LE BAIN DE HAINE

Andarran continuait son initiation. Il venait consciencieusement à la

Chambre. Le travail législatif n’avançait guère. La loi sur les

boissons, discutée par quelques spécialistes devant les banquettes

vides, marchait cahin-caha. Le nouveau député usait ses après-midi en

flâneries dans les couloirs. Il prenait contact avec ses collègues, il

réformait sur plus d’un point l’opinion toute faite qu’il avait d’eux.

Arrivé au Palais-Bourbon avec les préventions qu’un décri universel

entretient dans le public, Jacques pensait y fréquenter, à peu

d’exceptions près, les fantoches incapables et stupides stigmatisés

chaque jour par la presse. Ce lui fut une vraie surprise de trouver vif

intérêt et grand profit dans les conversations qu’il nouait, au hasard

des rencontres de couloir. Tel collègue sans notoriété particulière,

qu’il jugeait défavorablement sur ses opinions, sur ses votes, le

charmait dans l’entretien privé par l’étendue de ses connaissances, par

la modération et l’équité de ses aperçus. Avec les uns, il s’instruisait

sur des matières où la compétence de son interlocuteur lui faisait

mesurer sa propre ignorance; il se plaisait avec d’autres aux causeries

sur les idées générales. Journellement il découvrait d’obscurs

législateurs qui lui en imposaient par leur savoir ou par leur solide

expérience, qui le gagnaient par les agréments de l’esprit ou par une

bonhomie cordiale. Sensible aux supériorités de tout ordre et volontiers

défiant de lui-même, Jacques se demandait avec inquiétude s’il n’allait

point paraître très petit garçon, entre tant de capacités indiscutables.

Il se demandait surtout comment il devait concilier ces constatations

quotidiennes avec cet autre fait d’évidence, l’insuffisante et

déplorable gestion des affaires publiques par cette réunion de capacités

individuelles.

Une après-midi, dans la semaine qui suivit sa présentation rue Fortuny,

comme Andarran faisait les cent pas en discutant à fond la question des

sucres avec un grand agriculteur du Nord, Bayonne passa rapidement

devant eux, lui jeta ces mots:

--Tu feras aujourd’hui tes vrais débuts. Il y a de l’orage dans l’air.

Ça va chauffer.

--Ah! bah! On ne s’attendait à rien de particulier... Qu’est-ce qui te

fait croire?...

--Certains symptômes. Une houle de fond qui arrive du salon de la Paix.

Pressentiments de marin. Tu verras.

Il s’engouffra dans la salle. La sonnerie d’un timbre électrique vibra

le long des couloirs. Elle produisit l’effet d’une pierre dans une

fourmilière. Les groupes se dispersèrent, les députés se portèrent en

masse vers les deux tambours de droite et de gauche qui ouvrent sur

l’amphithéâtre.

Au moment de les suivre, Jacques s’arrêta sur le perron d’accès avec une

exclamation joyeuse:

--Ferroz!... Mon cher maître, quelle joie de vous voir ici!

Il venait de reconnaître le visage glabre aux lignes de médaille

antique, empreint d’une gravité méditative sous la couronne des cheveux

blancs. Un demi-siècle de labeur et de pensée n’avait pas ployé la forte

carrure du Savoyard. Ferroz montait les degrés de ce pas réfléchi qui

marque l’habitude de n’avancer qu’en terrain sûr. Ainsi avait marché, de

découvertes en découvertes, le praticien sans rival, oracle des

aliénistes de toutes les écoles, rénovateur de la thérapeutique des

affections nerveuses. Que faisait-il dans les assemblées, l’illustre

savant dont les travaux sont attendus par toute l’Europe?

Comme toujours, il y avait à cette question deux réponses: celle des

malveillants, celle des approbateurs.--Ferroz, disaient les premiers,

ambitionnait de finir en personnage curulaire, installé dans un fauteuil

du Luxembourg; il gravissait patiemment l’échelon inférieur, obligatoire

en un temps où le Sénat ne se recrute guère que parmi les stagiaires de

la Chambre basse.--Non, répliquaient les seconds; n’ayant plus rien à

apprendre dans les cliniques, l’éminent professeur avait voulu consommer

son expérience, étudier dans les assemblées certains phénomènes

collectifs de psychologie et de physiologie.--Comme toujours, il eût

fallu sans doute réunir les deux explications, pour fondre les parts de

vérité que devait contenir chacune d’elles.

Andarran avait approché Ferroz dans sa vie d’étudiant; il avait su

mériter l’attention bienveillante de ce puissant esprit.

--Oui, continua-t-il avec effusion, c’est une fortune inespérée de vous

retrouver ici. Vous me guiderez dans ce pays inconnu, cher maître; vous

savez combien j’ai foi dans votre diagnostic intellectuel et moral.

