MARMONT AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

«27 juin 1809.

«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que Votre Altesse

Sérénissime m'a fait l'honneur de m'écrire le 25 au soir.

«Un événement aussi étrange qu'imprévu m'a empêché d'arriver le 25

devant Gratz, ainsi que je vous l'avais annoncé: le général Montrichard,

sans motif et sans prétexte, a trouvé convenable de ne pas marcher le

25; et, comme je l'attendais pour déboucher, mon mouvement a été d'abord

suspendu, et j'ai éprouvé sur son compte les plus vives inquiétudes. De

nombreux officiers que j'avais envoyés m'ont enfin appris qu'il était

resté sur les montagnes de Pack. Je l'ai fait partir dans la nuit, mais

il était trop tard pour qu'il n'y eût pas un jour de perdu. Je profite

de cette occasion pour supplier Votre Altesse Sérénissime d'obtenir de

Sa Majesté le changement du général Montrichard; c'est la dixième fois

qu'il compromet le sort de l'armée par sa conduite irréfléchie et son

insouciance: c'est un de ces hommes qui ne peuvent que causer des

événements malheureux à la guerre. J'ai été au moment de lui ôter sa

division et d'en donner le commandement provisoire au général Delzons;

mais j'ai pensé qu'il était plus convenable d'attendre les ordres de Sa

Majesté.

«Aussitôt que j'ai su que le général Broussier s'était retiré de Gratz,

je lui ai écrit pour l'engager à y rentrer, à y laisser les troupes qui

étaient nécessaires pour bloquer la citadelle, et à s'approcher de

l'ennemi. Je l'ai prévenu que je comptais l'attaquer le 26 à Wildon,

supposant que ses principales forces se trouvaient là. Le général

Broussier, supposant que l'ennemi n'avait personne dans Gratz, se

contenta d'envoyer deux bataillons du 84e régiment pour bloquer la

citadelle et tenir les portes de la ville, et il marcha avec le reste

de sa division sur Wildon, dans le voisinage duquel il me trouva avec la

division Clausel.--Il me dit qu'il avait entendu une très-vive fusillade

pendant la nuit, qui lui faisait penser que le 84e régiment était engagé

d'une manière sérieuse, et il ajouta qu'il avait vu de nombreux bivouacs

sur la gauche de la Muhr.

«Je supposai alors que l'ennemi avait formé le projet de s'emparer de

nos ponts, chose qui aurait été extrêmement fâcheuse pour nous,

puisqu'elle nous aurait empêchés de passer la rivière et de communiquer

avec Vienne. J'envoyai en conséquence le général Broussier en toute hâte

pour garder le pont de Viesselburg et soutenir le 84e. Apprenant plus

tard que la chose était très-sérieuse et que le 84e régiment, qui avait

rencontré de très-grandes forces ennemies à Gratz, était bloqué dans une

partie du faubourg, je marchai avec la division Clausel pour soutenir la

division Broussier.

«Trois bataillons qu'envoya d'abord le général Broussier, culbutèrent

tout ce qui se trouva d'ennemis, et le brave 84e régiment, qui pendant

quatorze heures avait résisté seul à presque toute l'armée ennemie, et

sans communication fait beaucoup de prisonniers, pris deux drapeaux, fut

délivré.--Cette affaire termina la journée.

«Il paraît, d'après le rapport des prisonniers, que presque toute

l'armée se trouve réunie à Gratz avec le général Giulay. Je vais

l'attaquer ce matin, et j'espère le faire avec succès. Le général

Broussier vient de me faire savoir que son intention n'était pas de

marcher aujourd'hui; je ne puis supposer qu'il persiste dans cette

résolution. Il récuse mon autorité, prétendant n'avoir rien reçu qui le

mît à mes ordres. Comme par la circonstance, la nature des choses et le

texte de vos lettres, il me paraît qu'il s'y trouve, je vous prie,

monseigneur, de lui faire connaître d'une manière formelle les ordres de

Sa Majesté, afin qu'il s'y conforme sans tiraillements.

«La connaissance parfaite que j'ai du fort de Gratz m'autorise à vous

assurer qu'il y a impossibilité absolue de le prendre sans gros canons,

et je n'ai ici pas même des pièces de douze.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 72 / 136 题