LIVRE TREIZIÈME

1809--1810

SOMMAIRE.--Le duc de Raguse à Paris.--Conversations intimes.--Le duc

Decrès.--L'Empereur à Fontainebleau.--Pouvoir du gouverneur des

provinces illyriennes.--Le cardinal Fesch.--Les provinces

illyriennes.--Régiments frontières.--Les _faiseurs_ de Paris.--Les

pachas turcs.--Expédition d'Isachich et de Bihacz.--Reddition de

Czettin.--Administration.--Le blocus continental; son influence.--Garde

nationale.--Système de contributions directes.--Emprunt à

Trieste.--Ponts et chaussées.--Instruction publique.--Régie des tabacs,

poudres et salpêtres.--Inspection des régiments frontières.

Je revenais content, satisfait, après avoir été nommé maréchal avec le

suffrage de l'armée. La campagne avait été glorieuse, et véritablement

elle était une des plus belles qu'eût faites l'Empereur, si l'on songe

à la nature et à la faiblesse des moyens dont il avait disposé à son

début. C'était toujours le grand capitaine, objet de l'étonnement du

monde. Il n'était tombé encore dans aucune des aberrations qui ont

marqué la fin de sa carrière. Si, comme politique et comme souverain,

on pouvait l'accuser, je ne l'avais pas vu assez longtemps, et j'avais

surtout perdu de vue la France depuis trop d'années, pour juger

sainement les changements qui s'étaient opérés en lui et dans la

situation des choses. Mon admiration pour sa personne était toujours la

même. J'arrivai à Paris avec ces sentiments, peu en harmonie avec ceux

du public. Certes, on appréciait cette campagne de 1809; on était

satisfait de la paix; mais on était blasé sur la gloire militaire. On

voulait du repos, on désirait plus de liberté, une existence plus calme,

et on voyait l'avenir encore chargé de tempêtes. Je retrouvai mes amis

avec grand plaisir; ils me revirent avec joie; mais j'étais surpris de

leur froideur et de leur calme sur les questions politiques. Un d'eux

surtout m'étonna à un point impossible à exprimer; les paroles qu'il

m'a dites, il y a bientôt trente ans, retentissent encore à mon oreille,

et je ne puis m'empêcher de les consigner ici.

Le duc Decrès, ministre de la marine, était mon compatriote; nous avions

des alliances communes; j'avais navigué à son bord dans la traversée

d'Égypte. C'était un homme de beaucoup d'esprit. Nous nous étions

convenus et liés intimement. Je ne ferai pas l'éloge de son caractère

passionné et vindicatif; je connais plusieurs traits de lui blâmables;

mais, personnellement, j'ai toujours eu à me louer de ses procédés

envers moi. Il me vit bien satisfait, bien ardent dans mes récits. Après

m'avoir laissé dire, après m'avoir écouté, il prononça ces propres

paroles: «Eh bien, Marmont, vous voilà bien content, parce que vous

venez d'être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi

je vous dise la vérité, que je vous dévoile l'avenir? L'Empereur est

fou, tout à fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul

par-dessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe.»

Je reculai deux pas et lui répondis: «Êtes-vous fou vous-même de parler

ainsi, et est-ce une épreuve que vous voulez me faire subir?

--Ni l'un ni l'autre, mon cher ami: je ne vous dis que la vérité. Je ne

la proclamerai pas sur les toits; mais notre ancienne amitié et la

confiance qui existe entre nous m'autorisent à vous parler sans réserve

Ce que je vous dis n'est que trop vrai, et je vous prends à témoin de

ma prédiction.» Et là-dessus, il me développa ses idées en me parlant

de la bizarrerie des projets de l'Empereur, de leur mobilité et de leur

contradiction, de leur étendue gigantesque, que sais-je? Il me présenta

un tableau que les événements n'ont que trop justifié. Plus d'une fois,

depuis la Restauration, j'ai rappelé à Decrès notre conversation et son

étonnante, mais bien triste prédiction.

L'Empereur arriva et fut s'établir à Fontainebleau. Je m'y rendis

plusieurs fois et j'y restai quelques jours pour connaître ses

intentions sur les provinces illyriennes et recevoir ses instructions.

Une organisation provisoire fut faite. Elle m'investissait de tous les

pouvoirs, et me transmettait l'autorité du souverain. On me donna divers

agents principaux. D'abord un intendant général pour l'administration

proprement dite, sous mon autorité, au moyen des décisions et des

arrêtés que je prendrais sur ses rapports. Cet intendant était chargé

des finances, de l'intérieur, de la police, des douanes, etc. Un

commissaire général de justice exerçait, également sous moi, les

fonctions de ministre de la justice. Je ne devais correspondre qu'avec

un seul ministre, celui des finances, pour toutes les affaires de

l'Illyrie, et avec le ministre de la guerre pour l'armée française qui

y était placée. En un mot, j'étais, dans toute l'étendue du terme, un

vice-roi dont le pouvoir n'avait pas de bornes.

Aucun de mes actes, pendant tout le temps de mon séjour en Illyrie, n'a

été l'objet d'une désapprobation. Je rendrai compte, dans ces

_Mémoires_, des principales circonstances de mon administration.

L'Empereur me donna, en partant, pour instruction générale, de faire

pour le mieux. Je pense avoir rempli cette tâche, puisque j'ai tout à

la fois tiré le plus grand parti de ce pays sous le rapport des

ressources, ménagé les habitants, fait régner l'ordre et la justice, et

laissé chez eux des souvenirs honorables, dont j'ai reçu de grandes

marques, et qui, plus d'une fois, ont été pour moi, dans d'autres temps,

le motif de véritables consolations et des plus douces jouissances.

Lors de mon séjour à Fontainebleau, l'Empereur avait de fréquents débats

avec son oncle, le cardinal Fesch. Pendant l'été qui venait de

s'écouler, Napoléon s'était porté aux derniers actes de violence contre

le saint-père, ce pontife vénérable qui l'avait sacré, et dont le

concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment

à sa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6

juillet, le pape avait été fait prisonnier. Aux heures mêmes de cette

mémorable bataille de Wagram, au moment où Napoléon, ce puissant

monarque, déployait les forces immenses qu'il avait rassemblées, ses

agents faisaient, par ses ordres, la guerre à un vieillard, retranché

dans son palais, à un vieux prêtre, dont toute la force, tous les moyens

de résistance, étaient placés dans ses droits et dans l'opinion des

peuples. Grand contraste! mais grave sujet de réflexions. Cinq ans ne

s'étaient pas écoulés, et le glorieux souverain, que la raison et la

justice ne gouvernaient plus, était tombé, tandis que le vieux prêtre

était remonté sur son trône.

Fesch, devenu cardinal, avait repris avec ardeur les sentiments propres

aux gens d'Église: il fut, dans tous ces temps, un des plus zélés

défenseurs des droits du pape, et il l'a témoigné par une résistance

constante, énergique et honorable pour son caractère. Il savait, il est

vrai, que la sévérité de l'Empereur envers lui aurait des bornes, et

effectivement elle n'a jamais dépassé les paroles et les menaces. Un

jour, à Fontainebleau, Fesch disputait avec aigreur, comme cela lui

était assez habituel: l'Empereur se fâcha et lui dit qu'il lui allait

bien de prendre ce ton hypocrite, à lui, libertin, incrédule, etc.