--Cher monsieur, répondit Ferroz, avec cette articulation lente et

mesurée que les internes de son service appelaient «un pèse-mots»,--cher

monsieur, je vous répéterai ce que j’ai toujours dit à mes élèves:

Observez les faits, qui sont nos véritables instituteurs; négligez les

mots reçus, pour respectables qu’ils soient; attachez-vous à la réalité

qu’ils déforment. Elle vous instruira plus vite et mieux que je ne

saurais faire.

--En séance, messieurs!--Ce cri des huissiers ramassa les derniers

retardataires. Dans les couloirs, grouillants quelques instants

auparavant, il n’y avait plus qu’un grand froid de vide et de silence.

--Si je ne me trompe, reprit Ferroz, la réalité vous prépare une

première leçon. Allons la recevoir. Nous en causerons après.

Jacques l’accompagna dans l’hémicycle.

La physionomie de la salle avait changé comme par enchantement: morte

l’instant d’avant, tragiquement vivante depuis que ce reflux humain y

ramenait la vie. Cinq cents têtes pressées, tendues vers la tribune,

garnissaient le pourtour des banquettes. Ce n’était point le silence

solennel qui se fait aux grands jours, sous la parole des grands

orateurs: c’était l’attention grondante des journées d’âpres querelles.

La réforme des boissons venait de trébucher sur un article où des

amendements contradictoires, acceptés par les mêmes votants, faisaient

entrer deux prescriptions inconciliables. On s’était empressé de

renvoyer la loi à la commission. L’ordre du jour appelait une

interpellation de Cyprien Boutevierge, l’un des chefs radicaux. La

Chambre avait décidé la discussion immédiate; telle une femme qui jette

au panier son fastidieux travail de tapisserie, à l’annonce d’un

visiteur amusant, impatiemment attendu. L’objet de l’interpellation

était de mince conséquence: une phrase imprudente dans un mandement

épiscopal. Boutevierge dénonçait ce crime aux foudres du pouvoir.

Bientôt, abandonnant le cas particulier de son évêque, il «donnait une

grande ampleur au débat»; expression usuelle dans la langue

parlementaire pour signifier une énumération copieuse de tous les ragots

propagés par la presse. Boutevierge poussait la charge à fond contre le

cléricalisme, contre un ministère prisonnier de la droite et complaisant

à l’éternel ennemi.

Incisive et captieuse, son argumentation portait. A gauche, à droite,

sur quelques bancs du centre, une contraction colérique déformait peu à

peu les visages; ils grimaçaient avec des expressions de joie méchante

ou de révolte indignée, le luisant de la haine passait dans tous les

yeux braqués. On eût dit que certains regards, à l’extrême gauche,

avaient la vertu du basilic, et qu’ils allaient poignarder les

ministres, les gens du centre. Ce fut pis encore quand le plafond

lumineux s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses,

fantomatiques, avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas

la source, il sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle

tremblait dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques

convulsés, plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de

lumière bilieuse.

Le ministre des cultes balbutia une réponse faible, équivoque. Bayonne

bondit après lui à la tribune: l’orateur socialiste ne trouva pas cette

fois les habiles envolées d’éloquence qui réunissaient pour un instant

tous ses auditeurs dans une même surprise d’admiration. La parole dure,

sans liant, trahissait une âcreté intime qui ne lui était pas

habituelle.

--Qu’a donc le bel Elzéar? se demandait-on:--lui qui semblait depuis

quelque temps se désintéresser de la lutte, le voilà plus féroce que

jamais contre le gouvernement, féroce jusqu’à la maladresse.

Il eut pourtant sur la liberté d’association, seule efficace pour

conjurer le péril clérical par le droit commun, une digression où

Jacques se sentit d’accord avec lui. Le député d’Eauze fit machinalement

le geste d’applaudir: au bruit scandaleux de cet applaudissement isolé,

aux regards épouvantés que lancèrent Couilleau, Rousseblaigue, à

l’effarement des têtes qui se retournaient sur les banquettes

inférieures, Andarran s’arrêta, interdit, comme un enfant qui aurait

laissé échapper une incongruité.

Bayonne conclut en déposant un ordre du jour sur ce thème de la liberté

d’association. Jacques n’en saisit pas le dispositif, dans le brouhaha

des clameurs hostiles.

--Attends, je vas lui faire un sort, à ton ordre du jour! s’écria

Rousseblaigue en tirant la boîte à bulletins du groupe.

--Mais que dit-il au juste? demanda Jacques.

--Je n’en sais rien. Ça vient de ce socialiste. Suffit, n’est-ce pas?

D’une main hésitante, Jacques voulut retenir le bulletin à son nom,

s’abstenir, tout au moins: un murmure scandalisé s’éleva autour de lui,

une réprobation triste se peignit dans les yeux de tous ses voisins,

très honnêtes gens, très bien pensants, politiques expérimentés, anciens

au Parlement. Il laissa faire, comprenant qu’il n’était plus un homme

raisonnable et libre, mais une cellule passive dans un organisme, dans

le groupe où on l’avait inscrit. Et il courba la tête en se rappelant la

prédiction de Bayonne, le premier matin.

