«5 juin 1808.
«Sire, j'ai reçu hier au soir la lettre que Votre Majesté m'a fait
l'honneur de m'écrire le 16 mai. J'ai trop souvent éprouvé la bonté de
Votre Majesté pour ne pas recourir avec confiance à son indulgence, si
le reproche qu'elle fait du désordre à l'administration de l'armée de
Dalmatie était fondé; mais, comme je crois être certain que cette
administration ne mérite pas de blâme, je supplie Votre Majesté de
suspendre son opinion. Elle aura bientôt, pour la fixer, le rapport de
M. Firino, qui possède sa confiance. Il a vu avec détail tous nos
établissements. Je souscris d'avance au rapport qu'il doit avoir
l'honneur de vous adresser. Ce rapport comprendra toutes les branches de
l'administration: ainsi il présentera à Votre Majesté le tableau complet
de la situation des choses depuis l'entrée des Français en Dalmatie.
«Votre Majesté remarquera qu'à mon arrivée à cette armée tout était
désordre, confusion et misère; que l'ordre date seulement des premiers
mois de mon commandement; et qu'en réduisant successivement le prix des
fournitures faites à l'armée de trente pour cent nous avons toujours
marché d'amélioration en amélioration. Je ne m'étendrai pas davantage
sur l'administration générale. La diminution d'un tiers du prix des
fournitures, la santé et le bien-être des troupes, sont des faits qui
parlent assez d'eux-mêmes. Je demanderai seulement à Votre Majesté la
permission d'entrer dans quelques détails sur l'emploi des fonds qui,
d'abord, auraient été destinés à la solde; et je les distinguerai en
fonds français, fonds italiens, et par année.
«Je commencerai d'abord par prier Votre Majesté d'observer qu'il n'y a
eu de violation de caisse qu'à mon arrivée à l'armée, c'est-à-dire il y
a deux ans. À cette époque, tous les services se trouvaient abandonnés,
les hôpitaux encombrés, et l'administrateur de l'armée d'Italie, qui
alors était chargé de l'administration de la troupe, n'avait fait aucuns
fonds. Il fallait cependant pourvoir à ses besoins: il fallait soigner
trois mille cinq cents malades, et assurer la subsistance des troupes.
«L'Empereur acceptera qu'il faut faire vivre la troupe avant de la
payer; et, lorsqu'il y a impossibilité de le faire autrement qu'avec de
l'argent comptant, lorsque l'on est à six cents lieues de l'autorité, il
faut bien pourvoir aux premiers besoins par quelque moyen qu'il soit.
Ces violations de caisse se sont élevées, pendant trois mois environ, à
la somme de trois cent trente mille francs. Les comptes ont été envoyés
au ministre: la dépense est légitime, parce qu'elle a été faite pour
l'entretien des troupes, d'après les bases fixées par les règlements.
«Si les fonds n'ont pas été faits d'avance, la faute en est à
l'administrateur de l'année d'Italie. Le ministre a eu immédiatement
connaissance des dispositions que les circonstances avaient rendues
indispensablement nécessaires: c'était à lui à y remédier.
«Postérieurement à cette époque, il n'y a eu aucune violation de caisse,
parce que le ministre, qui a pris alors connaissance de nos besoins, a
fait régulièrement les fonds convenables.
«Cette somme de trois cent trente mille francs, dont l'emploi irrégulier
est au moins le plus légitime possible, forme la plus grande partie du
déficit de la caisse française, le reste va être expliqué d'une manière
aussi naturelle.
«J'ai reçu à différentes reprises l'ordre de Votre Majesté d'envoyer des
officiers en Turquie, ensuite des canonniers, des courriers à
Constantinople. À la paix, sous divers prétextes, j'ai dû faire voyager
et résider auprès du pacha des officiers pour étudier et connaître le
pays. Les ordres devaient être exécutés sans retard, sans délai. Et où
prendre les fonds, si ce n'est dans la caisse du payeur? J'aurais été
coupable si j'eusse retardé d'un moment l'exécution des ordres de Votre
Majesté. Ainsi ses ordres justifient suffisamment la légitimité de la
dépense.
