«Laybach, le 3 novembre 1810.
«Monsieur le duc, je reçois seulement aujourd'hui 3 novembre la lettre
que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 11 octobre, et
qui est relative à différents renseignements que demande Sa Majesté sur
les régiments croates.--Je ne perds pas un instant pour y répondre.
«Il n'y a eu aucun changement dans l'organisation des régiments croates.
Je me suis contenté d'étudier les règlements autrichiens, de les
remettre en vigueur et de suppléer aux lacunes qu'avait laissées la
séparation de l'Autriche. Mieux j'ai connu l'organisation de ces
troupes, et plus j'ai été convaincu qu'il fallait être extrêmement
réservé et ne faire aucun changement. Je vais entrer dans les détails
que désire Votre Excellence.
«À l'époque de la prise de possession de la Croatie, les Autrichiens ont
fait ce qui était en leur pouvoir pour y jeter la confusion. Les
registres ont été détruits ou emportés; les principaux officiers
d'économie, qui avaient l'ensemble de l'administration, ont passé la
Save, ainsi que les colonels et lieutenants-colonels; de manière que
tous les documents qui pouvaient nous éclairer nous ont manqué pendant
longtemps. D'un autre côté, les règlements de l'organisation des
Croates, qui datent de très-loin, qui ont été modifiés en 1754, sont
très-volumineux; nulle part nous ne les avons trouvés rassemblés; et ce
n'est qu'avec beaucoup de peine que nous avons pu nous en procurer la
plus grande partie. Enfin le siége du commandement et de
l'administration centrale de ces régiments était à Agram. Ainsi tous les
documents que renfermait ce dépôt se sont trouvés perdus pour nous. Il a
donc fallu marcher avec beaucoup de circonspection et étudier tous les
détails de ces régiments avant d'oser donner aucun ordre.
«Des colonels français ont été placés à la tête de ces régiments, et
parce que les Croates manquaient d'officiers supérieurs, et parce qu'il
était convenable de leur donner des chefs sûrs et les accoutumer à nous
obéir. Slivarich, qui était major-commandant de bataillon, a cependant
été placé comme colonel, afin de faire connaître aux officiers croates
qu'ils pouvaient parvenir à ce grade; et, pour récompenser l'ardeur et
le zèle qu'il montrait, tous les lieutenants-colonels ont été choisis
parmi les Croates, afin d'aider les colonels de leur expérience et de
leurs connaissances locales, à l'exception de celui du régiment que
commande le colonel Slivarich, qui a été choisi parmi les Français.
«De deux chefs de bataillon qui existent dans chaque régiment, un a été
choisi parmi les Français, l'autre parmi les Croates.
«Malgré tous ces soins, j'ai eu bientôt lieu de m'apercevoir que les
régiments étaient menés d'une manière arbitraire et sans uniformité.
Comme il n'y avait qu'un contrôle et une surveillance éclairée qui
pussent y suppléer, je me suis hâté d'y remédier en établissant l'un et
l'autre.
«Sous les Autrichiens, tous les régiments croates étaient sous la
surveillance d'un commissaire des guerres par brigade; d'un commandant
en chef résidant à Agram, remplissant les fonctions d'ordonnateur et
d'inspecteur aux revues; du général commandant en Croatie, ayant la
haute main sur l'administration, et qui correspondait avec la direction
des frontières, à Vienne.
«Il m'a paru indispensable d'établir quelque chose d'analogue: mais,
comme nous étions ignorants sur tout; qu'à chaque instant des questions
nouvelles se présentaient; que nous n'avions pu encore nous procurer
toutes les lois, et que, faute de les connaître, les dispositions les
plus sages restaient sans exécution, j'ai pensé qu'un commissaire seul
ne suffirait pas pour établir l'ordre et l'ensemble dans toutes les
parties du service, et qu'il était nécessaire de former une direction,
composée d'un officier supérieur qui eût toujours servi dans les
Croates, et qui fût connu pour sa capacité; d'un ancien commissaire des
guerres employé dans ces régiments, connaissant bien les règles de
l'administration; enfin d'un auditeur connaissant bien les lois et
l'administration de la justice dans ces régiments, et ayant servi
longtemps comme _auditeur_, c'est-à-dire comme juge.
«J'ai chargé cette direction de remettre en vigueur toutes les lois et
règlements sur l'administration, la justice, la police, etc., etc.;
d'entrer en correspondance avec tous les régiments, de leur demander
tous les comptes, et de faire son rapport habituel au général commandant
la Croatie, auquel j'ai donné pouvoir de résoudre les affaires
courantes, et que j'ai chargé de me rendre compte de toutes celles de
quelque importance.
«J'ai cru utile de consacrer, par un arrêt, toutes les attributions de
la direction en rapport avec les différentes branches de
l'administration, qui, quoique ayant connexion avec les régiments, se
rattachent à l'organisation générale de l'Illyrie; enfin, le mode de
surveillance supérieure et d'inspection de ces régiments s'y rattachant
aussi.
«J'ai rencontré des hommes fort capables dans les trois individus qui
composent la direction, et qui, en peu de mois, ont rempli le but que je
m'étais proposé, et rétabli l'ordre le plus régulier.