«C'est possible, c'est possible, disait Fesch; mais cela n'empêche pas

que vous ne fassiez une injustice, vous êtes sans raison, sans droits,

sans prétexte; vous êtes le plus injuste des hommes.» À la fin,

l'Empereur le prend par la main, ouvre sa fenêtre et le mène sur le

balcon.--«Regardez là-haut, lui dit-il, voyez-vous quelque chose?--Non,

lui dit Fesch, je ne vois rien.--Eh bien, sachez donc vous taire, reprit

l'Empereur, moi je vois mon étoile; c'est elle qui me guide. Ne comparez

plus vos facultés débiles et incomplètes à mon organisation supérieure.»

On retrouve sans cesse, comme je l'ai remarqué, et comme je le

remarquerai encore, le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher

au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu, Duroc, qui

en avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès

pouvait bien avoir raison.

Je partis de Paris le 4 novembre, et je me rendis sans retard en

Illyrie. Je m'arrêtai quelques moments à Milan, pour y voir le vice-roi

et m'entendre sur divers objets à régler pour la rétrocession de la

Dalmatie et de l'Istrie au gouvernement français. J'arrivai à Laybach

le 16 novembre.

La ville de Laybach est bien inférieure en population, en richesses et

en importance à Trieste; mais elle fut choisie pour la résidence du

gouverneur, à cause de la proximité de la frontière d'Autriche et de

l'avantage que cette position lui donne comme poste d'observation.

J'habitais de ma personne, l'hiver seulement, Trieste, dont le climat

est plus doux et la résidence plus agréable. Pendant ce temps, je

m'occupais d'une manière particulière des intérêts de cette ville.

Les provinces illyriennes, agrégation de provinces, les unes autrefois

vénitiennes et les autres autrichiennes, diffèrent entre elles par le

climat, par le langage, par la nature de leur population enfin par

toutes les circonstances qui constituent la diversité des peuples. Leur

longueur du nord au sud est de deux cent trente lieues. Leurs

frontières, au nord, contiguës au Tyrol, se terminaient au sud à la

frontière du pachalik de Scutari. Composées du bailliage de Lientz et de

Lillion, dans le Tyrol, du cercle de Villach, en Carinthie, de la

Carniole, du comté de Goritz, de Trieste, de la Croatie civile et

militaire, sur la rive droite de la Save; de l'Istrie vénitienne et

autrichienne, de Fiume, de la Dalmatie, de l'État de Raguse et de la

province des Bouches de Cattaro, leur population approchait de deux

millions d'âmes et se composait d'Allemands, d'Illyriens, d'Italiens,

d'Albanais, enfin d'individus de tous les pays, réunis à Trieste. Il y

a donc autant de moeurs diverses que de provinces, autant de produits

différents que de localités, et surtout les diverses manières d'exister

n'ont aucun rapport entre elles. Ainsi les lois et l'organisation ne

pouvaient pas être uniformes, et le même régime ne pouvait convenir aux

Croates militaires qui gardent les frontières, aux négociants de la

ville de Trieste, aux seigneurs de la Carniole, aux mineurs d'Idria et

de Bleiberg, et aux matelots de la Dalmatie et de l'Albanie.

La première chose à faire en arrivant était de rétablir l'ordre en

Dalmatie. Les Autrichiens, pendant la campagne, avaient fait une

invasion dans le plat pays. Le général Knesevich y était entré, et ses

troupes avaient occupé tout l'espace compris entre la Zermagna et la

Cettina; mais elles n'avaient pas passé cette dernière rivière. Après

avoir bloqué Zara, Knim, Klissa et le fort San Nicolo, elles firent

prendre les armes contre nous à une partie de la population, séduite par

l'espérance d'être traitée plus doucement. Plusieurs agents de

l'administration se joignirent à eux; d'autres, restés fidèles, furent

arrêtés et conduits en Hongrie. J'envoyai des troupes et des

instructions pour faire tout rentrer dans l'ordre, et je punis par le

bannissement les employés qui nous avaient abandonnés. Je réclamai les

autres qu'on refusait de me rendre, et, afin d'assurer leur retour,

j'écrivis au maréchal Macdonald, encore à Gratz, pour lui demander de

faire prendre des otages dans cette ville. Cette menace les fit rendre

à la liberté. Tout ce qui n'avait pas été envahi était resté tranquille,

preuve du bon esprit de la province. Parmi les individus dont la

fidélité appela sur eux la colère des Autrichiens, se trouvaient des

moines de Saint-François, les mêmes qui, dans d'autres temps, avaient

été les promoteurs de la révolte. J'avais donc bien fait de chercher à

m'emparer de leur affection, et de mettre à profit leur influence.

Un des premiers actes de mon administration fut de déterminer les

divisions territoriales et administratives. Je cherchai la règle à

suivre, persuadé qu'en toute chose il y a un principe générateur qui

domine la matière. Quand on l'a trouvé, tout est facile: quand on ne le

connaît pas, on marche au hasard, et rien n'est coordonné. Ce devoir à

remplir m'inspira les réflexions suivantes:

Les divisions administratives doivent varier suivant les localités. À

l'exception des très-grandes villes, où l'accumulation de la population

multiplie à l'infini les affaires, ce n'est pas le nombre des

administrés qui doit servir de règle, mais l'étendue du pays qu'ils

habitent. Un administrateur doit pouvoir recevoir, en cas d'urgence,

dans les vingt-quatre heures, des nouvelles de ce qui se passe dans le

pays qui lui est confié. Suivant la nature du pays, les arrondissements

doivent donc être plus ou moins étendus: dans un pays de montagnes,

plus petits que dans un pays de plaines; et, dans un pays traversé par

de grandes routes, plus grands que dans un pays qui en est privé. Après

ce principe, il en est un autre aussi évident. Dans beaucoup de pays,

on a borné les cercles et les provinces par les rivières: rien n'est

plus absurde. Les rivières, bornes naturelles des États, ne doivent pas

être employées aux divisions de l'intérieur. Elles servent de limites

aux États: 1° parce qu'elles sont des barrières; 2° parce que chaque

État veut profiter des avantages qu'elles apportent par la navigation;

3° parce que c'est un tracé permanent qui n'est pas sujet à

contestation. Mais, si, dans un cas, elles servent à diviser, dans

l'autre elles doivent réunir. Les intérêts des habitants des deux rives

d'un fleuve sont toujours les mêmes; leurs rapports sont multipliés et

constants, leurs affaires de tous les moments. Il est donc contraire à

la raison de faire ressortir de deux administrations différentes les

habitants des deux rives, et les divisions d'administration doivent être

circonscrites par bassins, et non se terminer aux bords des rivières.

Ces réflexions m'ont porté à examiner la division de la France en

départements, souvent admirée, on ne sait pourquoi: elle a été faite par

caprice, sans système, sans principe; on a peine à concevoir jusqu'à

quel point on ignorait la règle à suivre. Lyon, par exemple, était

frontière de trois départements, et son faubourg de la rive gauche du

Rhône n'appartenait pas anciennement au même département que la ville.

Je fis donc ma division territoriale d'après ces principes, en

conservant toutefois, autant que possible, les divisions déjà

existantes; car rien ne contrarie autant les populations que de changer

leurs habitudes sans nécessité.

