1808-1809
Sommaire.--Retour à Raguse.--Renversement de la république de
Raguse.--Moeurs intimes de la noblesse.--Craintes de l'Empereur sur
Corfou.--Les franciscains.--De la vraie force.--Le père gardien.--Le
protectorat.--Jalousie du vice-roi.--Secours à Hadgi-Bey.--Révolution
de Constantinople.--Intrigues à Pastrovicchio.--Instructions de
l'Empereur.--Composition de l'armée autrichienne: vingt-cinq mille
hommes et vingt-quatre pièces.--Diversion opportune.--Le duc de Raguse
commence les hostilités.--La Zermagna.--L'ennemi poussé sur
Obrovatz.--La bataille de Sicile perdue par le vice-roi.--Quartier
général à Benkovatz.--L'archiduc Jean, enhardi, écrit témérairement au
duc de Raguse de capituler.--Succès de la grande armée à Ratisbonne, et
marche de Napoléon sur Vienne.--Le vice-roi reprend l'offensive.--Le
duc de Raguse rentre en opération.--Clausel dirigé sur le mont
Kitta.--Combat de Gradshatz.--Le duc de Raguse est blessé.--Arrivée
devant Gospich.--Le duc de Raguse attaque.--L'ennemi, vaincu, bat en
retraite.--Les journées de Gospich sont les mêmes que celles d'Essling:
21 et 22 mai.--L'ennemi est battu à Ottochatz.--L'archiduc va rejoindre
Giulay.--Résumé de cette partie de campagne.
Au commencement de l'année 1808, j'allai à Raguse, pour y faire une
inspection; les circonstances m'obligèrent de changer l'ordre établi
dans ce pays et d'en détruire le gouvernement.
Cette petite république s'était mise sous la protection des Turcs,
auxquels elle reconnaissait une espèce de suzeraineté. Orcan, second
empereur des Turcs au quatorzième siècle, leur accorda la patente qu'ils
sollicitèrent de lui. Il l'a signée, en apposant au bas sa main trempée
dans l'encre. Par suite de cette protection, les Ragusais avaient cédé
au Grand Seigneur une double lisière de terre pour les séparer de la
Dalmatie et des bouches de Cattaro, et ne pas être en contact avec les
Vénitiens.
La population de l'État de Raguse ne s'élevait pas au delà de
trente-cinq mille âmes, et son territoire se composait d'une langue de
terre allant des bouches de Cattaro à la Dalmatie, et de quelques îles.
Un corps de noblesse, dont l'ancienneté dépasse de beaucoup celle des
plus vieilles maisons de l'Europe, possédait la souveraineté de temps
immémorial. Plusieurs familles font remonter, avec les droits les plus
évidents, leur origine au huitième siècle: elles sont contemporaines de
Charlemagne; leur filiation est bien établie; dès ce même temps, elles
étaient riches et puissantes. Telle est la famille Gozze, dont
l'ancêtre, lorsqu'il vint s'établir à Raguse et fut admis au partage de
la souveraineté, était un seigneur bosniaque très-riche en bestiaux. On
conçoit l'orgueil de cette aristocratie.
L'organisation politique, en rapport sur plusieurs points avec le
gouvernement vénitien, consacrait un grand conseil où tous les nobles,
âgés de vingt et un ans, étaient admis; ce conseil décidait de toutes
les grandes affaires; un conseil de dix formait le gouvernement avec le
recteur. Celui-ci demeurait au palais, jouissait des honneurs du
gouvernement, recevait les étrangers, etc.; mais il changeait tous les
mois. La simplicité du chef de la république eût pu nuire à sa dignité;
aussi ne pouvait-il jamais sortir du palais pendant le jour, excepté
pour les processions solennelles, où il était revêtu de tous les
attributs de son pouvoir.
La bourgeoisie de Raguse, recommandable par ses moeurs et son
instruction, se composait presque entièrement de capitaines de commerce
ou d'hommes retirés des affaires. Les nobles ragusais ne naviguaient
pas; mais ils avaient tous des intérêts dans les bâtiments de commerce.
Les tribunaux étaient choisis, pour un temps fixe, parmi les nobles,
ainsi que les délégués des administrations des différents districts.
Les habitants de la campagne, attachés à la glèbe, dépendaient des
nobles auxquels les villages appartenaient. Jamais on n'a vu un pays
plus heureux, plus prospère par une louable industrie, une sage économie
et une aisance bien entendue. Chacun avait sa propre maison et n'était
pas réduit à loger chez un autre; maison petite, mais propre, meublée
convenablement avec des meubles achetés en France ou en Angleterre.
Chaque famille avait aussi sa maison de campagne, soit à Gravosa, soit
au val d'Ombla, à Malfi ou à Breno. Quelques familles riches en avaient
eux qu'elles habitaient suivant les saisons.
Ce territoire, si borné, était cultivé admirablement. Pas un pouce de
terre n'était négligé. Pour en augmenter la surface, on bâtissait des
terrasses partout où cela était possible. Les moeurs étaient très-douces
dans toutes les classes, chez les paysans heureux et laborieux, chez les
bourgeois qui avaient beaucoup voyagé et où il y avait de l'aisance, et
chez les nobles dont l'éducation était faite ordinairement à Sienne, à
Bologne, ou dans quelque autre ville de l'Italie, d'où ils rapportaient
dans leur patrie des moeurs polies et beaucoup d'instruction. L'habitude
d'une situation élevée et du pouvoir leur donnait le ton et les manières
des plus grandes villes et des gens les plus considérables de nos pays.
Les femmes y participaient tellement, que les dames de Raguse auraient
pu être comparées et confondues avec les plus grandes dames de Milan et
de Bologne. Des savants, illustres comme le père Boscovich, des
littérateurs d'un ordre distingué, et de mon temps l'abbé Zamagna,
faisaient l'ornement et les délices de cette ville. Le véritable
territoire des Ragusais était la mer; un pavillon neutre leur donnait le
moyen de l'exploiter avec beaucoup d'industrie et de bénéfices.
Cette petite population entretenait deux cent soixante-quinze bâtiments,
qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports
de l'Europe, quelquefois aux Antilles, et dans l'Inde.
C'est cette heureuse population à laquelle nous sommes venus enlever
brusquement la paix et la prospérité. Sa douceur était telle, qu'ayant
été traitée avec équité et désintéressement par les délégués d'un
pouvoir oppresseur, elle n'en a jamais voulu aux individus qui ont été
involontairement les agents de leur infortune: c'est tout au plus s'ils
en voulaient à l'auteur de leurs maux. Je parle de la population en
masse; car, pour le corps de la noblesse, si elle n'en voulait pas aux
généraux, elle savait bien quels sentiments elle devait à l'Empereur.
J'ajouterai un mot sur les moeurs intérieures. La noblesse se divisait
en deux fractions, toutes les deux égales en droits, mais non en
considération. Les dénominations de Salamanquais et Sorbonnais, servant
à les distinguer, datent probablement de l'époque des guerres entre
François Ier et Charles V, et dépendaient sans doute du lieu où on avait
étudié, et du souverain qu'on servait. Les premiers, plus considérés et
en général plus riches, passaient pour très-intègres: dans leurs
fonctions de juges, ils étaient incorruptibles. On accusait les autres
de vénalité, et le plus grand nombre était fort pauvre. Il est
impossible d'exprimer le mépris des Salamanquais pour les Sorbonnais.
Égaux en droits, votant dans la même salle, sur les mêmes questions, ils
ne se saluaient pas dans la rue. Un Salamanquais épousant une
Sorbonnaise devenait lui-même Sorbonnais, à plus forte raison ses
enfants; et tous étaient reniés par leur famille. En 1666, le grand
conseil était assemblé dans le palais quand un tremblement de terre le
fit crouler: beaucoup de familles furent éteintes. Le corps de la
noblesse fut recruté par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent
réputés Sorbonnais.