«Mais ces dépenses sont régulières, car, lorsque je reçus les premiers
ordres de Votre Majesté, j'écrivis au prince de Neufchâtel, alors
ministre de la guerre, de mettre à ma disposition les fonds nécessaires
pour l'exécution de ces mêmes ordres; il me répondit que je pouvais
prendre dans la caisse du payeur les sommes nécessaires, lui en envoyer
l'état, et qu'il régulariserait ces dépenses par des fonds
spéciaux.--Cette formalité a été rigoureusement remplie; les états des
avances mentionnées ont été adressés au ministre, avec l'inventaire des
noms des officiers, de leurs destinations, des sommes qu'ils ont reçues,
etc., etc. Le ministre possède tous ces documents, mais n'a pas fait de
fonds; je ne saurais être coupable de cette omission. C'est sur la copie
de la lettre du ministre que le payeur a fait les avances, et ce titre
semblait devoir être réputable pour lui. S'il n'y eût pas déféré, aucun
des ordres de Votre Majesté n'aurait pu être exécuté. Ces dépenses ont
été faites pendant l'année 1807.
«À la paix de Tilsitt, j'ai dû prendre possession des bouches de
Cattaro. Les Russes avaient fait travailler à Castelnovo. J'ai trouvé
cette place en bon état de défense, et nous n'y avons rien fait. Mais
ils avaient abandonné Cattaro, et il y avait quelques travaux, quoique
peu chers, mais urgents à exécuter; j'ai fait avancer quelque argent
pour cet objet sur les fonds qu'il était probable que le génie recevrait
pour cette place. J'ai fait des demandes, on n'y a pas fait droit, et la
caisse française se trouve à découvert à cette occasion de quelque
argent.
«Pendant les mois qui viennent de s'écouler, Votre Majesté m'a donné
successivement divers ordres que j'ai exécutés ponctuellement, leur
exécution était pressante, et pour lesquels il n'a été fait aucuns
fonds. Ainsi, par exemple, j'ai reçu l'ordre d'envoyer par terre de la
poudre à Corfou; les dix milliers que j'ai fait transporter ont coûté
dix-huit mille francs, somme énorme, sans doute, mais nécessaire, parce
que telle est la nature des choses. L'officier qui a conduit ce convoi
a eu des difficultés inouïes à surmonter, et il a fallu une patience, un
courage et une persévérance dignes des plus grands éloges pour qu'il pût
réussir dans sa mission, malgré l'argent qu'il a dépensé. J'ai envoyé de
la poudre par lui, il a fallu fréter un bâtiment; cependant, si j'eusse
différé et que Corfou eût été attaqué, quels reproches n'eussé-je pas
mérités! Et où prendre l'argent nécessaire si ce n'est dans le trésor de
l'armée?
«Votre Majesté m'a écrit qu'il était possible qu'une armée nouvelle
vînt, soit aux Bouches, soit à Raguse, et que sans doute elle y
trouverait sûreté et protection. Jusqu'ici nous avions eu seulement dans
nos travaux la défense des terres. La situation des choses changeant, il
a fallu de nouvelles batteries et de l'argent pour les construire. Les
localités ne sont pas telles ici, qu'on puisse remettre aux derniers
jours à exécuter de semblables travaux, attendu que, quelque moyen qu'on
emploie, il faut du temps, vu l'escarpement des rochers; et quels
regrets n'eussé-je pas éprouvés si, faute de prévoyance, j'eusse
compromis le sort d'une de nos flottes! Les dépenses de ces batteries
ont été réduites autant que possible; mais le génie, n'ayant point de
fonds, la caisse française en a fait l'avance.
«En exécution des ordres du ministre, de donner aux Russes tous les
secours qu'ils demanderaient, j'ai fait donner quelque argent à
plusieurs reprises à un officier russe, qui commande deux bâtiments de
guerre stationnés dans les Bouches, depuis huit mois, et imputé sur la
solde de son emploi. Agissant ainsi, j'ai cru suivre les intentions de
Votre Majesté; et le ministre, qui me les avait notifiées, n'a fait
aucuns fonds, ni pour faire face à cette dépense lorsqu'elle pourrait
avoir lieu, ni pour la rembourser, quoiqu'il fût instruit qu'elle ait
été faite!