J'eus à m'occuper promptement des régiments frontières. Grand admirateur

de cette organisation remarquable, tout à la fois utile à un peuple

barbare par la direction qu'elle lui donne dans le développement de ses

facultés, économique pour la défense de la frontière, satisfaisante pour

la police et le maintien du bon ordre, et bonne pour le gouvernement qui

entretient une véritable et excellente armée, toujours au complet,

toujours prête à marcher, et presque sans frais en temps de paix, j'en

avais parlé souvent à l'Empereur, et lui en avais fait goûter les

avantages. Cependant les faiseurs de Paris, accoutumés à porter des

jugements absolus, sans prendre la peine de rien étudier, et convaincus

que le développement de l'intelligence humaine date seulement de leur

époque, ne veulent pas comprendre que la législation et les

institutions, chez tous les peuples, doivent varier de mille manières:

bizarres aujourd'hui, elles ont été, dans le temps de leur création,

l'expression des besoins publics. Les faiseurs dont je parle prennent

pour terme unique de comparaison la France, qu'ils connaissent seule et

souvent fort mal. Ils trouvaient monstrueuse la réunion des pouvoirs

entre les mains des mêmes individus: ils criaient au scandale, à la

violation des principes; ils demandaient la suppression de cette

organisation, qui seule donnait du prix à ce pays nouvellement cédé.

Leurs clameurs arrivèrent jusqu'à moi, et je vis toute l'étendue du

péril. Si elles eussent été écoutées par Napoléon, c'en était fait de

la Croatie, l'anarchie y régnait; une partie de la population passait

en Autriche, et les troupes françaises eussent été écrasées de service

pour satisfaire aux nécessités de la frontière. Je rédigeai un mémoire

où je fis de mon mieux le tableau de l'organisation frontière, des

changements qu'elle avait subis, et de la perfection à laquelle elle

était arrivée. Les mêmes mains réunissaient tous les pouvoirs; mais il

y avait un contre-poids, et des précautions étaient prises pour empêcher

l'abus. Je fis voir les avantages immenses qu'en tiraient les services

publics, en ménageant une population pauvre, à laquelle on peut demander

des travaux, des services militaires, et les produits de sa chétive

industrie, mais non de l'argent qu'elle n'a pas. Enfin, je fis remarquer

l'harmonie de ses lois tout à la fois dans l'intérêt du souverain et des

sujets. Ce mémoire, rédigé en deux jours, et envoyé à l'Empereur par

estafette, fut lu aussitôt, et une réponse immédiate m'annonça qu'aucun

changement ne serait apporté à l'organisation des régiments croates, que

si je le jugeais nécessaire. Je devais les réorganiser, et j'étais

autorisé à nommer à tous les emplois vacants, soit en prenant les sujets

dans les troupes, soit en les choisissant dans l'armée française. Cette

importante besogne fut promptement terminée.

Je nommai colonel du premier régiment (licca) le lieutenant-colonel

Slivarich, venu du service d'Autriche: il me parut le plus digne. Les

cinq autres régiments furent donnés à des officiers de l'armée

française, dont je faisais un cas particulier. Je mis à peu près autant

d'officiers français que d'officiers croates, et, de ce moment, les uns

et les autres, suivant leurs mérites, furent traités également. L'union

s'établit parmi eux; un grand amour du service, une émulation louable,

s'empara de leurs esprits, et les officiers croates, afin de se montrer

dignes de l'armée dont ils faisaient partie maintenant, déployèrent une

activité qu'ils n'avaient jamais connue. Les soldats, fiers de leur

nouvelle destinée et des soins dont ils étaient l'objet, regardés dans

l'armée autrichienne comme inférieurs aux autres, purent être comparés

aux meilleures troupes connues.

J'avais souvent annoncé ce résultat à l'Empereur sans le persuader: en

quittant les provinces, je lui prédis qu'à la première guerre il en

tirerait un grand parti. À son retour de Russie, il reconnut la vérité

de mon assertion: il n'avait jamais eu, me dit-il, de soldats plus

braves et meilleurs sous tous les rapports. Cette organisation,

véritable chef-d'oeuvre, mérite d'être connue; ceux qui en seront

curieux pourront eu lire les détails dans la relation d'un voyage que

j'ai publié en 1837.

Des magasins de subsistances, habituellement formés en Croatie,

préparent les secours nécessaires dans les années de disette, et donnent

le moyen au gouvernement autrichien de faire des avances de cette nature

aux Croates. L'année précédente avait été mauvaise; l'invasion des

Turcs, au commencement de la campagne, sur une lisière très-fertile,

invasion accompagnée d'un incendie général, avait causé de grandes

pertes et diminué les moyens de subsistance. Il fallait pourvoir tout à

fait à la nourriture de cette population dépossédée de ses terres et de

ses maisons, et s'élevant à vingt-cinq mille individus. La chose, peu

facile en elle-même, devint embarrassante surtout par la difficulté d'en

faire comprendre la nécessité à une espèce de fou que l'on m'avait donné

pour intendant général, un conseiller d'État nommé d'Auchy. Cet homme,

capable autrefois, mais alors abruti par la débauche et tombé fort bas,

était d'une fiscalité incroyable: des peuples placés dans des

circonstances particulières et devant plutôt recevoir que donner

blessaient sa raison. Je parvins cependant à pourvoir aux besoins de

cette population. Mais une autre question s'élevait, et celle-ci était

assez délicate. Les Turcs voisins de la frontière avaient envahi le

territoire croate, et un peu à mon instigation. Le consul de France à

Traunik, David, les y avait poussés: cette diversion alors était dans

notre intérêt. Aujourd'hui mon rôle avait changé: gouverneur de

l'Illyrie, j'étais chargé des intérêts des Croates; mon devoir me

commandait de les protéger, de leur faire rendre justice, et l'acte

dont ils avaient été victimes était en lui-même très-irrégulier. Je

n'hésitai pas; j'écrivis au pacha, au chargé d'affaires de France à

Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour réclamer la

restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin,

enlevé par surprise. Le pacha promit de donner l'ordre; mais son ordre

ne fut pas exécuté, comme il arrive toujours dans cette province quand

le vizir commande une chose qui déplaît aux habitants. Le consul de

France répugnait à faire des démarches trop vives en opposition avec le

langage qu'il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de

Constantinople furent envoyés, mais ils furent reçus comme ceux du

pacha.

Je réitérai mes plaintes et mes demandes auprès du vizir. Ce n'était

plus mon ami Khosrew-Pacha, qui eût fait, probablement sans fruit, au

moins toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Son successeur

me déclara son impuissance; il avait, quant à lui, disait-il, rempli

son devoir complétement; je devais maintenant m'adresser directement

aux capitaines de la frontière.

L'empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup à l'état où était la

France à la fin de la seconde race et au commencement de la troisième;

tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle où l'on retrouve

davantage l'exemple de la féodalité du moyen âge. Deux espèces de pachas

existent en Turquie: premièrement, ceux qui se sont élevés eux-mêmes à

ce pouvoir par le brigandage, la révolte et des usurpations successives,

d'abord d'un petit territoire, ensuite d'un plus grand, puis d'un plus

étendu, et qui ayant obtenu à Constantinople, par la corruption, des

titres de possession légitime, ont fait disparaître ainsi le scandale de

leur rébellion. Ces pachas-là sont puissants chez eux, et n'obéissent

guère au Grand Seigneur, qui ne leur donne des ordres que rarement; de

ce nombre sont: le pacha de Scutari; Méhémet-Ali, pacha d'Égypte; et

autrefois Ali-Pacha de Janina, et Djezzar-Pacha à Acre. Ensuite viennent

les pachas de cour, envoyés dans les provinces soumises. Officiers de la

Porte, ils viennent résider, pendant quinze mois, souvent pendant deux

ans et demi, quelquefois pendant trois ans, sont respectés et reçus avec

égards, touchent un tribut plus ou moins considérable, ordinairement

assez léger, mais restent étrangers à tout ce qui regarde la province,

et ne sont obéis en rien. Ils cèdent leur place à d'autres, qui sont

traités de même, et la province est entre les mains des propriétaires

des fiefs, ou _timariotes_, des possesseurs des châteaux fortifiés.