Boutevierge revint à l’assaut, d’autres après lui. Le baron Lebrun,

député monarchiste et catholique, prit la défense de l’évêque incriminé.

Cet avocat compromettant, écouté avec faveur par l’extrême gauche,

embarrassait le ministre à l’égal des adversaires déclarés. Il parut à

Andarran que Lebrun faisait insidieusement le jeu de ces derniers. D’une

façon générale, Jacques avait peine à comprendre la partie qui se

jouait: toutes ces graves questions étaient attaquées de biais, posées

en porte-à-faux, avec des intentions cachées sous les attitudes

apparentes. Deux ou trois fois, il fut violemment tenté d’intervenir, de

redresser le débat qui s’égarait. Un instinct secret le prémunit contre

ce prurit de néophyte: la voix du bon sens, il le devinait, n’aurait

aucune chance de se faire écouter; il contreviendrait à la règle d’un

jeu qu’il ignorait, sur un échiquier où toutes les pièces se mouvaient

suivant la marche oblique du cavalier.

Après Lebrun, le président du Conseil donna de sa personne. Il louvoya

cauteleusement, parla du Concordat avec respect, du clergé sur un ton

rogue et comminatoire; il fit tête à l’extrême gauche tout en détachant

des ruades à droite. Un épisode de chasse revint à la mémoire

d’Andarran, un renard qu’il avait traqué certain jour, au fond d’une

gorge, entre deux crêtes couronnées par les tireurs: l’animal subtil

avait réussi à se défiler, tout le long de la gorge, sous un étroit

couvert où il échappait aux coups de fusil des deux pelotons opposés.

Quelques officieux du Cabinet proposèrent l’ordre du jour pur et simple.

Lebrun et ses amis de la droite l’appuyèrent bruyamment: leur

intervention provoqua un mouvement de mauvaise humeur à l’aile gauche du

centre. On vit là des bulletins blancs préparés sur les pupitres se

changer aussitôt en bulletins bleus. Les scrutateurs se consultèrent

longtemps, avec des airs mystérieux, au-dessus des corbeilles où les

huissiers vidaient leurs urnes. D’une voix légèrement émue, Duputel

annonça «qu’il y avait lieu à l’opération du pointage». A ces mots

fatidiques, une secousse électrique se propagea sur tous les bancs; les

applaudissements éclatèrent à l’extrême gauche. Des huées, des regards

insolents, rechargés de haine par ce demi-succès, défiaient les mornes

bataillons du centre; ceux-ci invectivaient rageusement la maladresse

des droitiers, qui ricanaient, narguaient les ministres. Le pointage

nécessitait une suspension de séance: on se précipita dans les couloirs,

autour des tables où les scrutateurs déployaient les feuilles

d’émargement. La ruche s’emplit à nouveau d’un affolement tumultueux:

pronostics passionnés, commentaires des discours, aigres discussions

dans les groupes.

Andarran croisa à la sortie un socialiste, ancien professeur d’algèbre

que son frère Pierre avait eu pour répétiteur au lycée. Esprit

chimérique, cœur foncièrement droit et honnête, cet homme lui avait

toujours inspiré une sincère estime.

--Je vous plains, fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût. Ah! ne

jamais revenir ici! On s’y empoisonne la raison et le cœur. Au dehors de

cette enceinte, je ne déteste personne; dès que j’y rentre, je sens en

moi une bête féroce; chaque après-midi, il me semble que je me replonge

dans un bain de haine.

Jacques se répétait encore ce dernier mot, qui traduisait si bien ses

impressions de séance, lorsqu’il rejoignit Ferroz.

--Cher maître, je ne comprends rien à ces logogriphes: je ne vous

demande pas de m’expliquer tout, ce serait trop long; mais, de grâce,

éclairez-moi sur un point. Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui

causaient familièrement dans ces couloirs, tout à l’heure, qui se

racontaient des histoires drôles; sceptiques, comme nous le sommes tous

aujourd’hui; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles

enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer

la République par des républicains avérés, les princes par des

monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en

ogres, on croirait qu’ils vont s’entre-dévorer; ils se replongent dans

le bain de haine, me disait l’un d’eux. Est-ce pure comédie, effet de la

galerie sur l’acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les

yeux du public? Non, car je l’ai sentie, cette puanteur de haine: elle

m’envahissait moi-même, je me surprenais à haïr je ne sais qui, par

contagion...

Ferroz ébaucha son geste professoral, de l’index qui marque les points

de démonstration sur un cadavre.

--D’abord, ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans

l’hémicycle. Vous y avez vu leur addition en une personne collective,

l’assemblée: monstre nouveau, très différent des unités qu’il totalise.

