«30 mars 1808.
«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'écrire le 7 mars, et qui m'exprime le mécontentement de Sa Majesté
sur les dispositions qui ont été faites sur les fonds italiens.--Je
crois que le récit pur et simple doit suffire pour me justifier, et je
vous supplie de mettre ma lettre sous les yeux de Sa Majesté.
«Depuis l'entrée des Français en Dalmatie jusqu'au mois de mai, il n'a
jamais été donné un sol par le gouvernement italien pour le service de
l'artillerie en Dalmatie. Cependant Zara n'avait aucune espèce
d'armement, et il a fallu tout faire, tout construire; et, malgré des
dépenses considérables, cette place n'a pas encore l'armement
convenable. Puisque ce n'est qu'au mois de juin 1807 que les fonds
mensuels ont commencé à être faits, il a bien fallu trouver un moyen de
payer les travaux qui avaient été exécutés pendant les seize mois
précédents.
«Les travaux des fortifications, exécutés antérieurement à mon arrivée,
ou postérieurement, dans les forts de Lésina, Sebenico et de Knim, ont
été conformes aux dispositions que Sa Majesté avait arrêtées, et dont le
directeur du génie avait connaissance. L'exécution de ces travaux a
rendu l'armement nécessaire; et, comme l'artillerie n'avait pas de
fonds, il a fallu l'en pourvoir. Voilà pour les travaux de l'artillerie
en Dalmatie.
«Le 2 août 1806, le prince Eugène m'écrivait une lettre dont voici
quelques extraits:
«Sa Majesté me charge de vous écrire que son intention n'est pas qu'on
évacue Raguse; que vous devez faire fortifier ses hauteurs.»--Il
m'écrivit, le 26 juillet: «L'Empereur me charge de vous écrire qu'il met
infiniment d'importance à la position de Stagno; que vous devez ordonner
au général Poitevin de tracer un bon fort à cette position, et d'y faire
travailler promptement. L'Empereur veut que ce fort coupe la presqu'île
de Sabioncello, de manière, etc., etc.; que vous devez faire faire un
fort à Santa-Croce, un fort dans l'île de la Croma.»--Il m'écrivit, le 8
septembre: «Sa Majesté me charge de vous écrire de faire travailler nuit
et jour aux fortifications de Raguse et de Stagno.»
«Le prince de Neufchâtel m'écrivait, le 8 juillet 1807: «Raguse doit
définitivement rester réunie à la Dalmatie; vous devez donc faire
continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur état.»
«Les intentions de Sa Majesté étaient bien formelles, bien manifestées;
et, malgré ma demande et mes sollicitations, il n'a jamais été fait, en
l'an 1806, pour les fortifications dans l'État de Raguse, que
soixante-dix-sept mille francs, dont six ou sept mille étaient déjà
dépensés à mon arrivée, et dix-neuf mille trois cents francs seulement
depuis le 1er janvier 1807 jusqu'à ce moment, quoiqu'il fallût plus de
trois cent mille francs pour exécuter (quoique d'une manière
provisoire), les ordres qui m'étaient donnés.
«J'ai pris possession des places des Bouches. Il fallait armer la côte;
il fallait mettre en ordre Cattaro. On n'a fait aucune espèce de fonds
pour cet objet, quoi que j'aie pu demander et dire. Cependant les
travaux étaient urgents. Il y a peu de jours que Sa Majesté me faisait
l'honneur de m'écrire: «Je suppose que dans le cas où une escadre de
douze à quinze vaisseaux arriverait à Cattaro ou à Raguse, les mesures
sont prises pour la mettre à l'abri de forces supérieures. Répondez-moi
cependant sur cette question.»
«J'ai cru devoir, par suite de cette lettre, augmenter les dispositions
défensives des rades de Raguse et de Castelnovo, et on les exécute en ce
moment. Voilà pour les travaux du génie.
«En résultat, on n'a fait, jusqu'au mois de juin 1807, aucuns fonds pour
les travaux de l'artillerie en Dalmatie, et, jusqu'à ce moment, il n'a
pas encore été fait pour l'État de Raguse et de l'Albanie le quart des
fonds qui étaient nécessaires au génie pour exécuter les travaux
d'urgence qui étaient ordonnés d'une manière pressante. Il fallait
cependant pourvoir aux dépenses des uns et des autres.
«Pendant la guerre avec les Russes, nos communications étaient
entièrement interceptées dans nos canaux. Les troupes ne pouvaient donc
suivre que la communication par terre. Or cette communication est rendue
difficile par la Narenta et la Cettina, deux rivières fortes et sur
lesquelles il n'y avait aucun moyen de passage organisé; il a fallu y
faire construire des ponts de bateaux; et sans doute j'aurais été
inexcusable si, dans le cas du siége de Raguse, je n'avais pu aller à
son secours faute de pouvoir passer ces rivières. L'exemple de la marche
du général Molitor ne peut être présenté en opposition avec ce que je
dois attendre. Il est arrivé à Spalatro, à Stagno par mer, et il
n'aurait jamais pu secourir Raguse si les Russes eussent alors occupé
les canaux, comme ils l'ont fait depuis, et dont ils ne sont jamais
sortis pendant 1807 jusqu'à la paix.