Quand leurs intérêts communs sont en souffrance, ces derniers se

réunissent et y pourvoient. Ainsi, dans les pachaliks, où les pachas

sont les maîtres, les pachas n'obéissent pas au Grand Seigneur, et, là

où les pachas sont soumis au Grand Seigneur, ils sont sans pouvoir dans

les provinces qu'ils sont censés gouverner. Les pachas de Bosnie sont

dans cette dernière catégorie. Je crus devoir faire quelque

démonstration pour appuyer mes réclamations auprès des capitaines de la

frontière. En conséquence, je réunis trois ou quatre mille hommes

d'infanterie, huit cents chevaux et vingt pièces de canon à Szluin; j'y

établis mon quartier général et j'entrai en communication avec les

capitaines turcs. Ceux-ci, réunis à Isachich, amenèrent environ dix

mille hommes, en grande partie composés de cavalerie, et ils discutèrent

entre eux ce qu'il y avait à faire dans la circonstance.

Le consul de France, David, dont j'avais jusque-là constamment eu à me

louer, et reconnu le zèle et la capacité, se conduisit mal en cette

occasion. Au désespoir d'être forcé de tenir un langage qui le mettait

en contradiction avec lui-même, il ne voulait pas comprendre que souvent

la politique commande des actions réprouvées par la stricte équité et

défendues à un homme privé, dans son intérêt bien entendu; que les

devoirs varient suivant les circonstances. Il engageait sous main les

Turcs à la résistance, et croyait ainsi mettre fin à mes instances, et

conserver à ses protégés les terres dont ils s'étaient enrichis. Il

aurait dû mieux juger ma position. Faire rendre justice aux Croates

était pour moi une chose vitale, un moyen à saisir avec empressement

pour me faire connaître à eux, et montrer l'efficacité de la protection

de la France; rétrograder eût été nous perdre gratuitement dans leur

esprit.

Ces manières de voir opposées produisirent une négociation difficile;

car, au moment où je menaçais les Turcs, celui qui devait me seconder,

et qui publiquement tenait le même langage, disait secrètement tout le

contraire. Les pourparlers et les discussions durèrent un mois. Un de

mes aides de camp résidait auprès de cette espèce de congrès et pressait

sa décision. Je montrais une grande longanimité pour prévenir une fausse

interprétation de mes mouvements, empêcher le peuple de Bosnie de croire

à un commencement de guerre avec la Porte, pour bien établir enfin que

ce n'était qu'une discussion de frontière. Plus je montrais de patience,

et plus les capitaines turcs se rassuraient. Comme les Turcs ne cèdent

jamais qu'à la nécessité et à la nécessité du moment, ils ne supposent

pas qu'on puisse être inspiré par un autre sentiment. En conséquence, ne

me voyant pas agir, ils ne crurent pas à des hostilités de ma part.

Malheureusement cette opinion était partagée par le consul de France,

qui eut l'indiscrétion de la leur laisser voir, et dès lors le parti de

ne pas céder fut arrêté entre eux. Ils renvoyèrent mon aide de camp et

ils répondirent, par l'organe d'Hadgi-Ali, que leurs droits aux terres

envahies étaient incontestables, parce que le Grand Seigneur ne les

avait pas indemnisés, que, par conséquent, ils les gardaient. Quant aux

menaces d'employer la force contre eux, ils savaient parfaitement que je

n'oserais jamais les exécuter. C'était me mettre dans la nécessité de

les attaquer immédiatement.

Dès le lendemain, au soleil levant, je sortis de mon camp et je marchai

à eux. Le spectacle offert par mes diverses colonnes descendant des

montagnes était fort imposant; derrière moi marchait toute cette

population dépossédée. L'armée des Turcs se composait de dix mille

hommes, la plus grande partie formée de cavalerie. Ils avaient construit

trois redoutes dans lesquelles ils avaient mis une quinzaine de bouches

à feu, dont plusieurs sans affûts étaient en batterie sur des rouleaux.

Quelques volées de canon mirent en désordre cette masse confuse; les

plus braves se jetèrent sur notre infanterie et se firent tuer. Tout

s'éparpilla; nous prîmes les redoutes, l'artillerie, et nous tuâmes

environ deux cents hommes. Notre perte fut de cinq hommes.

Je marchai sur Isachich, lieu de rassemblement des capitaines. Les

habitants l'avaient évacué. Isachich, avec les hameaux environnants,

formait un total d'environ quinze cents maisons. La peine du talion

étant la plus juste, les représailles toujours naturelles et opportunes

avec des gens semblables, et l'unique moyen d'assurer le repos de

l'avenir, je donnai ordre à tous les Croates qui me suivaient de se

rendre dans les maisons abandonnées, d'en enlever ce qui était

transportable et de quelque prix, et ensuite de mettre le feu

partout.--Jamais ordre ne fut exécuté plus consciencieusement et avec

plus de joie. Ayant pris la meilleure maison pour mon logement, le

lendemain matin, dix Croates attendaient impatiemment, avec des torches,

le moment où j'en serais sorti pour y mettre le feu, et tremblaient

qu'elle n'échappât à l'incendie. Il est bon et utile de servir l'intérêt

des siens; mais qu'on se les attache bien davantage encore en servant

leurs passions! Ce pillage et cet incendie, commandés aux Croates, nous

conquirent leur affection plus que toutes les faveurs possibles, et la

circonstance contribua puissamment à donner à cette

population le bon esprit qu'elle a conservé pendant tout le temps de

notre domination.

Après avoir fait ce terrible exemple, je me rendis devant Bihacz, ville

fortifiée, boulevard de la province, capitale de la Croatie turque. Au

moyen d'un pli de terrain qui permettait d'approcher de la place,

j'établis des batteries d'obusiers et de petits mortiers de huit pouces.

Avant de commencer le feu, j'envoyai aux habitants de cette ville, où

s'étaient réfugiés les principaux capitaines, auteurs de tout ce qui

s'était passé, un parlementaire avec une lettre, pour leur faire

connaître mes intentions. Je venais de leur prouver que jamais mes

menaces n'étaient vaines; ils devaient juger combien peu je les

redoutais. J'étais prêt à cesser mes hostilités si j'obtenais justice,

c'est-à-dire la reconnaissance de nos droits, la libre possession des

terres reprises et le repos de la frontière. La terreur régnait partout;

aussi ma lettre fut-elle reçue avec reconnaissance et comme moyen de

salut. Le capitaine Hadgi-Ali, principal auteur de la résistance, et

qui, sur la foi du consul David, avait joué le principal rôle dans cette

affaire et m'avait répondu la lettre insolente citée plus haut, crut de

son devoir de se dévouer pour apaiser ma colère s'il fallait une

victime. Il proposa de se rendre de sa personne dans mon camp afin

d'implorer ma miséricorde. La proposition fut agréée. Il se présenta aux

avant-postes, accompagné de deux autres députés. Un de mes interprètes

alla le recevoir et me l'amena. L'action de ce capitaine était

généreuse, car il croyait s'exposer au plus grand danger. Il connaissait

l'interprète, et, aussitôt qu'il le vit, il lui dit: «Nicoletto (c'était

son nom), parlez-moi franchement, dites-moi la vérité, j'ai assez de

courage pour l'entendre: le maréchal demande-t-il ma tête?»--Nicoletto

le rassura. J'exigeai une reconnaissance écrite de nos droits, signée de

tous les capitaines de l'arrondissement. J'aurais pu obtenir des otages;

cette garantie me parut superflue. Je demandai la remise de la

forteresse de Czettin; mais ils me déclarèrent et me prouvèrent que la

chose était hors de leur pouvoir, le capitaine qui l'occupait n'étant

pas avec eux ni dans leur union, et je les crus.

