--Ce serait le moindre mal pour les principes libéraux, si gravement
atteints aujourd’hui; et pour les intérêts, que ce nom rassurerait.
--Quoi? Ce sectaire!--geignaient les droitiers en levant au ciel des
bras consternés.
--Mes chers amis, croyez-moi, insistait Félines: celui-là sait manier le
personnel administratif; nous aurions avec lui des préfets tolérables.
--Vous n’avez pas vu M. Mirevault?--demandait partout M.
Cornille-Lalouze en agitant un journal;--l’édition spéciale du _Courrier
Parisien_ qui donne notre vote prononce déjà son nom; on dit qu’il aura
des chances sérieuses; je voudrais lui toucher un mot de mon préfet, on
ne saurait prévenir trop tôt les futurs gardiens de l’ordre républicain
contre les adversaires cachés qui désorganisent l’administration.
--Qui diable pensait à ce revenant?--grognaient çà et là des
radicaux.--Au fait, pourquoi pas? Une utilité, une pierre d’attente,
tout ce qu’on peut espérer du tempérament de la Chambre.
--Un Tirard moins long, plus large!
Andarran cherchait à se rappeler: ce nom, ces propos, il les avait déjà
entendus quelque part, discrets, timides; ils se répercutaient là,
depuis un instant, grossis par les rumeurs de cette foule, enflés par
les résonances de ces voûtes, avec la multiplication acoustique d’une
amorce de pistolet brûlée à l’entrée d’une cave.
Vainqueurs et vaincus dégorgèrent enfin, pêle-mêle, guillerets ou
grondants, par toutes les issues. Leur marée houleuse porta Jacques au
dehors. Sur le quai, il respira avec délices l’air du fleuve, si salubre
au sortir de la fournaise. Il vit des passants tranquilles, bons
vivants, qui allaient à leurs affaires, à leurs plaisirs. Plus d’odeur
de haine dans la nuit pacifique. Une libération tombait du ciel vaste.
Il se retourna vers le Palais, vers ces grilles, franchies quelques
jours auparavant avec tant d’espoir et de fierté puérile; la lourde
masse trapue, où luisaient des clartés jaunes, lui apparut dans les
ténèbres comme un catafalque éclairé par des cierges. Les ombres qu’il
voyait glisser derrière les baies lumineuses, c’étaient les morts qui
parlaient, faces bilieuses des fantômes entrevus dans le bain de haine,
durant le cauchemar de cette longue soirée. Les clartés s’éteignirent,
les grilles se fermèrent: close dans la nuit et le silence, la maison
abandonnée prit davantage encore la figure d’un colossal tombeau,
sépulcre où se décomposait la vie nationale.
Harassé, la tête brûlante, le cœur brouillé de fatigue physique et de
dégoût moral, Jacques regagna son logis avec le remords d’avoir fait
déjà, au hasard des mouvements réflexes, comme disait Ferroz, sa petite
part inconsciente de besogne absurde et de destruction méchante.