Il sent, pense, agit autrement que ses composantes. Nos contemporains

ont sans cesse à la bouche ce grand mot: la Science, et ils continuent

de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux

établies. Chacun sait aujourd’hui qu’il se crée dans tout auditoire, au

Parlement comme au théâtre, une mentalité collective et temporaire; elle

a ses mouvements, son niveau, presque toujours médiocres; rarement elle

s’élève à hauteur des meilleurs, le plus souvent elle rabaisse ceux-ci à

l’étiage des pires, des moins intelligents et des plus méchants. Cette

queue règle les impulsions de tout le corps.

--Pourtant, dans un théâtre, le public a une âme sensible, prompte aux

sentiments généreux...

--Dans un théâtre, les intérêts ne sont pas en jeu: ici se joue le drame

des convoitises réelles. L’_âme_, comme vous dites,--n’ayant jamais vu

d’âme, j’ignore ce que c’est,--le déséquilibre nerveux d’un public de

théâtre, nous en avons tous les inconvénients, sans les bénéfices. Ici,

vous l’avez bien deviné, les étiquettes verbales ne sont pour rien dans

nos fureurs: monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, bonnes

plaisanteries! Nombre de ceux qui les font n’y croient guère; et ceux

qui y croient sont leurs propres dupes. Mais sous ces étiquettes, il y a

des intérêts et des vanités, imprescriptibles facteurs des dissensions

humaines. Il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays

fou d’égalité. Sous ces vains mots, il y a des hommes, séparés par

l’éducation, les fortunes, les castes, les classes, les privilèges...

--Oh! cher maître! ne faites pas intervenir des distinctions abolies...

--Et toujours renaissantes. Quand vous coupez une futaie, les jeunes

plants repoussent-ils moins inégaux que n’étaient les vieux arbres? Il y

a des hommes, vous dis-je, des hommes de traditions opposées, de

provenances antagonistes, de différents mondes, suivant leur plaisante

expression; et, derrière les hommes, il y a des femmes, ces éternelles

blessées de vanité. Elles se jalousent, elles s’envient, par-dessus les

barrières qui les séparent. Vous verrez se former des coalitions

éphémères, entre droitiers et républicains conservateurs, par exemple;

ils ont mêmes intérêts à défendre contre l’assaut révolutionnaire;

cependant le pacte ne tient jamais: leurs femmes ne se reçoivent pas, ne

fusionnent pas. Par ce fait seul, il n’y a entre ces hommes qu’un frêle

lien politique: il n’y a pas adhérence sociale. Cherchez là, au fond des

cœurs, les véritables raisons des opinions, telles qu’elles se créent ou

se modifient au foyer de famille, à toute minute, par les prétentions,

les déboires ou les triomphes de la femme, des enfants, des proches...

Cherchez là les mobiles secrets, constants, qui classent et déclassent

les partis, attisent les haines que vous avez vues flamber.

--Soit, fit Andarran. Mais me direz-vous pourquoi ces haines éclatent

dans l’occasion où on les attendait le moins, sur le propos des

questions religieuses? S’il existe un sentiment commun entre ces hommes

divisés par tant d’intérêts, c’est à coup sûr l’indifférence en matière

religieuse. Il n’y a pas ici cinquante personnes qui aillent à la messe.

Parmi ces messieurs de la droite que le bon ton y retient, il n’y en a

peut-être pas dix qui l’entendent avec une foi assurée. De l’autre côté,

nous ne trouverions pas trois individus fortement attachés à un système

philosophique; et, hormis quelques vieillards, l’âge de nos collègues

les libère de certains souvenirs irritants, des rancunes que

nourrissaient naguère ceux qui avaient traversé les périodes où le

clergé était puissant et tracassier. Est-il possible que tous ces

sceptiques se passionnent pour ou contre les choses d’Église? Tant de

fiel entre-t-il dans l’âme des indévôts?

--C’est où vous voyez mal, repartit énergiquement Ferroz. Si vous voulez

démêler le nœud de toutes leurs querelles, pénétrez-vous de cet axiome:

il n’y a ici qu’une question, la question religieuse. Elle apparaissait

à nu dans le débat de ce jour, elle se cache d’habitude sous d’autres

enseignes; mais elle est toujours au fond de nos rivalités. C’est elle

qui anime au combat ces indifférents, ces sceptiques. Vous ne comprenez

pas? Venez, je vous rafraîchirai la mémoire.

Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la

bibliothèque, moins envahi. Ferroz poussa la porte, choisit sur les

rayons un volume de Bossuet, l’ouvrit au Sermon pour la profession de

Mme de la Vallière.

--Lisez, dit-il en mettant le doigt sur le haut d’une page.

Jacques lut ce passage: «Les sentiments de religion sont la dernière

chose qui s’efface en l’homme et la dernière que l’homme consulte: rien

n’excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue

davantage, et rien en même temps ne les remue moins.»