Les tschardaks ou postes fortifiés ayant été replacés, les Croates

rentrèrent en possession de leurs biens. La paix fut donc rétablie dans

cette partie de la frontière, et n'a pas été troublée depuis. Il était

difficile de rentrer de vive force dans Czettin si les Turcs eussent

voulu s'y défendre. Un équipage de siége, dont je n'étais pas pourvu,

eût été nécessaire. Cette opération m'aurait entraîné dans des dépenses

et des travaux supérieurs à mes moyens. Czettin avait résisté aux

Autrichiens pendant vingt jours de tranchée ouverte, et les mêmes Turcs

de la frontière avaient battu seuls le général Devins. Ne perdant pas un

moment et profitant de la terreur causée par les événements d'Isachich

et de Bihacz, je crus pouvoir arriver à mes fins. En conséquence,

aussitôt mon arrangement terminé, j'écrivis au capitaine qui occupait

Czettin la lettre suivante:

«Vous avez été informé des événements d'Isachich et de la soumission des

habitants de Bihacz. Je vous préviens qu'à l'instant même je me mets en

marche contre vous. Si demain, en arrivant devant la forteresse de

Czettin, je la trouve occupée par vos gens, je ne m'amuserai pas à en

faire le siége, mais je détruirai toutes vos possessions et mettrai à

feu et à sang votre territoire.»

Le lendemain matin, je trouvai le fort évacué par les Turcs, tout le

matériel intact, les canons en batterie sur les remparts, et les

magasins remplis de vivres et de munitions. Les postes furent rétablis

sur cette partie de la frontière comme sur l'autre, et tout rentra dans

l'ordre.

Les Croates trouvèrent, dans notre autorité, une protection efficace à

laquelle ils n'étaient pas accoutumés. Sous le gouvernement autrichien,

on leur donnait toujours tort dans toutes leurs discussions, tant ce

gouvernement craignait de se brouiller avec ses incommodes voisins. Ma

règle de conduite fut d'être de la plus scrupuleuse justice, mais de

soutenir avec énergie les Croates toutes les fois qu'ils auraient

raison. Ce qui venait de se passer prouvait, aux uns et aux autres, ma

résolution et mon pouvoir; et, depuis ce moment, une parole de moi

suffit toujours pour tout terminer.

Les Croates, relevés à leurs propres yeux, étaient devenus fiers, et les

Turcs disaient d'eux qu'ils avaient pris _la peau française_. Parmi

ceux-ci, mon nom était resté un objet de terreur. Je l'ai ouï dire il

n'y a pas très-longtemps à plusieurs personnes revenant de ce pays. Il

est devenu populaire comme moyen de crainte; et quand une mère veut

faire taire son enfant qui pleure, elle lui dit: «Tais-toi, ou Marmont

va venir.» C'est ainsi qu'autrefois, en France, on menaçait de l'ogre

les petits enfants.

Je le répète, la manière dont cette affaire fut traitée a eu une grande

influence sur l'esprit des Croates; elle leur a donné, pour ainsi dire,

une nouvelle existence auprès des Turcs. J'ai raconté ici cette petite

campagne, parce qu'elle concerne les Croates, dont je viens de parler

si longuement. Mais cette courte expédition n'eut lieu qu'au

commencement du printemps. Un mouvement de troupes au milieu de l'hiver,

dans des pays difficiles et pauvres, dépourvus de moyens de

cantonnement, aurait été trop pénible. Mes réclamations auprès du pacha

furent faites immédiatement; mais la réunion des troupes, les menaces et

l'exécution n'eurent lieu qu'au mois de mai.

Une partie de l'hiver fut employée à prendre connaissance de

l'administration, à décider tout ce qui pouvait être réglé. Je ne

trouvais aucun concours utile dans la personne de M. d'Auchy; au

contraire, ses prétentions et son extrême nullité multiplièrent les

obstacles. Cependant je parvins à exécuter diverses choses utiles. Après

avoir pourvu aux premiers besoins de l'administration, je m'occupai

d'une opération urgente, résultant de la séparation de ces provinces

avec l'Autriche, c'est-à-dire du tarif de douanes. Un comité d'hommes

experts en cette matière fut chargé de faire un projet d'après les bases

suivantes:

1° Établir, à l'entrée des provinces illyriennes, des droits assez forts

pour donner le plus de revenus possible, et assez faibles pour que la

contrebande n'y soit pas encouragée. Cette dernière considération était

d'une grande importance, vu l'immense développement et l'étendue du

contour des provinces, comparé à leur surface et à leur richesse.

2° Favoriser d'abord l'industrie propre des provinces illyriennes,

ensuite celle de la France, puis celle du royaume d'Italie, et enfin

celle du royaume de Naples.

3° Établir un droit de transit pour les marchandises entrant en Autriche

ou en sortant, dont Vienne est le lieu de consommation présumé ou le

point de départ, et le calculer de manière à ce qu'il ne puisse pas

élever le prix des marchandises assez pour faire prendre au commerce une

autre direction.

4° Augmenter le droit de transit, pour les objets manufacturés en

Autriche, en raison du voisinage des provinces illyriennes, et, par

conséquent, de la dépendance dont ils étaient de nos communications,

mais sans courir risque de les repousser.

J'envoyai le projet du tarif, avec l'indication des bases ci-dessus, au

consul de France à Trieste, M. Maurice Séguier, un des hommes les plus

distingués, les plus instruits, les plus spirituels et les plus

agréables que j'aie jamais connus. Il communiqua ce travail aux

négociants les plus éclairés, et nous parvînmes à faire assez

promptement et avec succès ce travail, très-difficile de sa nature.

Je pris connaissance des ressources sur lesquelles on pouvait compter;

les résultats étaient fort tristes; les revenus ne pouvaient pas

s'élever pendant l'année 1810, en raison des pertes occasionnées par la

guerre, à plus de cinq millions; et nos dépenses, en y comprenant les

troupes françaises destinées à y rester, et dont la force avait été

fixée à vingt-quatre bataillons et douze escadrons, devait s'élever à

dix-neuf millions. Diverses améliorations pouvaient faire espérer de

porter ces revenus de douze à quatorze millions pour les années

suivantes; mais il devait toujours rester un déficit, qui, dans ce cas,

serait réduit à cinq millions. Nous avions, comme ressources

extraordinaires, les domaines de la Carniole, dont l'étendue formait le

cinquième de la province, les riches mines de mercure d'Idria, et celles

de plomb de la Carinthie. Mais, d'un côté, les biens se composaient en

partie de droits féodaux dont la suppression était posée en principe, et

l'on ne pouvait pas vendre un objet dont la valeur était au moment

d'être réduite. D'ailleurs, l'Empereur disposa de ces biens pour en

faire des dotations, ainsi que des mines de Bleiberg; et, quant à celles

d'Idria, il les prit pour doter l'ordre des Trois-Toisons, dont il avait

décrété la fondation en mémoire de la conquête de Vienne, répétée deux

fois, et de celle de Madrid. Ainsi nous étions réduits aux plus minces

ressources. Nos embarras étaient encore augmentés par la présence du

papier-monnaie, laissé par les Autrichiens, et de la monnaie de cuivre,

dont nous étions inondés. L'Istrie, la Dalmatie, Raguse et Cattaro s'en

trouvaient exemptées, ce qui compliquait notre position. On ne pouvait

brusquement mettre hors de la circulation le papier-monnaie, parce que

l'argent était rare et insuffisant pour servir aux moyens d'échange.

