«Laybach, le 19 août 1810
«Monsieur le duc, Sa Majesté m'ayant fait donner l'ordre de faire faire
le plus promptement possible des projets sur Trieste, j'ai l'honneur de
vous adresser ceux qui ont été rédigés sous mes yeux, en vous priant de
les soumettre à Sa Majesté.
«L'Empereur m'ayant fait l'honneur de me demander également des projets
sur Pola, j'ai l'honneur de les joindre aussi à cette lettre. Je me suis
rendu sur les lieux pour pouvoir en juger par moi-même; je vous demande
également de les soumettre à Sa Majesté.
«Les mémoires qui accompagnent les projets me paraissent rédigés avec
beaucoup de clarté. En conséquence, je crois superflu d'entrer dans de
grands détails. Les projets sur Trieste ont été faits sous deux points
de vue: le premier, en s'attachant à l'exécution littérale des ordres
de Sa Majesté, le second, en s'abandonnant aux idées que font naître les
localités et la nature des terrains. Plus je l'ai étudié, et plus je me
suis convaincu qu'il est impossible d'obtenir de bons résultats en
faisant du château de Trieste le point capital de la défense, et en lui
faisant renfermer le matériel qu'il doit contenir; et qu'au contraire on
peut faire une très-bonne place en faisant jouer au château le rôle de
place secondaire, et en plaçant le centre de la défense à Saint-Vito, et
couvrant d'un ouvrage avancé le plateau qui le précède. La place, telle
qu'elle a été indiquée dans le projet, serait susceptible d'une bonne
défense, n'exigeant probablement pas les quatre mille hommes qu'estime
nécessaires le général Maureillan, mais pourrait en contenir beaucoup
plus au besoin. Enfin, offrant beaucoup d'espace, ayant un seul point
d'attaque, elle présente d'immenses moyens pour renfermer et mettre en
sûreté de nombreux établissements.
«Le seul inconvénient paraît être la dépense que les premiers aperçus
portent à quatre millions cinq cent mille francs; mais l'opinion
générale des ingénieurs est que l'évaluation en a été un peu forcée; et,
d'ailleurs, dans ces quatre millions cinq cent mille francs sont
comptées les indemnités pour six cent mille francs, dont le payement ne
serait pas absolument indispensable.
«Les projets sur Pola sont aussi complets que possible. Ignorant la
pensée précise de Sa Majesté pour cette place, j'ai cru qu'il était
convenable que celui que j'ai l'honneur de vous adresser remplît toutes
les conditions qu'on exige d'une grande place maritime. Sa Majesté
pourra en supprimer toute la partie qui lui paraîtra superflue. Le peu
d'étendue qu'a la rade de Pola, et qui permettrait à l'ennemi, maître de
la terre, d'établir des batteries qui commanderaient le mouillage, nous
a forcés d'établir une ligne d'ouvrages qui, en l'éloignant, garantit la
flotte de l'action de ses batteries. L'immensité des travaux de la place
disparaît en partie lorsqu'on réfléchit que cette place, n'ayant que
deux points d'attaque, ce sont ces deux points pour lesquels seuls on
doit épuiser les ressources de l'art, et que l'enceinte proprement dite
peut être faite avec beaucoup d'économie; partie pouvant être non
revêtue, partie non terrassée, enfin tous les ouvrages qui sont situés
sur le long promontoire terminé par le cap _Figo_ sont inattaquables
avant la prise de la place, puisqu'ils voient tous les points de
débarquement, et par conséquent inutile de leur donner une grande force.
«Les localités de Pola sont extrêmement avantageuses pour une bonne
fortification, et je pense que le projet, tel qu'il est rédigé, en
présentant ce qu'il y a de plus raisonnable, assure tous les moyens
d'une longue résistance; la nature du pays qui environne Pola ajoute
encore à la force de la place, et l'ennemi, dans un pays inculte, obligé
de cheminer sur un sol de roc, sans eau, trouverait de grandes
difficultés à réussir et à tenir rassemblés pendant longtemps les moyens
qu'exigerait une entreprise aussi importante que celle du siége de cette
place.
«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'ayant donné tous
les ordres relatifs aux travaux de la marine, et ayant arrêté avec
l'intendant général les principales dispositions que les circonstances
commandent pour assurer la subsistance et les services, je pars
après-demain pour la Croatie, afin de visiter, dans le plus grand
détail, les régiments croates, compagnie par compagnie. J'ai toujours
pensé que ce voyage était indispensable, et je ne doute pas qu'il ne
donne les meilleurs résultats.
«Je ne considérerai l'organisation de ces régiments comme complète
qu'après cette tournée, ayant eu depuis six mois l'expérience de leur
régime et pouvant apprécier les différents officiers. Mon voyage sera de
six semaines environ.»