En général, les nobles étaient fiers et durs envers les bourgeois,
particulièrement les Sorbonnais; et les bourgeois eux-mêmes, à l'exemple
des nobles, se divisaient en deux confréries, celle de Saint-Antoine, et
celle de Saint-Lazare. La première traitait l'autre avec dédain, tant
les amours-propres sont ingénieux à créer des distinctions dans le but
d'humilier autrui.
Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causés par notre
présence furent sentis moins vivement, parce que cette même présence
confondait beaucoup les nuances, objet de désespoir pour le plus grand
nombre.
J'avais montré beaucoup d'égards aux chefs du pays, à tout ce qu'il y
avait de gens distingués et remarquables; mais je ne pouvais pas leur
rendre ce qu'ils avaient perdu. Ils s'agitèrent, dans la mesure de leurs
forces, cherchèrent partout, à Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople,
des appuis. Lors de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation
stipulée, et les paroles les plus indiscrètes des nobles amenèrent des
projets de réaction et de vengeance contre les amis des Français. On fit
circuler une liste de cinquante-quatre familles destinées à être
bannies. Cette découverte m'inspira de l'indignation, et je la témoignai
hautement. Les sénateurs, effrayés, désavouèrent la liste, mais n'en
continuèrent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence
et de mystère. Ils s'adressèrent au pacha de Bosnie, et lui envoyèrent
des cadeaux pour le décider à agir dans leur intérêt auprès du Grand
Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d'eux, et m'informa de
leur démarche.
Un ordre de l'Empereur, transmis par le vice-roi, avait prescrit aux
bâtiments ragusais de prendre le pavillon du royaume d'Italie. Cette
mesure, exécutée à Constantinople par ordre de l'ambassade de France,
fut ordonnée à Raguse par une proclamation affichée. Le gouvernement
fit arracher les affiches. Il y eut alors lutte ouverte entre nous et
ce gouvernement, et il fallut se résoudre à le détruire; un arrêté
suffit pour cela. Je défendis aux sénateurs de s'assembler, et j'établis
des autorités nouvelles. Je fis choix d'un homme capable pour diriger
l'administration du pays; je constituai un tribunal, des juges de paix,
tous les pouvoirs indispensables, et, en même temps, j'organisai les
rouages administratifs les moins dispendieux possible; je m'occupai de
beaucoup de choses utiles, et des écoles spécialement. Enfin je pris
possession des archives et du palais.
Je donnai beaucoup de fêtes aux dames de Raguse; on s'habitua à ce
nouvel ordre de choses comme on s'habitue à tout; et, après un séjour
de quelques mois, je rentrai à Zara.
À cette époque, l'Empereur eut la crainte de voir les Anglais faire le
siége de Corfou, et je reçus l'ordre de me préparer à aller, dans ce
cas, à son secours. À cet effet, je me mis en rapport avec tous les
pachas de l'Albanie; j'arrêtai un projet d'opérations, et préparai
quelques moyens. Heureusement les craintes ne se réalisèrent pas. Les
Anglais, maîtres de la mer, la longueur de la route, la nature des
chemins et la nécessité de passer toujours d'un bassin dans un autre,
auraient rendu l'opération très-difficile, et la marche longue et
pénible. Tout se borna à l'envoi d'un convoi de poudre et de quelques
officiers, et cet envoi fut l'occasion d'un événement malheureux,
L'adjudant-commandant Bailleul et trois officiers avaient voyagé
jusqu'à Antivari fort paisiblement. Arrivés dans cette ville, des Turcs
leur cherchèrent querelle et les massacrèrent. Je demandai la tête des
coupables, et le pacha de Scutari prit l'engagement de les livrer; mais
il n'en fit rien. Je réclamai le passage pour un bataillon italien;
mais, après une réponse évasive, un refus formel fut donné, par suite,
dit le pacha, des ordres du Grand Seigneur. Ainsi nous dûmes renoncer à
rien envoyer par terre. Des envois de poudre eurent lieu par mer.
Quelques-uns parvinrent; d'autres furent pris.
J'avais été à même de remarquer la grande influence des franciscains en
Dalmatie. Ces moines, fort éclairés, et infiniment supérieur sous tous
les rapports au reste du clergé de la province, habitent onze couvents.
Charitables, zélés dans l'exercice de leurs devoirs, ils desservent un
grand nombre de cures. Rien n'était plus utile que de les gagner; car
les avoir pour amis, c'était donner au gouvernement toute la force
morale qui leur était propre. Découvrir où est la force dans un pays et
la séduire, voilà, pour des conquérants, ce qui constitue l'art de
gouverner sans tyrannie. La force ne se déplace pas à volonté: elle
existe parce qu'elle existe; elle change de mains suivant les temps,
suivant les siècles, mais surtout suivant la manière dont les lumières
et les richesses sont réparties; car ce sont les deux éléments qui la
constituent.
Je fis donc ma cour aux moines franciscains. Je ne voyageais jamais
sans aller loger de préférence chez eux quand un de leurs couvents était
à portée. J'y trouvais mon compte de toutes les manières, car j'étais
toujours reçu avec empressement. Les moines, malgré leur humilité
apparente, ne manquent pas d'orgueil et sont très-sensibles aux égards
des dépositaires de l'autorité. Plusieurs d'entre eux étaient
remarquables par leur esprit et leur courage. Le père..., gardien du
couvent de Signe, fit à cette époque une action digne d'admiration, et
qui honore son caractère et sa foi.
La Dalmatie est sujette aux tremblements de terre, et ces accidents ont
causé quelquefois de grands désastres. Le bourg de Signe en porte encore
les traces. Un tremblement de terre a détruit ses fortifications, et
leurs débris amoncelés en perpétuent le souvenir. À l'époque dont je
parle, le père gardien de Signe prêchait dans l'église de son couvent,
où toute la population s'était rassemblée. Tout à coup une secousse se
fait sentir. Tout le monde s'empresse de se lever pour fuir. Le
prédicateur, sans s'émouvoir, et d'une voix de tonnerre, s'écrie:
«Impies que vous êtes, vous tremblez, et vous êtes dans la maison de
Dieu!» Chacun se rassit, et le prédicateur continua son sermon. Un
semblable trait a manqué à la gloire de Bossuet.--Peu après, je le fis
nommer provincial de son ordre.
Du temps du gouvernement vénitien, les moines étaient dans l'usage de
choisir un protecteur qu'ils prenaient toujours parmi les nobles
vénitiens. Devenu leur patron, c'était lui qui faisait valoir leurs
réclamations, et, pour prix de cette protection, ils priaient pour lui.
Me trouvant si bienveillant pour eux, ils m'offrirent cette dignité. Je
l'acceptai avec empressement. Je donnai à chacun de leurs couvents un
portrait de l'Empereur; mon nom fut prononcé chaque jour dans leurs
prières, et ils me délivrèrent une pancarte qui, en consacrant cette
dignité en ma personne, me donne le droit de mourir dans les habits de
l'ordre de Saint-François. Je ne crois pas que j'userai de ce privilége;
mais un autre avantage plus réel et plus actuel en résulta pour moi. Du
jour où je fus protecteur des franciscains, j'eus, par cela même, plus
d'autorité sur l'esprit des paysans dalmates que par le commandement
dont j'étais investi et le nombre de mes soldats.
Cette nomination, dont chacun peut juger le motif et l'esprit,
mécontenta le vice-roi d'Italie, qui la regarda comme une usurpation du
pouvoir. Le vice-roi prit le nom de l'Empereur pour m'exprimer son
mécontentement. La _Gazette de Milan_ publia un article assez
désagréable pour moi, ou il était dit que l'Empereur seul, restaurateur
du culte, était protecteur de la religion. Je n'étais pas le protecteur
de la religion; j'étais le protecteur de quelques pauvres moines,
réclamant un appui auprès du souverain, ou plutôt auprès de
l'administration. Je laissai passer l'orage; je conservai ma dignité,
si singulièrement jalousée, et je continuai à profiter du bien qui en
résultait pour le gouvernement et le pays.