Afin de rapprocher le moment où l'on pourrait s'en passer et accélérer

le retour de la monnaie effective, j'établis la valeur du florin en

papier beaucoup au-dessous du cours de Vienne, soit pour les échanges

de particulier à particulier, soit pour le payement dans les caisses

publiques. Chacun s'empressa d'envoyer son papier à Vienne et d'en faire

venir de l'argent, et, dès le mois de mars 1810, je pus prendre un

arrêté qui le mettait hors de cours.

Nous fixâmes aussi, par un tarif, la valeur des monnaies de cuivre et de

billon; mais, l'évaluation avant été mal faite, et les monnaies arrivant

d'Autriche chez nous, il fallut faire un nouveau tarif pour les

maintenir à leur juste valeur.

Tous les tribunaux des provinces illyriennes, la Dalmatie et l'Istrie

exceptées, ressortissaient autrefois du tribunal d'appel de Vienne.

Depuis la séparation et jusqu'à l'organisation de l'ordre judiciaire, il

y eut suspension de justice, ce qui fut une grande calamité. Tout était

dans le chaos, et la confusion s'augmentait encore par les exigences de

l'Empereur, qui demandait des choses impossibles. Il voulait qu'on

trouvât de l'argent pour tous les besoins, et cependant son premier acte

avait été de déterminer que, pour l'an 1810, les impôts ne seraient pas

changés, en ordonnant, d'un autre côté, qu'on appliquât sur-le-champ à

ce pays les principes de l'administration française, principes

entièrement différents.

Les travaux les mieux faits, les recherches les plus consciencieuses,

démontrèrent l'impossibilité d'obtenir, à l'avenir, plus de douze

millions de revenus des provinces illyriennes, vu les circonstances dans

lesquelles elles étaient placées, c'est-à-dire avec la cessation du

commerce et la distraction des domaines et des mines. Nous opérâmes sur

cette base, et, de prime abord, nous doublâmes les contributions

établies dans les provinces nouvellement cédées. Quant à la Dalmatie, on

ne put rien changer à ce qui existait. Toutes les terres de l'intérieur,

primitivement concédées à titre de fiefs, payaient autrefois au

gouvernement la dîme en nature comme redevance; l'administration

italienne ayant rendu les Morlaques propriétaires, la dîme forma

l'impôt. Changer chez cette population, dans l'état de misère où elle

était, l'impôt eu nature en impôt en argent, quelque faible que fût ce

dernier, était tout à fait impossible: aussi je conservai l'ordre de

choses établi; mais, au lieu d'avoir une nuée d'employés, et

d'embarrasser l'administration de beaucoup de magasins, je fis affermer

la dîme par arrondissement.

Le sel était un des plus grands revenus de l'Illyrie, et par la

consommation propre de ses habitants, et par les ventes faites aux

Turcs. J'ordonnai tout de suite que le payement du sel vendu aurait lieu

en argent, et cette disposition fit rentrer quelques sommes dans les

caisses publiques. Un contrôle bien entendu établit l'ordre dans cette

administration et la plaça à l'abri de la fraude.

Les douanes étaient une grande affaire: le blocus continental, idée fixe

de l'Empereur, exigeait impérieusement qu'on s'en occupât. Ce malheureux

système, cette combinaison funeste, cause et prétexte de tant et de si

criantes injustices, dont l'idée gigantesque avait quelque chose de

séduisant pour une imagination comme celle de Napoléon, devenait

monstrueuse et absurde dans son application; absurde, car l'Empereur,

seul intéressé à l'établir contre le voeu et le besoin de toute

l'Europe, pouvant seul en obtenir des résultats favorables, était obligé

d'y déroger par des licences, autre scandale, autre infamie. Du jour où

l'Empereur, par l'action du despotisme le plus violent exercé sur tous

les princes de l'Europe, eut dérogé à son système par des exceptions à

son profit, il transforma une idée grande en une misérable spéculation

financière, faite aux dépens de ses propres alliés. Aucune raison

politique ne justifiant plus alors la mesure la plus tyrannique qui fut

jamais, elle mettait le comble à l'humiliation de tous les souverains de

l'Europe, et ils durent chercher à s'en affranchir. Mais, par rapport à

ses propres sujets, vit-on jamais monstruosité plus grande? Ces licences

donnaient le privilége du commerce à un petit nombre d'individus, au

détriment de tous ceux de leur classe; faisaient intervenir, dans

l'expédition de chaque navire, le gouvernement, qui partageait le profit

du commerce par le prix qu'il faisait payer la licence. Sans admettre

une liberté illimitée du commerce, question d'une tout autre nature, et

en admettant le droit d'en restreindre l'étendue et d'en modifier

l'exercice, le gouvernement ne peut intervenir que par des règles

générales, laissant à chacun, dans ses actions, la même liberté qu'à son

voisin. Avec les licences, un individu corrupteur, mal famé, sans

crédit, mais protégé, fait scandaleusement sa fortune; et l'honorable

négociant, dont le crédit embrasse le monde, qui a répugné à employer

des moyens réprouvés par la délicatesse pour obtenir une faculté qui lui

est refusée, végète et consomme ses capitaux au lieu de les faire

fructifier.

L'injustice était entre les individus, entre les villes, elle était

partout; et, pour compléter le tableau de ce temps d'aberration et de

folie, il faut rappeler deux faits dont il y a eu beaucoup d'exemples:

des denrées coloniales confisquées, vendues publiquement, confisquées de

nouveau et vendues encore; et la confiscation d'objets apportés par des

bâtiments munis de licence, mais absents pendant que la mobile

législation des douanes avait changé. Ce système, si fatal et si

funeste, fut au moment d'être abandonné: on peut en juger par les

demandes que l'Empereur fit adresser partout. À la fin de juillet 1810,

il posa la question de savoir si l'admission des marchandises coloniales

avec des droits extrêmement élevés ne valait pas mieux que la répulsion

et la confiscation. Cette question, débattue avec soin, nous amena à

conclure pour l'affirmative dans notre réponse. Si la résolution eût été

conforme, elle rendait la vie à ce malheureux pays, et particulièrement

à Trieste, monument admirable des effets de la liberté du commerce; mais

il n'en fut rien. Au contraire, on exagéra toutes les mesures déjà si

rigoureuses; et l'Europe, constamment insultée, avilie par le mépris de

tous les droits et de toute équité, se disposa à rompre ses chaînes.

L'orgueil a toujours été un des traits les plus marquants du caractère

de Napoléon; aussi tous les actes qui mettaient sa puissance en relief

lui causaient de grandes jouissances. Cette action constante qu'il

exerça pendant quelque temps sur tous les points de l'Europe, à

l'occasion du système continental, a eu pour lui un grand charme et une

grande séduction, indépendamment des calculs de la politique; mais il

oubliait que, par la nature des choses, l'action de la force doit

seulement être passagère; sa durée ne peut avoir qu'un temps borné, elle

s'use d'elle-même: elle s'use par les intérêts; elle s'use par

l'opinion, son auxiliaire indispensable. La puissance, pour être

durable, doit être fondée sur la raison, et son action réglée par la

modération et la justice. Et combien les flatteurs de Napoléon, qui

l'ont précipité ou maintenu dans cette voie, en caressant sa passion

dominante, ont eu d'influence sur sa destinée à la fin de sa carrière!