--Ce mauvais historien, reprit Ferroz, l’a très bien vue, et bien

précisée, la contradiction dont vous vous étonnez. Voici tantôt quinze

ans que tous mes élèves m’ont ri au nez, un jour, dans mon service de la

Salpêtrière: je leur disais, en citant cette phrase, que notre siècle

finirait par des guerres de religion. Je ne me trompais qu’en reculant

trop l’échéance. Le siècle n’est pas à sa fin, et ces guerres

commencent; les paroles et l’encre coulent d’abord: vous verrez couler

le sang, comptez-y.

--Eh quoi! s’écria Jacques, c’est vous qui parlez ainsi! Vous, le savant

détaché, vous l’athée! Car on vous l’a assez reproché, votre athéisme.

Ferroz haussa les épaules.

--Si j’avais absorbé tous les toxiques dont j’ai étudié l’action sur

autrui!... Un œil bien organisé est fait pour percevoir les images des

objets extérieurs; non pour rendre les images internes que crée la

fantaisie. Peu importe ce que je pense, si je pense, pourvu que mon œil

observe bien l’objet de son étude.--Athée ou non, je constate ici ce

phénomène: les grands tumultes excités par les sentiments de religion

chez des hommes qui n’ont pas de religion.

--Mais comment l’expliquez-vous?

--Comme il faut tout expliquer, ici et ailleurs.--Ah! mon ami, vous

croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts

contemporains, sans plus, conscients et responsables de ce qu’ils disent

et font? Détrompez-vous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins,

passants d’un instant sur la scène du monde, qui font des mouvements

réflexes, qui sont les échos d’autres voix. Regardez, derrière eux, une

foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes,

commandent leurs gestes, dictent leurs paroles. Nous croyons marcher sur

la cendre inerte des morts: en réalité, ils nous enveloppent; ils nous

oppriment; nous étouffons sous leur poids ils sont dans nos os, dans

notre sang, dans la pulpe de notre cervelle; et surtout quand les

grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la

voix: ce sont les morts qui parlent.

--La peste soit d’eux, dit en riant Andarran,--ils faisaient tout à

l’heure un fier charivari.

--Le même qu’ils ont fait dans l’histoire.

--Eux, du moins, ils avaient des convictions sincères, ardentes.

--Précisément. Ils continuent de nous les faire proclamer, à nous qui

n’en avons plus. Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur? Il

écumait. S’il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu

au fagot; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans

les muscles énervés de Félines, c’étaient de longues générations

d’ancêtres, gentilshommes croyants et combatifs, qui se démenaient,

s’escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge,

l’ex-procureur impérial, c’étaient tous les vieux procureurs qui ont

lutté contre l’Église, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à

Bayonne, inutile d’insister, n’est-ce pas? Tout au fond de ce Parisien,

qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même, la

voix immémoriale d’Israël clamait son farouche anathème aux Gentils,

elle poursuivait la revanche de l’affront millénaire. Cet intrigant de

baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères

jansénistes du Marais. D’autres, les plus nombreux, prolongeaient la

vieille hargne de nos paysans tourangeaux, picards, champenois, du

manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se

gausser du clerc, avec une peur atroce de l’enfer. Et Mirevault, le

riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent,

si réservé dans l’habitude de la vie, avez-vous vu comme elle lui

remontait au visage, la flamme des passions calvinistes? Mirevault et

ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement

de ce pays; pourtant, quand il passe sous le balcon du Louvre, Mirevault

lève une tête inquiète et croit apercevoir l’arquebuse du roi Charles;

il craint d’entendre à ses trousses le pas des dragons de Villars.

--Bah! c’est une feinte connue: crier à la persécution pour mieux

dominer.

--Pas toujours. Cette peur atavique est souvent sincère: lorsqu’elle les

reprend, la haine contre vous se rallume en leur cœur.

Jacques secoua tristement la tête:

--Ainsi, non seulement les morts parleraient, mais ils combattraient,

ils haïraient!

--Oui; et c’est le problème insoluble de notre vie nationale. Vous savez

comment les terres vierges suent la fièvre et tuent les premiers

défricheurs qui les éventrent. Notre vieille terre, faite de la

poussière des morts, est autrement empoisonnée; nous l’avons remuée de

fond en comble pour y bâtir à neuf: elle exhale les miasmes accumulés

par nos divisions séculaires, nous mourons de cette malaria.

--Ah! cher maître, laissez-moi croire que votre théorie retarde. Des

vents nouveaux ont soufflé qui dissipent ces miasmes. Liberté, science,

progrès, nobles efforts intellectuels, gloires acquises et souffrances

supportées en commun, que faites-vous de ces révolutions où ont fusionné

les éléments réfractaires, de ces forces généreuses qui nous

transforment sans cesse et nous acheminent vers un avenir meilleur?