Il était toujours question d'opérations en Turquie; quelques symptômes
autorisaient encore des espérances. Cependant, la situation de l'Espagne
prenant trop de gravité, on ne pouvait sérieusement penser à
entreprendre une conquête qui pourrait entraîner plus tard d'autres
guerres. Mon séjour se prolongerait donc probablement en Dalmatie.
Afin de rendre supportable la carrière agitée et errante que j'ai menée,
j'ai toujours eu pour principe de m'arranger dans chaque circonstance
comme si je devais passer ma vie dans la situation présente. Cette
habitude m'a toujours procuré des jouissances, du bien-être, et m'a
préservé de l'ennui. À l'époque dont je parle, j'imaginai de consacrer
ma vie à un travail d'étude régulier et journalier.
J'avais constamment avec moi une bibliothèque choisie de six cents
volumes; dans les moments de repos, au milieu de mes campagnes, ces
livres étaient mes délices et ceux des officiers qui m'entouraient. Je
recommençai l'étude de l'histoire, et je lus avec plus de méthode et
plus de fruit qu'autrefois.
Un abbé romain, appelé Zelli, homme d'une grande instruction et d'un
esprit très-remarquable, occupait un poste dans l'instruction publique.
Je me liai intimement avec lui, et il me fit un cours complet de chimie.
Cette science a souvent absorbé mes loisirs, et c'est lui véritablement
qui me l'a apprise. Je fis aussi un cours complet d'anatomie. Mon
chirurgien en chef, Fabre, homme d'un grand talent, qui plus tard m'a
sauvé la vie peut-être, mais au moins le bras, voulut bien s'en charger
Enfin une année entière, sauf quelques absences, consacrée à une étude
de dix heures par jour, a contribué puissamment au peu que je sais.
L'Empereur, à cette époque, attachait beaucoup de prix à obtenir la
soumission des Monténégrins. Nous étions en état de paix et de bonne
intelligence, mais ils n'avaient pas renoncé à leur indépendance.
L'Empereur, il est vrai, ne leur demandait pas de devenir sujets comme
les Dalmates, mais il voulait d'eux un acte qui leur fît réclamer sa
protection. Cette question délicate, entamée plusieurs fois avec le
vladika, n'aboutit jamais à un succès complet. Il donnait des
espérances, mais ne finissait rien. Il lui fallait du temps, disait-il,
pour préparer les esprits; il répondait toujours que, si l'Empereur
faisait la guerre aux Turcs, il pouvait compter sur toute la population
du Monténégro. Enfin il consulta l'assemblée; l'avis fut d'attendre la
réponse aux demandes faites à leur égard à Saint-Pétersbourg. J'envoyai
un consul pour résider auprès des Monténégrins; je choisis un officier
de la légion dalmate appelé Tomich, homme très-intelligent. Mais
l'archevêque, tout en l'accueillant avec égards, s'opposa à ce que sa
résidence habituelle fût dans le Monténégro, il me demanda de fixer sa
demeure à Cattaro; il viendrait le trouver dans son couvent de Czettin
toutes les fois qu'il aurait quelque chose à traiter. Après avoir
prodigué ses protestations et dit même qu'il priait pour l'empereur
Napoléon et son armée de Dalmatie, il me laissa entrevoir sa répugnance
à l'acte qu'on réclamait. Indépendamment des rapports de religion, des
habitudes anciennes existant entre lui et la Russie, des bienfaits qu'il
en avait reçus, de ceux qu'il pouvait espérer encore, il convenait mieux
à sa politique d'avoir pour protecteur un souverain dont les États
étaient à trois cents lieues de lui qu'un souverain dont les possessions
étaient contiguës avec son territoire. Dans une position comme la
sienne, on veut un appui, un bienfaiteur, un patron, le chef d'un
système, mais on ne veut pas un maître, et c'est un maître qu'on se
donne quand c'est d'un souverain puissant et placé comme l'était
Napoléon par rapport au Monténégro qu'on réclame la protection. Les
négociations continuèrent jusque bien avant dans l'année 1808; et, dans
l'espérance de les mener à bien, je fis préparer pour le vladika de
riches cadeaux, entre autres choses un portrait de Napoléon entouré de
fort beaux diamants, et je laissai ébruiter à dessein ces préparatifs;
mais tout cela n'aboutit à rien.
Des intrigues autrichiennes et des conseils venus de Pétersbourg vinrent
compliquer cette affaire. Le ton et les manières de l'archevêque
changèrent après l'arrivée d'un courrier venu de Vienne. J'écrivis à
l'Empereur pour l'en prévenir et lui dire que, s'il prévoyait une
rupture, soit avec les Russes, soit avec les Autrichiens, il fallait
profiter de la paix pour soumettre ce pays par la force. Je lui
demandais huit jours et sept à huit mille hommes. De Czettin, le grand
couvent de ces cantons, j'aurais fait une forteresse pour dominer tout
le pays après la conquête. Pour servir de point de sûreté aux troupes
françaises, j'y aurais établi leurs magasins. Afin d'affaiblir la
population, j'y aurais levé un fort régiment. Ce régiment, formé en
Italie, aurait reçu plus tard une destination plus éloignée; enfin je
proposais, à la manière des Romains et de Charlemagne, de transporter
hors de son pays une partie de la population, et de l'envoyer, par
exemple, posséder et défricher les bruyères du camp de Zeist, autour de
la pyramide; mais aucun de ces divers projets ne convint à l'Empereur.
Une dernière proposition du vladika à l'assemblée générale, de se mettre
sous la protection de l'Empereur, fut encore renouvelée, mais seulement
pour la forme et avec mollesse. Combattue par ses amis mêmes, elle fut
rejetée à l'unanimité. Les rapports de l'archevêque avec Vienne
devinrent chaque jour plus fréquents, et ses dispositions pour nous
moins favorables. Il fit aussi la paix avec son ennemi éternel, le pacha
de Scutari. Celui-ci, de son côté, avait fait quelques armements depuis
le massacre d'Antivari, et son refus de donner passage à des troupes
françaises pour Corfou. On parla d'invasion de sa part dans les bouches,
avec l'appui des Monténégrins. L'alarme s'en répandit dans la province;
mais tout cela était absurde, au moins pour le moment. Je calmai les
esprits en envoyant quelques renforts de troupes dans la partie des
bouches qui confine au pachalik de Scutari, dans le comté de
Pastrovicchio.
J'eus dans le même temps à me mêler d'une petite affaire de la
frontière. Un Turc, nommé Hadgi-Bey, possesseur de trente-deux villages,
fort dévoué aux intérêts de la France, fut en discussion, les armes à
la main, avec ses frères. Pendant une absence, ils se révoltèrent. À
son retour, il se mit à la tête de ceux qui lui étaient restés fidèles,
et il les combattit. Après diverses chances favorables et contraires,
la fortune l'abandonna, et il fut forcé de se réfugier dans son fort
d'Uttovo. Il s'y défendait depuis six mois, et il était au moment de se
rendre faute de vivres: sa reddition, c'était sa mort; il invoqua mon
secours. Je crus de mon devoir de le sauver. Je ne voulais pas décider
entre lui et ses frères; mais lui donner les moyens d'attendre la
décision du pacha dont il dépendait. Je lui envoyai le général Delaunai
avec un bataillon du 79e régiment et un grand convoi de vivres. Le
général avait défense de commettre des hostilités contre les ennemis de
Hadgi-Bey, s'ils ne s'opposaient pas à sa marche. Tout se passa
pacifiquement; ils se retirèrent à notre approche. Hadgi-Bey fut sauvé
et bien approvisionné; et le pacha de Bosnie, informé de mes motifs, me
remercia. Mais les approvisionnements s'épuisèrent, et il fallut de
nouveau venir à son secours. Alors ses frères essayèrent de résister.