Ces flatteurs sont les auteurs véritables de la catastrophe qui l'a

englouti.

La forme des provinces illyriennes, dont la largeur est dans plusieurs

parties très-petite, et qui se trouvent ainsi avoir une frontière d'une

immense étendue, comparée à sa surface, me détermina à mettre en dehors

du système continental le pays au sud de Fiume; ainsi le pays enveloppé

par les douanes se composa des provinces acquises, plus l'Istrie. Les

points d'observation spéciaux lurent les ports de mer et les côtes.

L'étendue de celles-ci, ne pouvant être défendue par le faible corps

d'armée d'Illyrie, réduit de beaucoup par l'impossibilité de

l'entretenir avec les ressources du pays, me détermina à m'occuper de

l'établissement d'une garde nationale garde-côtes, depuis Trieste

jusqu'à Cattaro. Il en existait déjà une excellente à Raguse, à Cattaro

et à Zara: je m'occupai particulièrement de celle de Trieste et

d'Istrie, et je réussis au delà de mes espérances. Je développai une

émulation extraordinaire dans toute cette population: l'admission dans

la garde nationale fut une distinction, et, quelques priviléges plus

honorifiques qu'utiles y ayant été attachés, tous les gens riches y

arrivèrent en foule. Ils s'habillaient à leurs frais. Une caisse établie

dans chaque compagnie, au moyen d'une légère contribution levée sur les

hommes aisés, donna même les fonds nécessaires pour habiller ceux qui

étaient pauvres. Tous les hommes furent exercés à la manoeuvre du canon

et au maniement du fusil. Je fis armer les villes de Capo-d'Istria,

Pirano, Rovigno, Pola, etc., etc., et on leur confia des batteries que,

dans l'occasion, ils servirent avec intelligence et courage. Pola, à

cause de sa belle rade, eut quarante pièces de canon; et, comme les

gardes nationales auraient été insuffisantes et que ce point avait

d'ailleurs une grande importance, je leur adjoignis deux compagnies

d'artillerie de l'armée. Les gardes nationales de service recevaient le

pain, et, quand elles quittaient leurs communes pour le service, elles

avaient la solde de l'armée.

Jamais je n'ai vu nulle part, en aucun temps, une garde nationale si

digne d'être comparée aux troupes de ligne. On peut faire des hommes ce

qu'on veut. Tout est dans la manière de s'y prendre; et, quand on ne

réussit pas, l'autorité a toujours tort. Je trouvai à Rovigno un

ecclésiastique encore jeune, qui semblait regretter d'être prêtre, et je

lui demandai pourquoi il avait choisi cet état. Il me répondit: «Hélas!

monsieur le maréchal, les idées changent suivant les temps: autrefois,

tout le monde voulait être prêtre, comme aujourd'hui tout le monde veut

être garde national.»

J'organisai ainsi, depuis Trieste jusqu'à Fiume, un corps de deux mille

cinq cents hommes qui servait à merveille, ne me coûtait presque rien et

m'assurait la défense des côtes. La totalité des gardes ainsi organisés

à Trieste, en Istrie, en Dalmatie et en Albanie, s'élevait à une force

d'environ dix mille hommes.

Je me trouve naturellement conduit à raconter ce que je fis pour

délivrer l'Istrie de l'oppression exercée sur elle depuis un grand

nombre d'années par une bande de brigands sous laquelle elle gémissait.

Depuis trente à quarante ans, des voleurs, au nombre de cent cinquante

au moins, cantonnés entre Rovigno et Pola, dans les bois qui couvrent

cette partie de la province, faisaient trembler toute la population des

environs. Sous les Vénitiens, une faible guerre, rendue peu efficace

par l'argent distribué à propos, leur était faite. La proximité de la

frontière de la Croatie donnait d'ailleurs aux coupables le moyen

d'échapper aux poursuites. Sous le gouvernement autrichien, ils

s'étaient un peu modérés, et la mollesse des autorités avait fait leur

salut. Quand l'Istrie appartint au royaume d'Italie, les désordres

anciens avaient recommencé dans tous leurs excès. C'était à cet état de

choses que j'avais à remédier.

Le désordre était tel, que les habitants du sud de l'Istrie et de

Rovigno n'auraient pas osé sortir de leurs villes si, d'avance, ils

n'avaient pris l'engagement de payer, chaque année, aux brigands une

contribution dont la quotité était proportionnée à leur fortune. Un

homme voulait-il s'affranchir de cette dépendance, sa campagne était

infailliblement brûlée. Une fois la taxe acquittée, chacun pouvait aller

et venir librement; ses biens, sa famille et sa personne étaient

constamment respectés. On s'était soumis à cette espèce de souveraineté

de fait, en payant une somme modérée, plutôt que d'attendre sa sûreté

de la protection d'une autorité dont l'impuissance était démontrée.

Mon devoir était de faire disparaître ce scandale, qui rappelait la

Turquie; mais j'avais à vaincre, pour ainsi dire, la résistance des

habitants, effrayés de se brouiller avec les brigands, et de faire

courir des risques à leurs habitations et à leurs personnes si

l'autorité, comme il était arrivé tant de fois, n'atteignait pas son

but.

Je formai plusieurs détachements de troupes, sous le commandement

d'officiers choisis. J'ajoutai à chacun d'eux des détachements de gardes

nationales, composés d'hommes sans propriétés, moins exposés que

d'autres à la vengeance des brigands, et connaissant bien le pays.

Toutes ces colonnes étant mises sous les ordres d'un officier supérieur,

on commença la chasse. Au moment même où on poursuivait les brigands, je

fis placer des soldats dans toutes les maisons des villages à portée,

dont les habitants étaient, pour la plupart, complices des brigands.

Ordre rigoureux fut donné de les retenir tous, hommes, femmes, enfants,

jusqu'à la fin des opérations.--Par ce moyen, les brigands perdirent à

la fois les avis et les vivres qu'ils tiraient de ces villages ainsi que

les refuges qu'ils pouvaient y trouver dans un cas pressant. Abandonnés

ainsi à eux-mêmes et privés de tout secours étranger, ils ne pouvaient

plus se défendre ni subsister. Une commission militaire en permanence

jugeait immédiatement les hommes saisis. La chasse dura trois semaines

environ. Soixante et quelques de ces misérables furent pris et pendus

sur le lieu même de leurs exploits; une douzaine se soumirent, donnèrent

des sûretés, et le reste disparut. Depuis, et tant que dura le régime

français, on n'en entendit plus parler. Cette province devint aussi sûre

que le reste de l'Illyrie.

Je complétai l'organisation civile des provinces en établissant, à

l'instar de la France, une administration des contributions directes,

et en faisant faire la répartition de l'impôt fixé pour l'année

suivante.

Quoique le pays soit cadastré depuis Marie-Thérèse, cette opération

était difficile à la suite d'un si long temps; chaque propriété avait,

pour ainsi dire, changé de nature. L'impôt du timbre et de

l'enregistrement fut adopté et une régie des domaines créée; mais on

ajourna la perception de l'impôt de l'enregistrement jusqu'à là

publication du Code civil. Une règle unique est indispensable, et alors

il y avait autant de lois et de coutumes que de provinces. Ces divers

changements promettaient de l'argent pour l'avenir, mais ne nous en

donnaient pas pour le moment. Nos besoins étant extrêmes et d'une

urgence impossible à exprimer, je fis un emprunt de cinq cent mille

francs à Trieste. Couvert aussitôt, ce fut une ressource momentanée.