«J'ai nommé, indépendamment de cela, comme il y en avait autrefois,
trois commissaires, que j'ai choisis parmi les officiers renommés par
leurs connaissances en administration; j'en ai attaché un à chaque
brigade ou deux régiments. Ils sont chargés, ainsi que l'étaient leurs
prédécesseurs, de viser toutes les pièces de comptabilité, suivre dans
tous ses détails l'administration des régiments, et d'arrêter cette
comptabilité provisoirement à la fin de chaque trimestre.
«J'ai établi dans chaque régiment un conseil d'administration
responsable, qui n'existait pas autrefois, afin d'avoir plus de garantie
pour l'administration, et de me rapprocher le plus possible de ce qui se
fait dans l'armée française.
«Toutes ces mesures sont consacrées dans l'arrêté du 2 juin, que j'ai
l'honneur de joindre à cette lettre, et qui a établi, pour toutes les
parties du service, une marche régulière. Cet arrêté ordonne aussi une
inspection dont j'ai cru utile de me charger cette année.
«J'ai conservé intact le système de l'administration et de
l'organisation de ces régiments. Je me suis occupé de réunir, rappeler
toutes les lois anciennes, et d'en faire suivre scrupuleusement
l'exécution.
«Il serait utile de faire une refonte générale de ces lois, afin
d'avoir, dans un cadre rétréci, des règles pour tout. Mais c'est un
travail de longue haleine.
«Les seuls et légers changements que j'ai cru utile d'opérer sont
ceux-ci: J'ai placé près des colonels un adjudant-major choisi parmi les
Dalmates qui appartiennent aux familles les plus dévouées à l'Empereur,
afin qu'ils puissent savoir, par ceux qui connaissent la langue, tout ce
qui se dit et se fait intéressant le bien du service. Mais, afin de ne
pas blesser les officiers croates dans leurs prétentions et leurs
intérêts, j'ai ajouté les emplois que j'ai donnés à l'ancienne
organisation.
«Des officiers commandant des bataillons avaient le titre de major. Je
leur ai donné celui de chef de bataillon. Les lieutenants-colonels
étaient précisément ce que sont nos majors français; ils ont pris le
titre de colonels-majors. Enfin, tous les officiers ont pris les
insignes des officiers français.
«J'ai réduit à six les capitaines de première classe; j'ai supprimé six
chirurgiens par régiment; j'ai augmenté la solde des chefs de bataillon
et des chirurgiens.
«Enfin, n'ayant point de tribunal de révision, j'ai institué, en
attendant l'établissement du tribunal ordinaire, un conseil de révision
composé partie d'officiers français, partie d'officiers croates, pour
les affaires criminelles.
«Telles sont les seules et uniques modifications que j'ai apportées aux
régiments croates. Ainsi Votre Excellence pourra se convaincre, d'après
les détails ci-dessus, qu'ils se régissent, s'administrent selon leurs
anciennes lois, et que tout ce que j'ai ordonné n'a tendu qu'à remettre
ces lois en vigueur, pour remplir les lacunes laissées par la séparation
de l'Autriche, et établir une surveillance, un mode de reddition de
comptes qui assurait l'ordre public, la conservation des intérêts de Sa
Majesté comme aussi celle de ses sujets.
«Mon intention était de retarder l'envoi du rapport d'inspection
jusqu'au moment où tous les états qui devaient l'accompagner auraient
été terminés; mais, ce travail demandant encore quelques jours, et ce
rapport devant compléter les documents que Votre Excellence désire sur
ces régiments, je vous l'envoie séparément, et j'aurai l'honneur de vous
adresser tous les états qu'il indique.
«Quant à la question du service, il y aurait inconvénient à faire sortir
du pays, aujourd'hui, un bataillon par régiment pour se rendre en
France.
«Je crois y avoir répondu hier dans la lettre que j'ai eu l'honneur de
vous écrire. Je suis convaincu que cette mesure serait aussi funeste au
pays que contraire au bon esprit des Croates, et par conséquent au
service de Sa Majesté, de les tirer de chez eux pour leur faire tenir
garnison. L'esprit de leur institution est de les faire tenir chez eux
en temps de paix, et de n'en sortir que pour faire la guerre, parce que
le plus grand nombre est marié et que leurs bras sont nécessaires à la
culture des terres, et qu'enfin ils forment la partie vigoureuse de la
population. Ils partiraient demain sans regret pour aller au fond de la
Pologne faire la guerre aux Russes, s'ils en recevaient l'ordre, parce
que la guerre est leur métier; mais ils se regarderaient comme perdus
s'ils pouvaient avoir un moment l'inquiétude de passer leur vie dans des
garnisons fixes, parce qu'ils y verraient la destruction certaine et
infaillible de leurs familles; et, dès lors, l'opinion du peuple entier
serait changée.
«Pour ce qui est relatif aux sommes qui seraient nécessaires pour les
faire entrer en campagne, voici ce que les règlements ont consacré:
«Du jour où ils sont réunis, ils doivent avoir la solde de l'année et
recevoir un habillement et un équipement complet des magasins du
gouvernement.
«Si le gouvernement préfère le lui acheter au prix de celui qu'il porte,
et qui est une propriété de la famille; mais, dans ce cas, il faudrait
encore les fournir en nature de sacs à peau, dont ils manquent en
général; on ne peut guère estimer le tout à moins de cent francs par
homme, y compris trois paires de souliers dont il faudrait leur faire
l'avance.»