«À l'égard des approvisionnements de siége, puisqu'on avait fait un bon
fort à Lésina, puisqu'on avait mis en très-bon état de défense Stagno,
puisqu'on avait fortifié Knim et que je devais être en garde contre
l'Autriche, que Lésina pouvait être bloqué, comme il l'a été en effet
pendant six mois de suite, il fallait bien y mettre des
approvisionnements pour les garnisons qui devaient les défendre.
«À l'égard de ce que Votre Excellence ajoute que Sa Majesté trouve que
l'armée de Dalmatie coûte plus qu'une autre qui aurait le double de sa
force, je désirerais que Sa Majesté daignât motiver son opinion. J'ai la
conscience que, dans aucune armée, il n'y a plus d'ordre que dans
celle-ci, parce que je me suis occupé avec soin de surveiller toutes les
parties de l'administration; et, à cet égard, je n'ai que des
témoignages de satisfaction à donner à l'ordonnateur en chef Aubemon. Si
Sa Majesté veut se faire représenter les marchés qui étaient passés
avant mon arrivée et ceux qui ont été faits postérieurement, elle
s'assurera que l'administration est arrivée progressivement à être plus
économique de trente pour cent environ.
«Lorsque je suis arrivé, au mois de juillet 1806, la viande coûtait à
l'État trente quatre centimes la ration: elle est aujourd'hui à
vingt-deux centimes trois quarts.--De mauvais pain, à la même époque,
était à quarante et un centimes la ration, et aujourd'hui d'excellent
pain coûte vingt-sept à vingt-huit centimes. Les fournitures
extraordinaires sont payées en argent aux corps, sur revues et comme
solde, au pris de quinze centimes, fixées par Sa Majesté, et on ne perd
jamais une occasion de réduire les prix, quand la chose est possible.
«Les seules dépenses qui ont été un peu fortes ont été les transports
par mer, que j'avais cru pouvoir ordonner pour soulager les conscrits
venant d'Italie, fatigués, exténués par une route pénible et affaiblis
par les longues maladies qu'ils ont éprouvées cet été: cette dépense, à
l'avenir, n'aura plus lieu.
«Une autre dépense qui peut paraître considérable, et qui vous a été
soumise, est celle qui a rapport aux officiers envoyés à Constantinople,
aux officiers et aux courriers envoyés à la grande armée pendant 1807,
aux canonniers mis en marche pour Constantinople, aux officiers envoyés
dans toute la Turquie pour faire des itinéraires et des reconnaissances;
mais cette dépense ne pouvait pas être moindre, et tous ces mouvements
ont été précisément ordonnés, et l'état qui a été adressé à Votre
Excellence porte l'indication des individus qui ont été chargés de cette
mission et des dépenses qu'a occasionnées chacune d'elles.
«Je n'ai jamais eu ni traitement extraordinaire, ni fonds à ma
disposition, et l'argent pour ces dépenses n'a pu être pris que purement
et simplement dans la caisse de l'armée, au surplus, _légitimement_,
puisque j'y étais autorisé par une lettre du prince de Neufchâtel dont
j'ai eu l'honneur de vous envoyer copie.
«Il n'y a eu de violation de caisse, à l'armée de Dalmatie, qu'à la fin
de l'été 1806; alors l'administration de l'armée de Dalmatie dépendait
de celle d'Italie; on ne faisait aucune espèce de disposition de fonds,
ce qui faisait manquer tous les services à la fois et qui jetait partout
un désordre épouvantable.
«Depuis quinze ou seize mois que le ministre Dejean fait les fonds
directement, tout marche avec ordre et régularité, parce qu'il prévoit
tous nos besoins et qu'il y pourvoit.
«Je désire vivement que Sa Majesté se fasse rendre un compte détaillé
de l'administration de l'armée de Dalmatie; j'ose croire qu'elle aura
lieu d'en être satisfaite; et, si elle daigne remarquer que, par suite
de cette bonne administration, elle n'a jamais eu plus de sept cents
malades à la fois à l'hôpital, et que la mortalité a été presque nulle,
quoique neuf mille hommes aient passé à l'hôpital pendant l'année, elle
trouvera que les dispositions ont été bien ordonnées, que la
surveillance a été constante, et que nous avons fait la première de
toutes les économies, celle des hommes.
«Au surplus, comme le premier but que je me propose, le plus ardent de
tous mes désirs, est de suivre précisément les intentions de Sa Majesté,
je vous supplie de me dire quelle conduite je dois tenir à l'avenir,
lorsque les ordres que je recevrai ne seront pas d'accord avec les
moyens d'exécution.»