«Le fort de Sachsenbourg doit être détruit, parce qu'il n'est
susceptible d'aucune augmentation; qu'il est tellement plongé, que ce
serait jeter son argent sans résultat, et que, après quinze jours de
défense, la garnison serait inévitablement prise avant qu'on y pût
revenir.
«Villach paraît susceptible de peu de chose; du moins tout serait à
faire.
«Le cours de la Drave, dont nous sommes en possession, a l'important
avantage de nous rendre maîtres du versant des eaux, et de nous
permettre de choisir les positions que nous devons occuper sur la chaîne
des Alpes.
«Il est à prévoir que, dans les événements d'une guerre, les Autrichiens
pourraient nous prévenir; or il est probable que nous n'essayerons pas
même de défendre Villach et le versant des montagnes, qu'il faudra se
retirer derrière les Alpes. Rester maître des Alpes est la seule chose
qu'on doive désirer.
«On peut en dire autant de toutes les provinces illyriennes. Dans une
guerre contre l'Autriche, l'armée française repassera l'Isonzo, et il
est possible qu'elle ne puisse pas se trouver assez réunie pour se
battre dans des pays si près de l'Autriche. On aura obtenu un grand
résultat de la circonstance qui nous rend maîtres de tout le pays, si
nous restons maîtres de l'Isonzo et du passage des Alpes.
«Un des grands désavantages de la place de Palmanova est qu'elle ne nous
rend pas maîtres de l'Isonzo. S'il y a une nouvelle fortification à
établir, il faudrait l'établir à Goritzia, Gradiska, ou tout autre
point, qu'il faudrait chercher et choisir sur l'Isonzo, qui fasse que
l'armée puisse repasser l'Isonzo et être maîtresse de le passer quand
elle voudra.
«Ce qui est arrivé dans la dernière guerre avait été prévu, et on avait
bien pensé qu'il n'était pas possible de se défendre dans le Frioul.
«Il faudrait donc reconnaître quel est le point qu'il faut occuper pour
être maître du chemin d'Osoppo à Villach par la Pontola, celui qui
rendrait maître du chemin de Tarvis à Caporetto par Goritzia.
«S'il y avait là deux points qu'on pût occuper, cela mériterait la peine
de dépenser un million sur chaque point, de manière que l'ennemi ne pût
déboucher par ce chemin sans prendre les forts, ce qui exigerait quinze
ou seize jours.
«On ne prétend pas l'empêcher de passer avec de l'infanterie, de la
cavalerie, et des divisions légères, mais intercepter la chaussée: c'est
de la grande route qu'il est question de se rendre maître.
«Il ne faut donc pas se dissimuler qu'il ne faut établir aucune
offensive au delà des Alpes, aucune défensive au delà de l'Isonzo; on
sera prévenu par l'ennemi.
«La vraie défense est sur l'Isonzo et les montagnes. Il faut charger le
général Poitevin de parcourir cette rivière, et de déterminer un point
pour pouvoir l'occuper et faire système avec Palmanova; surtout chercher
le point qui intercepte parfaitement la route de Villach à Osoppo, et de
Villach à Goritzia par Tarvis.
«Ces deux points sont bien plus importants que celui sur l'Isonzo; car,
si le quartier général de l'armée ennemie est à Klagenfurth, il lui faut
quatre jours pour se porter aux montagnes; et, s'il y a là des obstacles
qui le retiennent, l'ingression par la Carinthie, qui est l'ingression
la plus dangereuse, se trouvera considérablement retardée, et l'armée
française aura tout le temps de se former dans le Frioul, de débloquer
les places et de prendre l'offensive.
«Si, à cause de ces obstacles, l'ennemi ne vient point par Klagenfurth
et vient par Laybach, ce serait un détour de quatre ou cinq jours qui
retarderait d'autant sa marche.
«Cela l'obligera à diviser ses forces, parce qu'il aura toujours à
craindre une attaque par la cavalerie; gagner cinq à six jours dans ces
moments-là n'est pas un petit objet.
«Ainsi il faut renoncer à toute espèce de projets sur Laybach; il faut
en détruire les fortifications; mais il est bon de conserver le château
en l'améliorant, d'abord parce que le château contiendra les habitants,
et qu'il peut être utile, dans l'hypothèse où l'ennemi serait prévenu,
et où l'armée se porterait en avant, pour assurer les communications,
servir de refuge aux partis, et qu'il rend solidement maître du pays.
«Ce château est situé sur une arête si étroite, qu'on ne le croit pas
susceptible d'être fortifié pour être gardé.
«Il restera à savoir si les six cents hommes qu'on pourrait laisser dans
ce fort pourraient s'y défendre trente ou quarante jours et attendre le
retour de l'armée; ce serait une raison de plus pour y dépenser quelque
argent, et on pourrait s'exposer à la perte de quelques cinq ou six
cents hommes. Il est plus avantageux de le conserver que de le détruire;
mais on ne doit le considérer que comme un simple fort qu'il faut
améliorer; ce sont les bases d'après lesquelles il faut agir.