«Quoique je n'aie pas, en ce moment, entre les mains les documents qui
peuvent me donner les moyens de fournir à Votre Majesté un état détaillé
des fonds, je puis assurer que l'exposé ci-dessus est exact.
«Sire, il en résulte qu'en 1806 les violations de caisse ont été
nécessitées par le besoin de faire vivre l'armée et d'entretenir les
hôpitaux, attendu qu'il n'avait pas été fait des fonds convenables pour
ces services;
«Qu'en l'an 1807 et 1808 il n'a pas été donné un sol irrégulièrement par
l'administration de l'armée, et que les dépenses ont été toujours en
diminuant jusqu'à environ trente pour cent;
«Qu'en l'an 1807 il a été fait une avance d'environ cent cinquante mille
francs pour des dispositions qui m'ont été spécialement ordonnées, et
cela en vertu d'une autorisation du ministre, et que les comptes lui en
ont été rendus à différentes époques; qu'il a été avancé une faible
somme pour les travaux urgents de Cattaro;
«Enfin qu'en l'an 1808 il a été avancé l'argent nécessaire pour le
transport des munitions à Corfou, qui m'avait été ordonné, ainsi que
l'établissement d'une bonne défense maritime à Raguse et aux Bouches.
«Quant aux fonds italiens, voici à quelle occasion ils ont été employés.
«Lors du commencement de la guerre avec la Prusse, j'ai reçu l'ordre de
faire travailler jour et nuit, de fortifier Raguse de manière à la
mettre à l'abri d'attaque. Malgré cela, il ne fut fait pour cette place
que soixante-dix et quelques mille francs, lorsqu'il en fallait le
triple pour établir une défense provisoire. Cependant les circonstances
étaient pressantes; la situation de l'Autriche était équivoque; la
guerre pouvait éclater avec cette puissance; et, forcé de rester en
Dalmatie, je pouvais me trouver dans l'impossibilité d'aller promptement
au secours de Raguse, qui pouvait être attaquée par les Russes et par
l'expédition de M. de Bellegarde.--Il fallait donc donner à Raguse tous
les moyens qui dépendaient de moi pour résister le plus longtemps
possible. Mes demandes d'argent étaient infructueuses à Milan. Devais-je
donc, seul, isolé, hésiter à donner des secours pour ces travaux
lorsqu'il s'agissait de la conservation d'une place à laquelle Votre
Majesté attache de l'importance; lorsqu'il s'agissait de plus encore, de
l'honneur des troupes françaises?
«Les mêmes motifs qui m'ont fait donner de l'argent pour les travaux du
génie à Raguse m'en ont fait donner pour les travaux en Dalmatie. Je ne
sais par quelle raison on lui a si longtemps refusé tout secours. Depuis
l'entrée des Français jusqu'au mois de juin 1807, c'est-à-dire pendant
quinze mois, quelque chose que j'aie écrit, il n'a pas été accordé un
sol pour ces travaux dans cette province.
«Je supplie Votre Majesté de considérer ce que je devais faire lorsque
les événements pouvaient me réduire à défendre Zara. Fallait-il laisser
cette place désarmée? Fallait-il, par une coupable insouciance, trahir
mes devoirs envers Votre Majesté, envers l'armée, et être moi-même
l'artisan de son déshonneur? Si les trésors italiens ou français
n'eussent pu y parvenir, je n'aurais pas hésité à engager tout ce que je
possède pour satisfaire au besoin des circonstances et du moment, sûr de
la justice et des bontés de Votre Majesté envers ceux qui la servent
avec dévouement.
«Sire, l'amour de mes devoirs est la passion qui m'anime dans tous les
instants de ma vie; et votre satisfaction de ma conduite est la plus
douce récompense que je conçoive et que j'ambitionne. Mon malheur serait
à son comble si mes efforts constants n'aboutissaient plus à ce but.
Puisque telle est votre volonté, sire, à l'avenir, quels que soient les
événements, je m'abstiendrai de faire aucune disposition de fonds qui
contrarie celles du trésor public; et, si Votre Majesté trouve
convenable de me donner des ordres dont l'exécution exige des dépenses,
je la supplie d'ordonner en même temps que les moyens soient mis à ma
disposition, soit par des fonds généraux, soit par des fonds spéciaux.»