J'établis une administration des postes et un service régulier pour

toute l'étendue des provinces. J'avais, deux fois par semaine, des

nouvelles des points les plus éloignés.

Enfin je créai un corps des ponts et chaussées, composé des meilleurs

ingénieurs civils des villes et de la province de Carniole, et je mis à

sa tête un ingénieur nommé Blanchard, envoyé de France, homme fort

capable. Je m'occupai aussi de l'instruction publique, et j'établis deux

écoles centrales, une à Laybach et l'autre à Zara, et huit lycées dans

les principales villes; deux écoles d'arts et de métiers; des écoles

primaires dans toutes les communes. L'instruction enseignée dans les

écoles supérieures comprenait le latin et le français, les mathématiques

et la physique; et, avec le temps, les écoles de Laybach et de Zara

auraient reçu plus de développement. Un assez grand nombre de bourses

fut créé, et le tout établi si économiquement, que l'ensemble de

l'instruction publique, hors des écoles primaires, ne s'élevait pas, en

y comprenant les bourses, au delà de deux cent cinquante mille francs.

Pour achever l'indication sommaire des établissements faits alors, je

parlerai encore d'une régie intéressée pour la vente des tabacs, d'une

entreprise pour la fabrication des poudres, et des salpêtrières dans

toutes les villes. Notre situation devant nous porter aux économies, je

fis répartir chez les cultivateurs solvables douze cents chevaux

d'artillerie et d'équipages, avec obligation de les représenter au

moment du besoin, ou d'autres de même valeur. Cette mesure, en usage en

Prusse de tout temps, avait déjà été pratiquée en France, après la paix

de Lunéville. Il n'y en a pas de plus utile. On devrait toujours y

revenir, car elle donne des moyens d'armement très-prompts. Elle réserve

pour le service du gouvernement et utilise pour le pays des chevaux qui,

à la fin des guerres, n'ont aucune valeur au moment où ils sont vendus.

N'en retrouva-t-on que la moitié au moment où on les réclame, il y

aurait encore pour l'État un grand bénéfice de temps et d'argent.

Aussitôt que la saison et les affaires la permirent, je commençai une

inspection de détail dans les régiments frontières, et un voyage dans

le reste des provinces. Je vis les Croates, compagnie par compagnie, je

pourvus à leurs besoins, je satisfis à leurs demandes, et je laissai ce

peuple content d'appartenir à son nouveau souverain; il n'avait pas

perdu au change, et il le sentait. Il devait conserver ses institutions,

auxquelles il tenait beaucoup, et il était l'objet de soins plus

empressés et d'une protection plus efficace; et puis le nom français

alors était si grand!

J'avais fait traduire en illyrien nos ordonnances sur les manoeuvres.

Afin de les faire apprendre aux Croates, j'attachai momentanément deux

bons instructeurs français, pris dans les régiments français, à

l'état-major de chaque régiment croate. Une instruction normale fut

donnée, et un officier et deux sous-officiers par compagnie venaient,

sous les yeux des colonels, apprendre à servir eux-mêmes d'instructeurs.

J'attachai aussi à chaque régiment français des officiers et

sous-officiers croates, pour y être instruits. Dans le cours de l'été,

les régiments croates acquirent l'instruction nécessaire pour servir et

manoeuvrer avec les troupes françaises, et les Croates, fort

intelligents, apprirent assez vite tous les commandements français, pour

les faire eux-mêmes et les exécuter. Dès lors, tous les commandements

eurent lieu en notre langue, chose indispensable pour des troupes qui

devaient servir avec nous.

De bonne heure, j'avais pensé à étendre nos relations de commerce avec

la Turquie, et, pour les favoriser, j'avais donné l'ordre de construire

un grand lazaret à Costanitza. Le confluent de la Culpa dans la Save

m'avait d'abord paru un emplacement plus avantageux, comme pouvant

servir également aux marchandises venant par eau et par terre; mais, ces

dernières étant de beaucoup les plus nombreuses et devant le devenir

davantage encore, leur intérêt particulier dut prévaloir. Le commerce

avait déjà les habitudes de Costanitza, et il ne faut pas changer la

marche du commerce sans nécessité. Les travaux, conduits avec activité,

furent terminés dans la campagne. Cependant un entrepôt secondaire fut

établi à Sissek.

J'allai voir aussi les Croates, dont j'avais vengé la querelle et qui

rebâtissaient leurs demeures: elles y gagnèrent, comme il arrive

toujours en pareil cas; des ingénieurs présidèrent à leurs travaux, et

leurs habitations furent réunies par masses de vingt à vingt-cinq

maisons. Les régiments étant autorisés à venir à leur secours, des bois

leur furent fournis gratuitement; on leur abandonna un certain nombre

de journées de travail qu'ils devaient à l'État. L'ouvrage,

très-régulièrement exécuté, fut terminé avant la mauvaise saison.

Je réformai une disposition de l'état civil des Croates contraire aux

intérêts de la population. Les mariages, trop précoces et autorisés dès

l'âge de douze à quinze ans, furent défendus avant seize ans pour les

filles et dix-huit ans pour les hommes. J'avais obtenu de l'Empereur

d'envoyer deux cents enfants croates, fils d'officiers et de

sous-officiers, en France, pour y être élevés, aux frais de l'État, dans

nos lycées et nos écoles. Cette disposition fut reçue avec joie et

reconnaissance. Je fis faire les choix sous mes yeux. Les jeunes gens

partirent sans retard en deux détachements, à pied et conduits par des

officiers. Peut-être un jour la France retrouvera-t-elle les fruits de

ces soins!

Après avoir visité ainsi la Croatie et revu les champs de bataille où

l'année précédente j'avais combattu, je revins par Segna, Fiume,

Trieste, Gorizia, Villach et Laybach.

Trois vaisseaux et une frégate nous avaient été cédés par les Russes.

L'Empereur voulait, avec un de ces vaisseaux et la frégate, faire le

fond de la marine d'Illyrie; les matelots étaient faciles à fournir,

mais où était l'argent pour les payer? car l'Empereur se refusait à

reconnaître la disproportion existante entre les charges qu'il nous

imposait et nos ressources; son esprit présentait déjà, et fréquemment,

les contradictions extraordinaires qui depuis ont été toujours en

augmentant.

Avant ce temps, il était toujours d'accord avec lui-même: quand il

voulait la fin, il voulait les moyens; mais alors il ordonnait l'une

sans s'occuper des autres. Il fallait donc nécessairement lui désobéir,

ou dans le résultat ou dans le choix des moyens. Je fis visiter le

vaisseau; trouvé hors d'état de naviguer par la commission de marine

chargée sous mes ordres du service, on le démolit; mais la frégate fut

armée au moyen de nouvelles levées, et ces levées fournirent aussi

l'équipage du vaisseau le _Rivoli_ qui était à Venise. La frégate alla

le joindre et passa à la solde de l'Italie. La flottille de l'Illyrie

se trouva seulement composée de deux goëlettes, deux bricks, dix

chaloupes canonnières et vingt péniches; elle se divisait en trois

stations suffisantes à la protection de nos côtes.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE TREIZIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 101 / 136 题