration ministérielle, et

dont quelques-uns menaçaient la richesse acquise, étaient rentrés dans

les portefeuilles pour n’en plus sortir. On discutait à temps perdu le

budget traditionnel, «les quatre vieilles». Des combinaisons ingénieuses

y faisaient apparaître les recettes correspondantes à de nouvelles

majorations de dépenses. On avait créé des places supplémentaires pour

caser les épaves du précédent gouvernement et les créatures du nouveau.

Les députés du centre grognaient et ils marchaient toujours: ces bons

chiens de garde continuaient le dévouement d’habitude à la maison

occupée par un autre maître; ils se résignaient au collier plus serré, à

la pâtée moins copieuse. Le «premier Paris» des grands journaux

officieux ne différait pas de celui qu’on lisait, douze mois auparavant,

dans ces graves organes du bon sens et des intérêts dirigeants: des

avertissements sages s’y glissaient, tempérés par une nuance de vive

sympathie pour la personne de Mirevault. Le ministère ayant une

étiquette semi-radicale, les droitiers entendaient tomber de la tribune

des propos plus désobligeants pour eux: ils trouvaient chez les

ministres plus d’obligeance à les satisfaire dans les questions de

détail, un sourire plus avenant, des complaisances moins épouvantées par

le qu’en-dira-t-on. La religion était plus maltraitée dans les harangues

officielles, le clergé moins houspillé dans la pratique courante.

L’exacte tolérance du gouvernement se manifestait, le 1er janvier et le

14 juillet, par les trois croix qui tombaient automatiquement, à la même

heure, sur les trois poitrines d’un évêque, d’un pasteur, d’un rabbin.

Les augures chagrins avaient pronostiqué au ministère semi-radical une

tension des rapports diplomatiques, un refroidissement des puissances

amies. L’événement confondait leurs prévisions. Amère déconvenue pour le

centre gauche, les ralliés, la droite; une pudeur patriotique empêchait

ces groupes d’en faire l’aveu. M. de Kermaheuc se frottait les mains:

dès le premier jour, il avait prédit à Andarran le bon accueil que le

Cabinet rencontrerait au dehors.

--Vous n’avez donc jamais éprouvé l’obéissance des nouveaux serviteurs?

Pour se faire agréer dans la maison, ils sont plus souples que les

anciens, ils reçoivent avec plus de soumission les ordres et les

reproches. Aussi les étrangers ont-ils un faible pour les Jacobins,

quand ils les savent inoffensifs et les présument obséquieux. Ils les

aiment tout neufs, ils les préfèrent très foncés, partant plus empressés

à tout sacrifier afin d’obtenir vite la savonnette impériale ou royale.

Jacques objectait au vieux chouan l’intimité cordiale de nos hommes

d’État avec d’augustes personnages.

--Soit, répondait-il; mais pourvu qu’ils ne se fassent pas saigner!

--Qu’entendez-vous par là?

--Vous ne vous rappelez pas Bernadotte? Son chirurgien n’obtint jamais

la permission de le saigner, parce que le roi avait sur le bras un

tatouage: un bonnet phrygien avec la devise: «Mort aux Rois!» Nos

maîtres ont ce même tatouage; ils y pensent toujours avec gêne devant

leurs grands amis, et ils saluent trop bas. J’aimais mieux ceux de

quatre-vingt-douze; c’étaient des brigands; mais ils retroussaient leurs

manches, montraient fièrement le tatouage, et forçaient l’Europe vaincue

à les saluer.

Plus juste que cet homme emporté par ses rancunes, la nation savait bon

gré à un ministère qui flattait son amour-propre et rassurait ses

inquiétudes. Elle jouissait des bienfaits de la paix en applaudissant

les sociétés belliqueuses qui allaient suspendre des couronnes à la

statue voilée. Elle avait des sujets de fierté. Notre empire colonial

s’agrandissait: à chaque édition nouvelle des atlas scolaires, le rose

pâle de France couvrait une plus vaste étendue de déserts africains. On

savait d’ailleurs--les journaux l’avaient dit--qu’un article sanglant

d’un de nos meilleurs chroniqueurs venait d’humilier cruellement le

souverain d’un empire hostile; tandis que les couplets malicieux d’un

chansonnier de Montmartre avaient fait une piqûre cuisante à l’orgueil

britannique. Ces victoires morales de l’esprit français relevaient les

cœurs bien placés. Au Parlement, on ne discutait presque jamais les

questions extérieures, ou on les vidait en quelques mots, dans une

interpellation convenue d’avance. D’un consentement tacite, les députés

se déchargeaient de ces responsabilités délicates sur les ministres

spéciaux, sauf à les juguler après coup, si quelque accroc venait

compromettre la paix glorieuse promise aux électeurs.

Il semblait que la main d’une bonne fée eût feutré la route où Mirevault

avançait sans bruit, sans cahots trop rudes, entre des oppositions

amorties avec la connivence indulgente des hommes et des choses. A voir

la mollesse des attaques, chez les grands lutteurs de presse ou de

tribune qui harcelaient précédemment tous les pouvoirs, on était tenté

de croire que leur virilité oublieuse de la lutte s’usait ailleurs, dans

les enchantements d’une Circé. La pensée intelligente de Mirevault--la

sienne ou quelque autre--détournait toutes les activités vers les

préparatifs de la future exposition décennale. On y travaillait déjà.

Cet incomparable instrument de règne faisait son office de dérivatif. Il

comprimait toutes les turbulences sous le poids des intérêts coalisés

pour la réussite de la grande entreprise. Il donnait du travail aux

ouvriers en chômage, de la patience aux commerçants découragés, des

espérances de gain ou de plaisir aux mécontents; et c’était un douzième

ministère qui offrait aux disponibles et aux faméliques ce qu’ils ne

trouvaient plus dans l’encombrement des onze autres, une réserve

inépuisable de fonctions, de traitements, de décorations en perspective.

