MARMONT À NAPOLÉON.

«3 janvier 1809.

«Sire, accusé dans mes intentions, traduit devant l'opinion publique

dans le journal officiel de Milan, j'ose en appeler à Votre Majesté, et

je la supplie de me permettre de lui présenter un narré fidèle des

faits.

«Il y a deux ans et demi, Sire, que je suis en Dalmatie, et j'ai eu le

temps d'étudier et de connaître les moeurs et le caractère de ses

habitants. Il ne m'a pas fallu longtemps pour voir la grande influence

dont jouissent les moines franciscains, leur grande autorité et

l'importance dont ils sont. Ils desservent la moitié des paroisses de

la province, ils sont instruits, tandis que les prêtres séculiers sont

d'une ignorance absolue. Le peuple les aime, les estime, et ils méritent

ces sentiments par leur conduite envers lui.--Enfin il m'a paru démontré

qu'ayant les moines dans vos intérêts, le peuple de la province vous

serait toujours fidèle, quelque circonstance qui survînt, et que, au

contraire, si les moines avaient une opinion différente et que vous

eussiez la guerre avec l'Autriche, la population se soulèverait, et, au

lieu de nous donner les secours que nous avons droit d'attendre d'elle,

nous causerait beaucoup d'embarras.

«Cette double considération aurait suffi pour me faire traiter avec

égards et un soin tout particulier l'ordre des Franciscains, mais elle

n'est pas la seule qui m'ait dirigé: tous les chrétiens catholiques de

la Bosnie sont desservis par deux couvents de cet ordre; une grande

partie de ceux de l'Albanie l'est par des moines semblables, et ils

correspondent tous entre eux. Si l'ordre de Saint-François est content

en Dalmatie et qu'il soit traité avec égards et soins par la première

autorité, celle surtout qui peut avoir action dans les provinces turques

limitrophes, les moines de Bosnie et d'Albanie sont alors dans l'espoir

d'un heureux avenir; ils vous sont dévoués, et dès lors les chrétiens

sont à votre disposition absolue, chose, qu'il ne faut pas se

dissimuler, qui n'existerait pas sans cela, attendu que l'Autriche,

depuis longtemps, a jeté de profondes racines parmi eux. Enfin les

moines franciscains de la Dalmatie me paraissent, pour le moment, le

meilleur moyen et le plus sûr pour obtenir de la province tout ce

qu'elle doit à son souverain, spécialement sous le rapport de la

conscription, pour former une opinion favorable et établir des relations

utiles dans toutes les provinces limitrophes de la Turquie.

«D'après ces observations, j'ai cru qu'il était de mon devoir de

chercher à faire revenir les moines de l'opinion qu'ils avaient conçue

de nous, et j'y suis parvenu. Ces moines sont, je crois, aujourd'hui,

par suite de mes démarches, tels que les intérêts de Votre Majesté le

commandent; ceux d'une des deux provinces religieuses qui les composent

m'ont prié d'être leur protecteur, c'est-à-dire leur patron et leur

intercesseur auprès du gouvernement; c'est un usage établi ici de temps

immémorial et constamment suivi chez eux, comme chez tous les autres

moines, que de s'en choisir ainsi.--C'est un usage qui existe également

aujourd'hui encore à Venise et dans presque toutes les villes d'Italie,

ainsi que Votre Majesté pourra s'en convaincre en jetant les yeux sur la

note ci-jointe, faite de mémoire par des Italiens dignes de foi, pour ce

qui regarde l'Italie, et sur mes propres recherches, faites il y a

longtemps, pour ce qui concerne la Dalmatie.

«Cependant il paraît que ce témoignage de respect des moines

franciscains en Dalmatie a blessé le prince vice-roi; s'il blâme la

chose en soi, elle ne devrait plus subsister dans aucune des villes

d'Italie et de Dalmatie; s'il ne la blâme qu'en moi, j'ignore à quel

titre; car je ne suis pas dans une catégorie particulière. Il semble

qu'on voudrait accuser mes intentions lorsque le premier acte que j'ai

fait a été de donner à chacun des couvents le portrait de Votre Majesté.

On semble m'accuser de sortir de ma place lorsque précisément, il y a

quinze jours, ayant découvert par hasard que, selon l'ancien rituel en

usage à Venise, on comprenait mon nom dans les prières publiques de

toutes les églises de la province, comme commandant de l'armée, j'ai

fait écrire circulairement pour le défendre, en motivant cette

disposition sur l'inconvenance qu'il y a de prononcer jamais le nom d'un

sujet avec celui de son souverain. Enfin, Sire, c'est un homme qui vous

porte un attachement et un dévouement sans bornes depuis quinze ans, et

qui donnerait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour votre

personne, qu'on suppose vouloir vous manquer de respect. Sire, si

j'étais dans l'erreur, peut-être la pureté de mon coeur et de mes

sentiments mériterait-elle quelque ménagement, et peut-être aussi alors

vous seul, Sire, devriez-vous être juge si les inconvénients d'une leçon

publique donnée à un de vos premiers fonctionnaires, leçon qui doit

diminuer la considération dont il jouit, et l'influence qu'il n'emploie

que pour voire service, sont balancés par les avantages qu'elle promet.

«J'ai eu toujours, Sire, pour le prince Eugène le respect que je dois à

votre auguste famille; je me suis étudié à lui plaire, et je ne puis

découvrir ce qui peut lui avoir inspiré des sentiments si peu

bienveillants pour moi. Puisqu'ils sont tels, je me tairai envers lui,

afin de ne pas les aigrir. Je laisserai mettre dans le _Rigio_ dalmate

la rétractation qu'il a ordonnée, afin de ne pas établir une lutte

scandaleuse. Mais c'est à Votre Majesté, toujours juste dispensatrice de

l'éloge et du blâme, et qui fixe l'opinion du monde, c'est à ses pieds

que j'apporte mes réclamations avec respect et soumission.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 47 / 136 题