--Il y a en effet des forces antagonistes. Elles agissent sur les

peuples sains, qui ne remuent pas trop profondément leur vieux sol, qui

savent faire un choix judicieux dans les traditions du passé. Le passé

nous abrite et se prête à nos évolutions, quand on le respecte; il se

venge et nous écrase sous ses pires débris, quand on le démolit

aveuglément.--Mais nous recauserons de cela. On rentre, allons assister

au dernier acte de la tragi-comédie.

* * * * *

On était rentré. Le président communiqua le résultat du pointage:

l’ordre du jour pur et simple, préféré par le ministère, était repoussé

à quelques voix de majorité. Les ministres parurent se consulter; de

leur banc aux gradins du centre, des conseillers officieux allaient et

venaient. Il fallait un vote de confiance pour détruire l’effet de ce

petit échec moral; et on ne pouvait l’obtenir que par un coup de barre à

gauche. Deux mameluks du Cabinet rédigèrent hâtivement une formule

qu’ils portèrent au bureau:

«La Chambre, confiante dans le gouvernement pour faire respecter les

droits de la société laïque, passe à l’ordre du jour.»

Boutevierge demanda la division, qui est de droit. On vota sur le

premier tronçon de phrase; il fut adopté. On allait voter le second,

quand un vieux renard auvergnat, l’ancien avoué Bourgne, réclama

l’addition de ce simple mot:--«A l’avenir.» On se chamailla vingt

minutes sur la procédure. Le tumulte empêchait d’entendre les

explications; plusieurs députés, ahuris, demandaient où se placerait le

mot.

--«Pour faire respecter à l’avenir les droits de la société laïque»,

criait-on à gauche.--Cette intercalation était-elle, régulière? Non,

décida le président. On scrutina sur la rédaction primitive des

mameluks: elle passa à une faible majorité. Jacques entendit M.

Cornille-Lalouze, le même qui avait traité les ministres de

«misérables», s’écrier avec un soupir de soulagement:

--L’affaire est dans le sac, le ministère est sauvé!

--L’orage a passé, Bibi va dîner,--chantonna gaiement Couilleau en se

levant. Un certain nombre de gens du centre, affamés, sortirent comme

lui. Le scrutin sur l’ensemble ne serait plus qu’une formalité,

pensaient-ils. A ce moment, on vit descendre dans l’hémicycle Aristide

Asserme, qui venait d’échanger quelques signes avec Mirevault et

d’autres collègues en mouvement, le long de la travée des caméléons,

entre gauche pure et centre. Le député de la Nouvelle proposa

négligemment, «pour mettre d’accord tous les républicains», l’addition

du mot «à l’avenir» en queue de l’ordre du jour accepté: «... De la

société laïque--à l’avenir.» Des voix découragées protestèrent:

--Ce n’est pas français! Ça ne veut rien dire!

Nouvelle discussion confuse où l’on invoqua des précédents, pour et

contre les appendices aux ordres du jour déjà votés. L’intervention de

l’ondoyant Aristide décelait des fluctuations dans les travées

douteuses: les fronts se rembrunirent au centre et sur le banc

ministériel. Le président du conseil coula un regard à l’aile gauche de

sa majorité, visiblement ébranlée; un autre regard à droite, où l’on

protestait bruyamment; le vieux stratège fit mentalement son calcul,

secoua la tête comme un taureau qui chasse une mouche, se leva, jeta aux

socialistes,--ils n’avaient rien proposé,--ces mots qu’il feignait de

n’adresser qu’à eux seuls:

--Notre dignité ne nous permet pas d’accepter votre addition, qui

impliquerait un blâme pour le passé fermement républicain du cabinet; si

elle était votée par la Chambre, le gouvernement saurait ce qui lui

reste à faire.

La droite applaudit. Une fraction de la gauche ministérielle se cabra

sous le coup de fouet de cet applaudissement intempestif. Sur ces bancs,

autour de Mirevault et d’Asserme, on tenait des conciliabules animés,

les meneurs se levaient, circulaient, répandaient le mot d’ordre. Des

émissaires se détachaient, allaient pratiquer quelques amis au cœur même

des travées du centre. D’autres se précipitaient sur les ministres, les

adjuraient de céder. Deux ou trois membres du Cabinet, le visage

renversé, parlaient à voix basse au président du Conseil, paraissaient

en désaccord avec lui. On épiait ces craquements du navire battu par la

tempête; ils propageaient la consternation dans l’équipage indécis.

Les urnes passèrent. Des figures hésitaient, crucifiées par le doute;

des mains soupesaient, irrésolues, un bulletin blanc et un bulletin

bleu.

--Que faites-vous? soufflèrent timidement à leurs voisins quelques

députés, sur les gradins supérieurs.

--Si l’on s’abstenait? risqua l’un d’eux.