Il fallut revenir encore plus tard. Je ne pouvais pas laisser périr un
homme dont j'avais soutenu les intérêts avec tant de constance, car on
s'attache plus par les bienfaits accordés que par les services reçus;
en agissant ainsi, on défend son propre ouvrage. Cette fois, je chargeai
de l'opération le général Clausel, avec un détachement considérable et
l'autorisation de négocier un arrangement convenable pour assurer la
paix de cette famille. Il y parvint, et la tranquillité fut rétablie sur
cette frontière. Je sollicitai le titre de pacha à deux queues auprès de
la Porte, pour Hadgi-Bey. Il fut promis sur-le-champ et donné quelque
temps après. L'existence de Hadgi-Bey et de tous les seigneurs turcs de
la Bosnie et de l'Erzegovine rappelle celle des seigneurs français au
moyen âge.
Dans le courant du mois d'août 1808, je reçus la nouvelle d'une
révolution en Turquie. Moustapha-Beïractar, parti de Routschouk, arriva
avec ses troupes à Constantinople, pour replacer Sélim sur le trône;
mais, au moment où il entrait dans le sérail, le cadavre de son maître
lui fut présenté. Sélim déposé et remplacé par Mahmoud, actuellement
régnant, Beïractar fut nommé grand vizir. Il s'occupa des réformes qui
avaient fait succomber Sélim sous le poids des mécontentements; mais,
peu de mois après, il périt lui-même, à la suite d'une insurrection des
janissaires. On se rappelle avec quel courage il finit. Quand il vit la
partie désespérée, il laissa envahir son palais, et, au moment où il le
vit entièrement rempli d'insurgés, Beïractar mit le feu aux poudres
rassemblées et sauta avec eux. Ce furent là ses funérailles, et elles
en valent bien d'autres.
J'avais remarqué le changement graduel du vladika et des Monténégrins
envers nous. Au commencement de septembre, leur inimitié se montra à
découvert. Des intrigues avaient été ourdies par eux dans les comtés de
Pastrovicchio, situés à leur frontière. Celui de Braiki refusa tout à
coup l'obéissance et donna refuge à divers assassins poursuivis. Des
troupes furent envoyées pour rétablir l'ordre; les habitants résistèrent
et prirent les armes, soutenus par trois cents Monténégrins. Il y eut un
combat où justice fut faite, mais chèrement. Le général Delzons, qui s'y
rendit, au lieu de prendre avec lui une force convenable, se fit
accompagner seulement de deux cents hommes. Cette correction, infligée
avec des moyens trop faibles, lui coûta cinquante hommes tués ou
blessés. Le vladika, après avoir dirigé ces machinations, s'excusa en
déclarant ne pas être le maître. Cette insurrection, fomentée par lui,
avait éclaté sans ordre et plus tôt qu'il n'aurait voulu; mais c'était
le symptôme certain d'une guerre prochaine avec l'Autriche.
Mon hiver fut consacré tout à la fois aux soins de l'administration, à
continuer mes études avec ardeur, et à faire les dispositions pour
entrer en campagne, car tout annonçait une levée de boucliers prochaine
de la part de l'Autriche. Ne voulant pas être pris au dépourvu, je
préparai ce qui était nécessaire pour remplir convenablement la tâche
qui me serait imposée. Je reçus aussi les instructions de l'Empereur:
elles m'enjoignaient principalement de ne laisser en Dalmatie que la
quantité de troupes absolument indispensable, afin d'augmenter d'autant
le nombre de celles avec lesquelles j'entrerais en campagne. Cette
disposition était trop dans mes intérêts pour ne pas m'y conformer.
La première chose à faire était d'assurer l'approvisionnement des places
destinées à être gardées et défendues: en Albanie: Cattaro, Castelnovo
et Raguse; en Dalmatie: Zara, Klissa, Knim, et le fort San Nicolo de
Sebenico. Tout étant disposé pour évacuer les autres postes, on ouvrit
les remparts qui les défendaient. Les pièces de gros calibre, retirées
d'avance des batteries de mer ouvertes, furent mises en sûreté.
Le 60e régiment tout entier, un bataillon d'infanterie légère italienne,
le quatrième bataillon de la légion dalmate, et tout ce qui n'était pas
valide dans l'armée, renforcés d'un nombre convenable de canonniers et
de sapeurs, furent destinés à former toutes ces garnisons. La modicité
des garnisons, dont la force suffisait cependant à l'indispensable,
rendit les approvisionnements suffisants pour six ou huit mois, ce qui,
en présence des événements probables, me donnait beaucoup de sécurité.
J'avais prévu, de longue main, l'époque où j'irais chercher la guerre,
si la guerre ne venait pas me chercher. Dans l'un et l'autre cas, les
places ne devaient pas avoir de fortes garnisons. Pour remédier à cet
inconvénient obligé, j'avais institué des gardes nationales. En
accordant des distinctions, j'engageai les jeunes gens des meilleures
familles à se mettre à leur tête. Quelques éloges piquèrent leur
amour-propre, et j'étais parvenu à faire de cette troupe un corps de
milice en état de servir.
Les garnisons des places eurent ainsi, pour corps auxiliaires, un bon
bataillon à Cattaro, deux à Raguse, et un à Zara, sans qu'il en coûtât
autre chose que des armes et un supplément de vivres pendant les jours
de service. Knim renfermait un approvisionnement extraordinaire, destiné
à nourrir l'armée pendant qu'elle serait rassemblée sur la frontière.
J'avais de bons soldats, dévoués, braves, instruits; mais mon matériel
était nul. Mon artillerie se composait seulement de douze bouches à feu.
J'avais assez de chevaux pour les traîner, mais non pour transporter
leurs approvisionnements. Je n'avais pas un cheval de trait pour les
vivres; je n'avais rien de ce qui appartient aux ambulances: il fallut
tout créer avec les moyens du pays.
La Dalmatie possède une grande quantité de petits chevaux de bât; tous
les transports se font par leur moyen. Le recensement en porta le nombre
au delà de quatre-vingt mille. J'ordonnai une levée de deux mille
chevaux. Mille furent consacrés à porter des munitions, mille aux
ambulances et aux vivres, et on construisit des caisses pour renfermer
les munitions, les objets de pansement et les vivres. La charge
consommée, le cheval devait être consacré à transporter des blessés. Je
levai un corps de mille Pandours, espèce de gendarmes de la Dalmatie,
pour l'escorte, la surveillance, et la conservation de ces deux mille
chevaux, qui avaient aussi leurs propres conducteurs. Les rations de
vivres étant composées en partie de biscuit et en partie de riz, les
soldats purent porter, sans se fatiguer, huit jours de vivres. Après
avoir formé les garnisons ainsi que je l'ai indiqué, et laissé les
places entre les mains d'officiers capables, à la fin de mars, je
réunis, dans les environs de Zara, de Benkovatz et d'Ostrovitza, l'armée
prête à entrer en campagne. Sa force était de neuf mille cinq cents
hommes d'infanterie, formés en deux divisions: première division
commandée par le général Montrichard, deuxième division par le général
Clauzel, et composées des régiments suivants: 8e et 18e d'infanterie
légère, 5e, 11e, 23e, 79e, 81e d'infanterie de ligne, quatre cents
chevaux, douze pièces de canon.