Les affaires allaient bien. La balance du commerce se relevait en notre

faveur, sur les tableaux dressés par d’agiles manieurs de chiffres. Tous

les grands services publics prenaient un essor parallèle: on constatait

l’accroissement proportionnel des maisons d’école et des licences de

cabaretiers, des bourses de lycée et des crimes juvéniles, des chaires

de facultés et des cafés-concerts; même progression rapide pour les

dépôts aux caisses d’épargne et pour les recettes du pari mutuel. Le

ministère Mirevault avait inauguré, à Paris seulement, deux prisons

modèles, un musée des Arts de la femme,--création d’Aristide

Asserme,--un vaste hôpital pour les alcooliques, un second pour les

syphilitiques, et plusieurs monuments commémoratifs de nos gloires

républicaines. La province suivait ce mouvement ascensionnel. Le réseau

des chemins de fer d’intérêt électoral s’étendait sur nos régions les

plus déshéritées. Les grands bazars se multipliaient, activaient les

transactions qu’ils arrachaient à la routine du petit commerce. Les

anciens boutiquiers, ruinés, demandaient au député local de leur

procurer «quelque chose à Paris», gérance d’immeubles, courtage

d’assurances, loge de concierge. Les enfants s’obstinaient à ne pas

naître, mais les vieillards s’acharnaient à ne pas mourir, et leur

longévité compensait dans les statistiques l’indigence de la natalité.

Quelques moralistes grognons répétaient leur antienne habituelle sur

l’alcoolisme, la dépopulation, l’augmentation des divorces et de la

criminalité; on les laissait dire: les valeurs sud-africaines étaient

fermes, la Tharsis et le Rio-Tinto montaient; l’ordre matériel n’avait

jamais paru mieux assuré.

On en rapportait le mérite au Directeur de la sûreté générale,

l’ex-préfet Joseph Bayonne, qui avait quitté le cabinet du ministre pour

réorganiser cet important service. Il y faisait sentir un doigté

universellement apprécié. Son frère Louis-Napoléon avait eu l’honneur de

mener à bien la souscription au grand emprunt sibérien, pris ferme par

la maison Nathan et Salcedo, couvert cinquante-quatre fois. Le baron

Sinda n’avait pas été moins heureux dans le placement du petit emprunt

néo-calédonien. Les journaux sérieux enregistraient avec une

satisfaction patriotique ces signes indiscutables de la prospérité

nationale. La prospérité particulière d’Aristide Asserme s’étalait,

depuis le succès de l’emprunt calédonien, dans la victoria attelée d’un

cheval de prix qui le conduisait aux cimetières: le sous-secrétaire

d’État des Beaux-Arts y parlait éloquemment sur les gens de talent qui

n’étaient plus.

Rose Esther avait fait à la Comédie-Française un premier début honorable

dans _le Lion amoureux_ de Ponsard; pour son second début, elle avait

composé avec intelligence le rôle de Chimène; une acclamation unanime

saluait depuis lors la grande tragédienne dans le nouveau drame de

Daniel Heilbronn, _la Chaldéenne_. Avec cette œuvre, où passaient toutes

les somptuosités et tous les mystères du vieil Orient, l’auteur et son

interprète s’étaient emparés de notre première scène. Les personnages de

marque se disputaient les invitations, d’ailleurs rares et discrètes,

qui réunissaient de loin en loin l’élite du Paris littéraire et

politique dans le modeste salon de la rue Fortuny. On y admirait la

douce autorité, l’influence pacifiante de cette femme distinguée; elle

devinait avec un tact miraculeux, elle indiquait d’un mot gracieux à

chacun de ses amis la voie utile où il pourrait faire le plus de bien,

recueillir le plus d’avantages particuliers. Par une dérogation

exceptionnelle au décret de Moscou, Esther venait d’être autorisée à

accepter en Angleterre une invitation du prince héritier de la couronne.

«Accueillie à Londres comme une reine, écrivait notre ambassadeur dans

sa dernière dépêche, l’artiste a su donner à son immense succès

personnel le caractère vraiment imposant d’un triomphe national.»

M. Cornille-Lalouze était satisfait: on avait envoyé dans son

département le préfet radical qui chagrinait depuis si longtemps le

vicomte de Félines; et le vicomte se félicitait de ses rapports avec son

nouvel administrateur, ce Sannois qui «trahissait» chez M.

Cornille-Lalouze. Le rapprochement passait la mesure permise, à en

croire les paroles consternées avec lesquelles le baron Lebrun aborda un

jour M. de Kermaheuc:

--Où allons-nous? Voilà Olivier de Félines qui se rallie, lui aussi!

Vous savez qu’il a invité son préfet au château de Crémeuse, et qu’il

l’a promené de commune en commune, dans son phaéton?

--Pourquoi pas? ricana le marquis.--Il avait besoin d’une réclame

électorale, il s’est procuré une alliance russe dans ses moyens: la

visite d’un personnage prestigieux avec lequel il n’a pas une idée en

commun. Le préfet, c’est le tsar du pauvre--du pauvre député. On le

racole, on s’arbore deux heures à ses côtés, et l’on est sacré aux yeux

des populations.

--Félines n’a pas un génie assez subtil pour avoir machiné cela tout

seul!

--Bah! Il y en a tout là-haut qui ne sont pas plus malins que lui et qui

ont inventé le procédé. Il imite, ce singe.

--Que diront les Princes? gémit le baron Lebrun.

Les morts qui parlent · 第 35 / 64 题