--Ils se butent, grogna M. Cornille-Lalouze; nos comités nous

reprocheront le rejet de ce mot comme une concession au cléricalisme, à

la droite; j’ai envie de m’abstenir.--Il mit pourtant dans l’urne un

bulletin négatif; puis un blanc approbatif, pour annuler l’autre.

--Si l’on avait le temps de se consulter! gémirent d’autres voix.--Le

groupe ne se concerte jamais!

Jacques ne put s’empêcher de sourire: le groupe des libéraux de

gouvernement avait tenu le matin même une réunion de deux heures,

entendu de belles harangues, voté à l’unanimité une motion qui affirmait

«la cohésion inébranlable du groupe et sa ferme volonté de poursuivre

une politique de progrès républicain, pourvu qu’elle soit loyalement

pratiquée».--Si peu exercé qu’il fût à reconnaître ces symptômes de

défection, Andarran sentit le vent de panique sur les troupes

ministérielles, il devina les tiraillements intimes entre la consigne

parlementaire et la terreur du soupçon électoral. Duputel donna le

résultat du dépouillement: il y avait lieu derechef à l’opération du

pointage. Des hurlements de joie saluèrent à gauche l’espérance du

carnage. L’essaim bourdonnant se précipita dans les couloirs.

L’horloge marquait huit heures et demie. Méphitique et brûlante,

l’atmosphère enfiellée par tant d’haleines haineuses congestionnait tous

les visages. Énervé par la fièvre ambiante, l’estomac creux, la tête

lourde d’un commencement de migraine, Jacques s’évertuait vainement à

débrouiller les chinoiseries de la procédure parlementaire, le dessein

sournois des manœuvres obliques. Que signifiaient cet orage subit dans

un ciel serein, ces oscillations, ces brusques renverses de majorité?

Accès convulsifs d’une assemblée surmenée, surchauffée, livrée aux

impulsions de ses nerfs? Il y avait de cela, sans doute; cependant,

Jacques pressentait des trames concertées, des préparations occultes du

coup de théâtre. Quoi? Qui? Il ignorait, tâtonnait en pleines ténèbres.

Des gens marchaient dans le mur sans fenêtres, des meneurs qui le

conduisaient, lui et les autres, il ne savait pas où. Quant à son

bulletin de vote, il ne songeait même plus à en peser la valeur dans ces

balances de toiles d’araignée. Blanches ou bleues, les cartes de

prestidigitation filaient entre les doigts de Rousseblaigue, gardien de

la boîte du groupe.

Tandis qu’il stationnait au pied de la tribune, hébété, cherchant à

s’éclairer, un attaché de cabinet vint glisser un papier au ministre des

Affaires étrangères. Le ministre se leva, murmura quelques paroles à

l’oreille d’un confident, sortit. On l’entendit qui se soulageait avec

cette exclamation:

«Allez donc faire de la politique étrangère dans une démocratie!»

Frais émoulu d’un barreau du Limousin, nommé sur un programme de

réformes démocratiques, tout neuf aux fonctions où un coup de hasard

l’avait porté, ce ministre émit son opinion découragée avec le dédain

autoritaire d’un Talleyrand ou d’un Metternich.

L’homme qu’il avait renseigné dit aussitôt à voix haute:

--Voilà qui est sérieux. Une dépêche de Berlin, au sujet de l’incident

de frontières. Ça ne s’arrange pas. Le Cabinet aura une décision

délicate à prendre au conseil de demain.

Le propos tomba dans l’indifférence générale, à peine remarqué par les

collègues qui discutaient avec animation les probabilités du scrutin.

Deux rapporteurs montèrent à la tribune; afin d’économiser le temps

précieux de la Chambre, on avait autorisé le dépôt de leurs rapports

pendant les longues formalités du pointage. L’un d’eux réclamait un tour

d’urgence pour le projet de loi qui devait enfin créer une armée

coloniale: l’autre faisait même demande pour la constitution d’un fonds

de retraite aux vieux travailleurs infirmes. On ne les écoutait pas.

--Que disent-ils? demanda Jacques dans le bruit.

--Dieu sait! Ils ont bien choisi leur moment. Attention! Duputel remonte

au fauteuil.

La physionomie grave du président annonçait d’avance ce qu’il allait

lire: quatre voix de majorité pour l’adoption de la petite queue

empoisonnée, repoussée par le cabinet, «à l’avenir».

Ce fut à gauche une explosion de bravos frénétiques, trépignement, cris

d’hyènes:

--Démission! Démission!