L'armée autrichienne en présence, plus du double de la mienne, se
composait, il est vrai, de troupes d'une qualité fort inférieure, de
dix-huit bataillons, tous croates, forts chacun de douze cents hommes,
savoir: les quatre bataillons du régiment de Licca, et deux bataillons
de chacun des sept autres régiments. La cavalerie avait quatre escadrons
de dragons légers, de sept cents chevaux, et l'artillerie vingt-quatre
bouches à feu. Ces troupes étaient sous les ordres du général
Stoisevich. J'avais de plus à combattre la population entière, qui, par
son organisation, est soumise aux dispositions militaires, s'arme, se
meut, et exécute tout ce qui lui est prescrit.
Cette organisation de la population me donnait la certitude qu'après
avoir obtenu des succès, après avoir conquis le pays, je ne recevrais
aucun secours des habitants, et ne trouverais que des villages
abandonnés et des maisons désertes. La difficulté de ma position et mon
isolement devaient m'empêcher de négliger aucun secours. J'essayai, par
la politique, une petite diversion qui me réussit et me fut utile alors,
mais qui, plus tard, me causa quelques embarras. Lors de la paix de
Sistow, conclue entre les Autrichiens et les Turcs, en 1791, une langue
de terre bordant le pied des montagnes dans la vallée de l'Unna, et
située sur la rive gauche de cette rivière, fut cédée par la Porte à
l'Autriche. Ce territoire, très-fertile, fort habité, et d'une longueur
de vingt lieues environ, est défendu par la forteresse de Czettin, dont
les Autrichiens, commandés par le général Devins, ne s'emparèrent
qu'après trois semaines de tranchée ouverte. Une question de
souveraineté pour les Turcs est en même temps une question de propriété;
car, comme ils répugnent à vivre sous une domination chrétienne, quand
le Grand Seigneur cède un territoire, souvent (en Europe du moins) ceux
qui l'habitent abandonnent leurs champs et se retirent. Il en fut ainsi
à l'époque dont je parle: alors le Grand Seigneur promit aux habitants
des confins dépossédés de leur donner ailleurs des terres équivalentes;
mais, en Turquie comme dans beaucoup d'autres pays, les souverains ne
tiennent pas toujours leurs engagements, et ces malheureux ne reçurent
rien. Les terres cédées, distribuées aux Croates, furent mises en
valeur, et de jolis villages y furent bâtis.
L'homme aime la justice, et garde toujours au fond du coeur le sentiment
énergique de ses droits. La force et la violence peuvent seules
l'empêcher de les faire valoir; mais, quand l'occasion devient
favorable, il l'entreprend souvent avec énergie. Les Turcs protestèrent
constamment contre une paix dans laquelle ils avaient été sacrifiés, et
se prétendaient toujours propriétaires légitimes des lieux cédés.
Dix-huit ans n'avaient pas apporté la moindre altération à leurs
dispositions à cet égard. Ces Turcs étaient les capitaines de la
frontière, espèce de seigneurs féodaux, habitant des châteaux défensifs
et rappelant les seigneurs français du moyen âge.
Instruit de cet état de choses, j'engageai le consul de France à
fomenter le mécontentement. Il pourrait amener des hostilités sur la
frontière, et les hostilités ne pourraient être qu'à mon profit. Pour
des barbares, dont la prévoyance ne va pas jusqu'au lendemain,
l'occasion était belle. Toutes les troupes croates en état de combattre
avaient pris les armes, et étaient sorties de leurs villages: les postes
fortifiés, situés en vue les uns des autres, appelés _chardaks_, étaient
confiés à des invalides; la forteresse de Czettin elle-même était
occupée par des vieillards. Les Turcs ne purent résister à la tentation.
Un beau jour, ils envahirent sur tous les points toutes les terres
contestées; ils égorgèrent les Croates surpris dans leurs postes, et
brûlèrent les villages. Toute la population se réfugia dans l'intérieur;
mais, par suite de cet esprit de justice dont je parlais tout à l'heure,
ces Turcs si violents, si emportés, s'arrêtèrent d'eux-mêmes à
l'ancienne frontière. Cette invasion jeta un grand effroi dans le pays.
Le général Stoisevich détacha deux bataillons pour le protéger et
prévenir de nouveaux malheurs, précisément peu de jours avant le moment
où je devais entrer en campagne.
L'Empereur m'avait donné pour instruction de rassembler mes troupes
aussitôt que la guerre serait certaine, et d'entrer en campagne dès
qu'elle serait déclarée, afin de faire diversion en faveur de l'armée
d'Italie. Depuis un mois, mes troupes étaient réunies sur la frontière,
et prêtes à marcher. Les hostilités ayant commencé en Italie, je me
décidai à en faire autant de mon côté, mais avec réserve et prudence,
car je ne pouvais déboucher qu'après des succès préalables de l'armée
d'Italie. En effet, si, une fois arrivé dans le coeur de la Croatie,
j'avais appris que cette armée était battue, il aurait été aussi
difficile de m'y soutenir que fâcheux de revenir sur mes pas. Mon
mouvement devait être fait avec vigueur et décision; mais, vu la
faiblesse de mon corps d'armée, ce ne pouvait être qu'un mouvement
secondaire et subordonné à ceux de l'armée d'Italie.
La Zermagna sépare la Croatie de la Dalmatie. La grande route, qui
traverse la Croatie, aboutit à la haute Zermagna. Par là seulement
pouvait agir un corps d'armée. Mais, dans cette situation, tous les
corps ennemis, qui étaient placés sur la basse Zermagna, étant maîtres
de la franchir, menaçaient la communication de l'armée avec Zara. Afin
de la couvrir, je donnai ordre de couler tous les bateaux de la partie
inférieure de la rivière, et de rompre les ponts situés dans le reste
de son cours.
J'envoyai de ce côté le général Soyez, avec sa brigade, tandis que la
masse de mes troupes se portait en avant de Knim. L'ennemi, profitant
des gués de la partie supérieure, se présenta en forces. Le général
Soyez le repoussa; mais, le voyant s'accroître devant lui, il crut
prudent de se rapprocher de moi. J'arrivai sur ces entrefaites à son
secours avec une brigade. Je donnai l'ordre au colonel Cazeaux et au
chef de bataillon Jardet, du 18e, de culbuter ce qu'ils avaient devant
eux et de poursuivre l'ennemi jusque dans Obrovatz, l'épée dans les
reins. Cet ordre ne fut que trop ponctuellement exécuté: tout céda, tout
plia devant le bataillon commandé par Jardet; quatre cents hommes furent
tués, blessés ou pris. Mais, cet officier s'étant précipité, avec la
tête de son bataillon, jusque dans Obrovatz même, situé au pied de
l'escarpement, le feu vif des Autrichiens, placés sur les rochers de la
rive opposée, fut si meurtrier, que la queue du bataillon ne put pas
suivre la tête. Celle-ci, mêlée avec les Croates, était descendue jusque
dans la ville. Remonter en plein jour, c'était impossible à cette
fraction de troupes. Comme la brigade placée en arrière n'attendait que
le retour du bataillon pour avancer, Jardet crut bien faire de lui
envoyer l'ordre de faire son mouvement sur-le-champ, tandis qu'il
attendrait la nuit pour le rejoindre avec les soixante ou quatre-vingts
hommes qu'il avait près de lui. Le bataillon arriva; mais, après son
départ, les Croates, dispersés dans les montagnes, revinrent et firent
prisonniers Jardet et son détachement. Cet officier, de la plus haute
distinction et fait pour arriver à tout, en qui j'avais une confiance
sans bornes, me fut, heureusement, bientôt rendu par un échange. Je le
pris près de moi: devenu mon premier aide de camp, il fut tué à la
bataille de Lutzen, quatre ans après.