«Mêmes raisons au fort de Trieste; il est utile pour mettre la police
contre les Anglais, maintenir une ville populeuse et commerçante, et
assurer les communications si l'armée est en avant. On a développé, dans
une note précédente, les raisons qui déterminaient à mettre en état le
fort de Trieste; on attend des renseignements pour savoir si l'armée
pourra le garder, dans le cas où elle repasserait l'Isonzo.
«À moins de dépenses considérables, il est douteux qu'on puisse
fortifier ce château de manière à le mettre en état de se défendre
quinze à vingt jours.
«Ainsi, un principe général pour les fortifications, l'artillerie et le
ministre de la guerre, c'est qu'il ne doit y avoir aucun établissement
sérieux sur la rive gauche de l'Isonzo, aucun arsenal, magasins de
fusils ni d'artillerie; tout doit être à Palmanova, Venise, Mantoue, et,
si on veut, à Osoppo et Zara.
«Il ne faut penser à établir aucune offensive sur le pendant des Alpes
Juliennes, ni aucune défensive au delà de l'Isonzo.
«On doit être constamment en mesure d'évacuer en quatre jours de temps
tout le pays au delà de l'Isonzo, et sur le pendant des Alpes Juliennes,
partie sur la Dalmatie, partie sur l'Isonzo.
«On ne doit jamais penser que le commencement de la guerre doit se faire
dans les provinces illyriennes.
«Tout ce qui est nécessaire à la garnison de Zara doit se retirer de ce
côté: tout le reste sur l'Isonzo.
«Les avantages du pays illyrien sont très-considérables; mais, s'ils
étaient mal saisis, ils deviendraient de grands inconvénients.
«Leurs avantages consistent: 1° à ce que l'armée de Dalmatie n'est plus
séparée; qu'elle formerait l'avant-garde, et se trouverait sur la Save
en avant de Laybach, tandis que les deux mille hommes destinés à la
garnison de Zara seraient sur les derrières;
«2° Que, si l'armée française ne pouvait se réunir à temps, l'armée de
Dalmatie formerait l'arrière-garde de l'armée et se retirerait sur
l'Isonzo, où elle serait jointe par l'armée d'Italie.
«Ainsi, en 1809, seize mille hommes d'élite de l'armée de Dalmatie ne
pouvaient rien; et, si l'armée d'Italie était battue, l'armée de
Dalmatie l'eût été un peu plus tôt ou un peu plus tard.
«Si les choses eussent été en 1809 comme aujourd'hui, l'armée de
Dalmatie eût été à la bataille de Sacile; cet avantage est immense.
«Le second avantage est que, la réunion de l'armée autrichienne étant
près du Frioul, elle était en mesure d'y porter la guerre, le second
jour de la déclaration de la guerre; aujourd'hui, ce ne peut être que le
dixième. C'est un gain de huit jours, qui est très-considérable dans
cette circonstance.
«Le troisième avantage, et qui n'est pas le moindre, est que, maîtres de
tous les débouchés des Alpes, nous pouvons, pour la défensive, choisir
les points qu'il nous importe de fortifier pour retarder de dix ou
quinze jours la marche de l'armée ennemie, et que, pour l'offensive,
nous sommes sûrs que l'ennemi n'aura pu rien fortifier.
«En résumé, les provinces illyriennes, considérées sous les points de
vue de guerre, ne doivent être regardées que comme complétant la
possession du Frioul. Si on les considérait autrement, on s'exposerait
à de grands malheurs, et on pourrait donner lieu à des pertes de
batailles qui pourraient compromettre l'Italie elle-même.
«Ainsi donc, envisageant, les choses sous ce point de vue, il convient
de garder les châteaux de Laybach et de Trieste, de s'y fortifier chaque
année, moyennant une petite dépense; d'y détruire tous les bâtiments et
constructions qui pourraient le mettre dans le cas d'être pris par les
obus.
«Si on a dépensé, dans quatre ou cinq ans, quelques centaines de mille
francs dans les deux forts, ils peuvent rendre des services qui
compensent l'argent qu'on y aura dépensé. Il est vrai aussi qu'ils
pourront n'être d'aucune utilité.
«S'il est nécessaire de faire une dépense de quelques millions, ce
serait dans une ou deux places qui intercepteraient la communication de
la Carinthie dans le Frioul, et une bonne place sur l'Isonzo, en
regardant le premier de ces objets comme beaucoup plus important que le
second.
«Les provinces illyriennes peuvent aussi être considérées comme pouvant
servir dans une guerre contre les Turcs; Carlstadt serait bientôt armée,
et Dubicza pourrait servir à l'agression de la Bosnie.»