A droite, des ricanements tempérés par une expression d’inquiétude; sur

les bancs du centre, un silence stupide, l’abattement des proches dans

la chambre mortuaire à l’instant où l’appariteur appelle: «Messieurs de

la famille.» Chacun supputait intérieurement le bilan de ses pertes: le

substitut, le juge de paix, le sous-préfet dont les nominations avaient

été jurées pour la fin de la semaine, autant de promesses envolées. On

percevait distinctement, dans les âmes des Perrettes parlementaires, un

bruit sourd de pots au lait qui se brisaient. Et Jacques vit alors la

cérémonie funèbre à laquelle il devait assister plus d’une fois. Les

onze condamnés se levèrent, leurs portefeuilles sous le bras, quittèrent

le banc ministériel, se dirigèrent en file indienne vers la porte de

gauche, sous les huées des socialistes. L’atroce joie redoubla, joie

d’Apaches qui poussent des vaincus au poteau de torture, quand le

Commerce, vieux et obèse, trébucha contre un banc, laissa choir son

portefeuille. Un par un, derrière le battant automatique du tambour qui

les happait, ils s’évanouirent: des ombres, plus rien. Pas une main ne

se tendit vers ces hommes que Jacques avait vus ruser, quelques heures

auparavant, pour échapper aux grappes de courtisans obséquieusement

pendues à leurs basques.

Un nouvel étonnement lui était réservé. Après la disparition des

ministres et l’ajournement à huitaine, dans la cohue qui dévalait des

gradins, la stupeur des premières minutes fit bientôt place à une

ivresse capiteuse; elle gagnait de proche en proche, elle pétilla

gaiement dans les couloirs. Il semblait que les onze victimes

expiatoires eussent résorbé toute la haine en suspension dans l’air, on

ne voyait que figures détendues, on n’entendait qu’interjections

facétieuses, reparties des loustics. Les combattants de tous les camps

fusionnaient, faisaient assaut de plaisanteries. C’était, pour les

ministériels, la satisfaction de dauber sur des ingrats qu’on avait bien

servis et qui récompensaient si mal; c’était pour tous la joie perverse

d’enfants qui ont cassé leur joujou; et c’était aussi la bonne humeur

d’ouvriers qui ont loyalement gagné leur journée. La Chambre venait de

faire son travail essentiel, de briser un ministère; elle en avait

conscience et en tirait vanité. On jouissait d’avance de la période

intéressante qui allait s’ouvrir: une crise, le jeu passionnant des

combinaisons, la fièvre d’intrigues, l’attrait du nouveau, et enfin le

tirage de la grande loterie, avec des chances de gain pour toutes les

convoitises, des consolations possibles pour tous les déboires.

D’ailleurs, ils duraient depuis trop longtemps, ceux-là. Ouf! Et on

allait dîner, à neuf heures et demie, avec quel appétit! On allait se

hausser à la table de famille sur ce monceau de cadavres, chacun

peindrait la bataille, la part qu’il y avait prise, lui, député modeste,

mais qui pouvait d’un coup de bulletin faucher onze ministres.

Jacques aperçut M. de Kermaheuc dans le salon des Conférences. Le vieux

gentilhomme avait tiré de sa poche un porte-crayon d’or et un calepin où

il inscrivait tranquillement une date, un chiffre.

--Trente-sept!--fit-il avec l’orgueil allègre d’un veneur qui énumère

ses prises. Vous voyez là mon livre de chasse: il est à jour depuis mon

entrée à l’Assemblée nationale, depuis que je suis la meute

parlementaire; c’est le trente-septième cabinet porté par terre après le

lancé. Si j’arrive à cent, je ferai une croix, et je pourrai aller

reposer sous la mienne. Ils se seront tous entre-dévorés, les coquins!

Si pressante que fût la fringale des estomacs, on avait encore plus faim

de parler. Dans les rassemblements excités où l’on ne pouvait se

résoudre à clore les discussions rétrospectives, devant les armoires où

des colloques continuaient entre gens qui endossaient leurs pardessus,

les premières prévisions des augures s’ébruitaient, colportées aussitôt

par les badauds. Les conducteurs du troupeau jetaient au hasard des

noms, ballons d’essai qui crevaient ou montaient.

--Boutevierge!... Duputel!... Non... Si... Pas possible!

--Bourgne!... Il y a toujours dans un Auvergnat l’étoffe d’un ministre!

--Mirevault! lança résolument dans un coin de salle un jeune attaché de

cabinet, familier de l’hôtel Sinda. Il essayait ce cri, comme un enfant

qui cherche un écho sous l’arche d’un pont.

--Il a dit le mot de la situation! Je parie pour Mirevault!--clamait

Asserme, gouailleur, affairé, courant de groupe en groupe.

--Allons donc! La bonne plaisanterie!

--Vous verrez. Duputel veut se réserver au fauteuil, jusqu’au prochain

Congrès. Boutevierge sera usé après sa première journée de fiacre. Avant

la fin de la semaine, ce bon et respectable Mirevault fera trotter les

urbaines.

--Mirevault!--ricanait Bayonne:--probable, en attendant mieux

ou pis.--Faisons notre jeu en leur laissant essayer cet

imbécile,--disait-il négligemment à ses hommes.

Les morts qui parlent · 第 31 / 64 题