L'ennemi avait réuni ses troupes sur le mont Kitta, appuyé à la Zermagna
et couvert par un de ses affluents. Cette position était retranchée, et
il avait ses réserves placées dans le fond de la vallée et près de la
grande route qui conduit à Gradschatz. Une forte avant-garde de cinq à
six mille hommes occupait le plateau de Bender; en avant de la position
défensive, trois bataillons, deux de Sluin et un d'Ottochaz, formaient
une première ligne assez mal soutenue. Le 1er mai, je la fis attaquer
par les voltigeurs du 8e et un bataillon du 11e, pour m'approcher
davantage de la masse des forces ennemies et juger de sa position, en
faisant rentrer ainsi tout ce qui en était détaché. Culbuter cette
ligne fut l'affaire d'un moment; on la jeta en partie dans un ravin, et
on lui tua beaucoup de monde. Une réserve d'environ mille hommes vint à
son secours et partagea sa défaite. Je fus à même de juger la manière
dont l'ennemi était établi et d'apprécier la force de sa position. Il
était trop tard pour continuer l'action, et je remis au lendemain à
l'attaquer.
Pendant la nuit, une pluie épouvantable, un vrai déluge, comme on en
voit dans le Midi, vint gonfler les rivières. Il n'était plus possible
de tenter l'attaque projetée. La Zermagna seule présentait un obstacle
insurmontable. Il fallait attendre que ses eaux fussent écoulées. Mais,
le soir du 2 mai, une lettre du vice-roi, qu'un aviso avait apportée à
Zara, me parvint. Il m'annonçait le mauvais début de la campagne en
Italie, sa retraite sur la Piave et peut-être sur l'Adige, par suite de
la perte de la bataille de Sacile. Il était très-heureux pour moi que
ces importantes nouvelles me fussent arrivées avant d'avoir livré un
grand combat, dès lors sans objet. Je me décidai à me retirer le
lendemain, à me rapprocher de mes ressources et de mes vivres, et je
revins à Benkovatz, où j'établis mon quartier général. Le bataillon de
Pandours, organisé pour l'escorte des subsistances, se livra à quelques
désordres, qui furent promptement punis. Cette sévérité en prévint de
nouveaux.
Des montagnes de la Croatie étaient descendues des bandes qui couraient
au milieu des cantonnements et désolaient le pays entre la Zermagna et
la Kerka. Je profitai de ce moment de repos pour leur donner la chasse
et pour en purger le territoire.
Les succès des autrichiens obtenus au commencement de la campagne en
Italie, la conquête du Frioul et le gain de la bataille de Sacile
avaient donné une grande confiance à l'archiduc Jean. Il m'écrivit pour
me proposer d'évacuer la Dalmatie, motivant sa lettre sur
l'impossibilité d'être secouru et mon entier isolement. Il
m'accorderait, ajoutait-il, les meilleures conditions, en raison de la
réputation de mes troupes et par considération pour moi. Je crus qu'il
était au-dessous de moi de répondre à cette lettre.
Le 11 mai, je reçus une lettre du vice-roi, accompagnée des bulletins
de la grande armée, annonçant le succès de Ratisbonne et la marche de
Napoléon sur Vienne. Par suite de ce mouvement, le vice-roi allait
reprendre l'offensive et marcher sur le Frioul. Ses succès cette fois
ne pouvaient pas être incertains, et j'étais sûr, en marchant moi-même,
de le rencontrer. Je résolus de ne pas attendre un moment pour agir, et,
dès le surlendemain, 13, j'entrai en opération.
Je laissai la division Montrichard en observation devant le grand
débouché de la Zermagna, et je la plaçai de manière à pouvoir en même
temps soutenir au besoin, par un détachement, la division Clausel. Je
dirigeai celle-ci immédiatement sur les positions que j'avais reconnues
quinze jours avant, et au pied desquelles nous avions déjà combattu.
L'ennemi avait laissé environ quatre à cinq mille hommes sur la basse
Zermagna. La masse de ses troupes était divisée en deux portions: l'une
tenait en forces le mont Kitta, clef de la position; l'autre était dans
la vallée avec toute son artillerie et sa cavalerie. Ses dispositions
étaient tout à la fois offensives et défensives. Si nous avions éprouvé
un échec au mont Kitta, la colonne de la vallée aurait débouché avec
tous ses moyens organisés, tandis que le corps placé du côté d'Évernich,
dans les montagnes bornant la basse Zermagna, serait descendu, aurait
passé cette rivière et coupé ma communication avec Zara. Ce plan était
bien conçu, et, si un revers complet dans notre attaque eût été suivi
de ce mouvement, notre position serait devenue embarrassante; nous ne
pouvions plus de longtemps penser à déboucher.
Le mont Kitta offre une magnifique position. Son développement est assez
grand, et plusieurs pitons forment comme autant de redoutes. Son pied
est couvert et défendu par un affluent de la Zermagna, qui, ce jour-là,
était heureusement guéable.
Deux régiments de la division Clausel, le 8e léger et le 23e, furent
chargés d'enlever la position. Elle fut emportée après une vive
résistance. Je m'y rendis aussitôt, et j'appelai à moi le 11e et le
régiment de chasseurs à cheval, monté sur des chevaux bosniaques. Le
8e s'étant abandonné à la poursuite des troupes battues qui se
retiraient par les hauteurs, le 23e suivit. Je le fis arrêter, et je
renforçai la position avec le 11e, placé sur le revers et caché de
manière à ne pas être aperçu.
Le général Stoisevich vit, de la vallée où il était, l'événement arrivé
aux troupes du mont Kitta; il savait le prix de sa possession, soit
qu'il se bornât à la défensive, soit qu'il se décidât à essayer de
l'offensive: aussi voulut-il le reprendre et profiter du moment où, par
l'entraînement du succès, les troupes victorieuses s'éloigneraient du
lieu où elles avaient vaincu, sans avoir assuré suffisamment sa
conservation. Ayant mis en mouvement immédiatement au moins quatre mille
hommes du corps de la vallée, il se plaça à leur tête et gravit
directement le mont Kitta, en se dirigeant par la ligne la plus courte
sur ses sommités.
Je lançai quelques troupes en avant, avec ordre de rétrograder pour
l'encourager dans son mouvement. Le général Stoisevich marchait avec une
nuée de tirailleurs en avant de la colonne. Au moment où il croyait
atteindre son but et saisir la victoire, le 11e régiment se montra et
marcha à la baïonnette contre cette infanterie essoufflée, fatiguée; en
même temps, mes trois cents chasseurs ayant fait une charge sur ce qui
s'était le plus avancé, huit cents hommes, cinquante officiers furent
faits prisonniers, et avec eux le générai Stoisevich commandant cette
armée. La colonne rétrograda aussitôt dans la vallée et fit sa retraite
sur Popina, où des retranchements très-considérables avaient été
préparés.
Ce début de campagne était de bon augure. J'envoyai en toute hâte les
prisonniers à Zara, et, comme je ne leur donnais qu'une faible escorte,
je les dirigeai par Knim, Oerais et Sebenico: ainsi constamment couverts
par la Kerka, leur sûreté, pendant leur marche, ne fut jamais
compromise. Les pertes de l'ennemi, dans cette affaire, dépassèrent
trois mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Un assez grand nombre
de soldats, en outre, jeta ses armes pour fuir plus facilement dans les
rochers et échapper à la cavalerie, d'où il suit que ce combat affaiblit
l'ennemi d'environ quatre mille hommes.
Le lendemain, je marchai sur Popina. La division Montrichard et
l'artillerie s'y rendirent par la vallée, tandis que je m'y portai par
les montagnes avec la division Clausel. Les retranchements étaient
placés au point ou la route quitte les bords de la rivière. Un
développement suffisant, de bons appuis, rendaient l'attaque difficile.
À peine étais-je occupé à reconnaître le point le plus faible, que je
vis l'ennemi s'ébranler pour opérer sa retraite; je le suivis sans
retard. La prise du général Stoisevich contribua sans doute beaucoup au
changement de système.
Je fis poursuivre l'ennemi avec toute l'activité possible par mon
avant-garde. Marchant avec elle, j'avais donné l'ordre au reste de
l'armée de presser son mouvement pour me soutenir. Je rencontrai
l'arrière-garde ennemie à une lieue et demie de Gradschatz. Elle essaya
de nous arrêter pour favoriser le retour de la colonne d'Évernich
qu'elle couvrait; mais, culbutée, elle se retira jusque dans la plaine,
où l'armée était rassemblée.
Nous marchions sur le revers des montagnes au pied desquelles coule la
Zermagna. Le corps de quatre à cinq mille hommes, qui les occupait, dut
se diriger directement sur Gospich, par suite de la retraite précipitée
de l'arrière-garde. C'était à Gospich, au surplus, que l'ennemi comptait
rallier toutes ses forces et combattre de nouveau. Ce corps se trouvait
ainsi sur le flanc des troupes qui me suivaient. Leur voisinage
m'obligeant à marcher réuni, et quelques engagements en ayant imposé au
général Clausel, commandant la colonne, ce général ralentit la marche
des troupes, tandis que moi, comptant sur leur prochaine arrivée, je
m'étais engagé avec trois bataillons seulement. J'eus à soutenir un
combat extrêmement difficile. L'ennemi n'avait pas moins de dix mille
hommes autour de Gradschatz. D'abord tout à fait sur la défensive, il
s'aperçut fort tard du peu de monde qu'il avait devant lui; et c'est
alors seulement qu'il marcha sur nous. Mes troupes étaient si bonnes,
qu'on pouvait ne pas compter les ennemis; d'ailleurs le moindre
mouvement rétrograde pouvait avoir les plus grands inconvénients; aussi
me décidai-je à ne pas reculer d'un pas, et, pour soutenir la résolution
de mes troupes, je me tins dans le lieu le plus exposé. Je reçus un coup
de feu à la poitrine. Quoiqu'on se battît de très-près, ma blessure fut
légère. Je prêtais le flanc droit à l'ennemi, la balle vint de côté
frapper en glissant sur ma bretelle et ricocha. Les officiers placés
près de moi, au bruit qu'ils entendirent, me crurent tué. La commotion
avait été forte, et cinq minutes après je me trouvais mal.
Heureusement la nuit était entièrement close, et le combat finissait. Je
me rappellerai toute ma vie l'effet produit dans cette petite armée par
la nouvelle de ma blessure. Chacun éprouva une alarme très-vive et
montra un intérêt touchant. Indépendamment de l'attachement des soldats
pour leur chef, ils sentaient bien qu'un changement de commandement,
dans une situation aussi difficile et au commencement d'une opération
présentant d'aussi grands obstacles, pourrait être funeste. Aussi une
grande joie se peignit sur toutes les figures quand je reparus à cheval
le lendemain. Quelles douces acclamations! il me semble encore les
entendre. Digne récompense des plus grands dangers et des souffrances
les plus pénibles.
Le 18, au matin, l'ennemi avait évacué Gradschatz. Il opérait sa
retraite sur Gospich, où tout annonçait qu'il avait l'intention de
résister.
Je passai le 18 et le 19 à Gradschatz.
Pendant ces deux journées, un convoi de vivres et de munitions, escorté
par une partie de la garnison de Zara, me rejoignit, ainsi que tout ce
qui était resté en arrière. Je renvoyai les hommes du 60e avec des
prisonniers, en faisant mes adieux à la Dalmatie. Le 20, nous
continuâmes notre mouvement sur Gospich, et, le 21, nous arrivâmes de
bonne heure en vue de cette ville.
Indépendamment des colonnes d'Évernich et d'Obrovatz, il était arrivé
du Banat deux bataillons de renfort. Toute la population avait pris les
armes; ainsi nous trouvâmes là tout à la fois beaucoup de troupes devant
nous et des localités très-favorables à la défense.
Gospich est situé à la réunion de quatre rivières. De quelque côté qu'on
se présente, il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont
très-encaissées, et leurs bords sont à pic; on ne peut les passer que
devant les chaussées; une seule était guéable. Je me décidai à ne pas
attaquer de front Gospich, mais à tourner sa position pour menacer la
retraite de l'ennemi. Pour atteindre ce but, le bassin étant peu large,
il fallait passer une des rivières à la portée du canon des batteries
ennemies, situées de l'autre côté de la Licca, ou traverser des
montagnes de pierre, extrêmement âpres, où les Croates auraient pu, à
chaque pas, faire résistance. L'ennemi occupant la rive opposée de cette
rivière, l'en chasser était nécessaire pour rétablir le pont coupé la
veille. Deux compagnies de voltigeurs passèrent à gué et remplirent cet
objet. L'ennemi ne croyait pas possible le mouvement qui s'exécutait; il
était peu en forces sur ce point. Ces compagnies occupèrent deux pitons
situés près de la rivière. À peine eurent-elles pris position, que
l'ennemi déboucha derrière nous, par le pont de Bilai, et se porta sur
la division Montrichard, qui marchait derrière la division Clausel.
J'avais fort serré mes troupes pour rendre cette marche de flanc moins
longue, et elles étaient mal formées pour combattre. Je sentis toute
l'étendue de la crise, et voici les dispositions que je pris pour y
remédier.
Je donnai l'ordre au général Clausel de faire passer au général Delzons,
avec le 8e régiment, la petite rivière placée devant nous, afin
d'occuper les mamelons dont les voltigeurs s'étaient emparés, et de les
défendre avec la plus grande opiniâtreté. Je fis prendre lestement les
distances, par la queue de la colonne, à la division Montrichard, avec
laquelle j'allais combattre. Le général Montrichard, sans manquer de
bravoure personnelle, perdait toute son intelligence dans le danger; et,
vu les circonstances, je commandai moi-même ce jour-là sa division.
L'ennemi marcha à nous avec lenteur, ce qui nous donna le temps de nous
former et de nous mettre en position. Après y être resté quelques
moments pour juger des intentions de l'ennemi, je reconnus qu'il était
formé en trois colonnes. Celle du centre devançant un peu les autres,
je la fis attaquer sur-le-champ par le 18e régiment. À sa tête était le
générai Soyez. J'ordonnai ensuite l'attaque de la colonne de droite de
l'ennemi par le 79e, à la tête duquel marchait Montrichard.
Les charges du 18e furent brillantes. Tout céda devant ce brave
régiment; tout fut culbuté, et l'ennemi perdit cinq pièces de canon sur
six qui avaient débouché. Le général Soyez y fut gravement blessé. Le
5e régiment marcha sur la colonne de gauche de l'ennemi et la fit
replier. Pendant ce temps, le 79e ayant suivi la droite de l'ennemi,
s'était réuni à notre centre, après avoir dépassé un mamelon isolé,
comme on en trouve beaucoup dans ce pays, mamelon auquel l'ennemi
s'était appuyé, et qui coupait notre ligne. L'ennemi présentant de
nouvelles troupes, je plaçai en réserve le 81e et un bataillon du 11e,
que je détachai de la division Clausel. L'ennemi fit alors un grand
effort sur la droite; le 79e le reçut avec sang-froid et vigueur, et le
81e, l'ayant chargé immédiatement après, le précipita dans la Licca, où
plus de deux mille hommes se noyèrent, et douze cents tombèrent entre
nos mains. Le feu de douze pièces de canon, placées de l'autre côté de
la Licca, protégea la retraite du reste des troupes qui avaient passé la
rivière pour nous attaquer. Le général Launai fut gravement blessé dans
cette circonstance.
Pendant que cette action se passait à ma gauche, l'ennemi avait détaché
six bataillons pour attaquer le régiment d'infanterie légère, mis en
position pour protéger la reconstruction du pont et faciliter à l'armée
les moyens de déboucher. Ce régiment, à la tête duquel se trouvait le
général Delzons, était si bien posté et avait mis une telle énergie
dans sa défense, que l'ennemi fut constamment repoussé dans toutes ses
attaques directes. Il voulut tourner la position; mais le 11e régiment
était à portée: je l'envoyai au secours du 8e avec ordre de prendre
l'offensive et de menacer la retraite des forces ennemies en les
tournant comme elles tournaient le 8e. Le succès le plus complet
couronna cette manoeuvre. L'ennemi fut repoussé, mis en déroute, et
laissa entre nos mains cinq cents prisonniers.
Pendant la nuit, on s'occupa de rétablir le pont. Mon intention était
de traverser la rivière avant le jour avec toutes mes forces, pour me
trouver le plus tôt possible sur la communication de l'ennemi, ne
supposant pas qu'il retardât un seul instant à commencer sa retraite.
Mais les travaux du pont exigèrent plus de temps que je ne l'avais
pensé, et le transport de six à sept cents blessés fut tellement
difficile, qu'à midi les troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter
leurs mouvements.
Cependant l'ennemi avait fait une démonstration offensive en remontant
la Licca avec quatre ou cinq mille hommes. Cette confiance de sa part
semblait devoir résulter de l'arrivée prochaine des secours qu'amenait
le général Knesevich; on le disait arrivé à peu d'heures de marche.
Ma position devenait embarrassante. D'un côté, l'armée était divisée
par un ruisseau difficile à passer, et l'ennemi semblait attendre que
les trois quarts l'eussent franchi pour tomber sur le reste. Une fois
au delà du ruisseau, il fallait renoncer à toute idée de retraite. Si
les renforts annoncés à l'ennemi défendaient les marais d'Ottochatz, il
était difficile de forcer ce passage, ayant une armée en queue, et avec
tous mes embarras. Se soutenir quelque temps entre Gospich et Ottochatz
était absolument impossible, et mes blessés, mes équipages et mon
artillerie mettaient un grand obstacle à tous mes mouvements.
D'un autre côté, repasser le ruisseau, c'était renoncer à l'offensive;
c'était ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée
d'Italie; c'était, enfin, consacrer l'opinion d'une défaite, après avoir
remporté la veille une victoire complète. Mais le général Knesevich
arrivant, il était peut-être possible de le battre séparément. Au pis
aller, les soldats avaient pour six jours de vivres dans leurs sacs, et,
si les circonstances devenaient aussi difficiles qu'on pouvait
l'imaginer, en sacrifiant mon artillerie, en abandonnant mes blessés, et
en faisant des marches forcées, je pouvais espérer de faire ma jonction
avec les troupes de l'armée d'Italie, à travers les hautes montagnes.
Les deux partis étaient extrêmes. Je choisis le plus honorable; je
persistai dans ma première résolution, et la fortune sourit à ma
confiance.
La division Montrichard passa le ruisseau sans être inquiétée, et,
aussitôt après l'arrivée de mes troupes à l'entrée de la plaine,
l'ennemi se disposa à la retraite; il rappela le corps qui avait remonté
la Licca, et vint se former devant nous avec sept bataillons et toute
son artillerie, afin de battre les débouchés par lesquels nous sortions
des montagnes.
Le général Delzons, avec le 23e, gagna autant de terrain qu'il put sur
le bord du ruisseau; soutenu par le 5e et le 18e, il se porta en avant,
et donna à toute l'armée le moyen de déboucher et de se former. L'ennemi
tenta à deux reprises de nous rejeter sur le ruisseau au moyen de sa
cavalerie, mais sans succès; et, enfin, il se décida à la retraite par
la route d'Ottochatz.
Telle fut la bataille de Gospich, où nous combattîmes pendant deux jours
avec une grande infériorité de nombre, dans les localités les plus
difficiles. Nous fûmes complétement victorieux, grâce à la grande valeur
des troupes. Pendant les mêmes journées, les 21 et 22 mai, se livrait
sur la rive gauche du Danube, le terrible combat d'Essling. Le 23, nous
entrâmes à Gospich par le pont de la route d'Ottochatz. Toute la
population avait abandonné la ville: quelques officiers d'administration
seuls étaient restés; je leur remis une trentaine de blessés incapables
de supporter même le mouvement du brancard, et je pris les moyens
nécessaires pour assurer le départ de tous les autres.
Les hommes légèrement blessés à la partie supérieure du corps
continuèrent la route à pied. Ceux plus maltraités, qui ne pouvaient pas
marcher, mais qui pouvaient monter à cheval, furent placés sur des
chevaux de bât, dont les charges de vivres ou de munitions avaient été
consommées; quant aux autres blessés, on les plaça sur des brancards,
portés par les prisonniers qui se relayaient à tour de rôle. Aucun
blessé, excepté ceux en très-petit nombre dont le transport, de quelque
manière qu'il fût exécuté, eût occasionné la mort, ne fut abandonné; ils
suivirent l'armée, et furent déposés dans les hôpitaux de Fiume à leur
arrivée dans cette ville.
Le 24, je continuai mon mouvement sur Ottochatz, et, le 25, nous
arrivâmes devant cette ville. Elle est environnée d'eau et de marais,
et la route la traverse. Les ponts étant coupés, l'arrière-garde ennemie
y était encore. Une communication praticable donnait les moyens de la
tourner par la droite. L'ennemi, qui le savait, plaça un corps de
troupes appuyé aux marais et aux montagnes pour barrer cette
communication. Je le fis attaquer par le général Delzons avec les 8e et
23e. L'ennemi fut battu et culbuté, mais le général Delzons fut blessé.
Arrivé sur les hauteurs d'où on apercevait la grande route, nous vîmes
sept à huit mille hommes avec l'artillerie et les bagages. Le général
Montrichard avait l'ordre de suivre mon mouvement: s'il fût arrivé
sans retard, comme il l'aurait dû, nous serions descendus des montagnes
et nous aurions achevé la destruction de ce corps d'armée; mais je
n'osai me commettre avec aussi peu de forces. Ce malheureux Montrichard
ne pouvait jamais marcher ni rien terminer: sans un seul ennemi devant
lui, et couvert par des lacs et des marais, il avait perdu son temps à
manoeuvrer. Sans son incroyable incapacité, un brillant succès aurait
terminé cette campagne d'une manière éclatante.
Arrivé à l'embranchement des routes de Croatie et de Fiume, l'armée
ennemie se dirigea sur Carlstadt et alla rejoindre le général Giulay,
auquel j'eus plus tard affaire en Styrie. Je me dirigeai par Segna sur
Fiume et Laibach. De ce moment nous n'eûmes plus d'ennemis en présence.
En quatorze jours d'opérations, j'avais livré une bataille et trois
combats; l'ennemi était affaibli de six à sept mille hommes tués,
blessés ou pris, et j'avais prouvé que mes soldats étaient aussi
vaillants et aussi braves qu'instruits et vigoureux.
Cette petite armée, prise dans les hôpitaux, et, si j'ose le dire, dans
les charniers de la Dalmatie, était devenue une troupe d'élite. C'est
avec cette réputation que, plus tard, elle vint prendre place dans les
rangs de la grande armée à Wagram. Au surplus, je puis, sans m'écarter
de la vérité, dire ici que toutes les troupes que j'ai commandées, même
à la fin de nos désastres, ont toujours été bonnes. Pour les rendre
telles en France, il faut seulement s'en occuper, et, dans les
circonstances difficiles, montrer l'exemple. Cette conduite est le plus
éloquent de tous les discours.
Arrivé au col de Segna, la vue de la mer produisit sur tous les soldats
une agréable surprise. On se sentait hors de peine, et nous avions
devant nous des récompenses à espérer, mais aussi bien d'autres travaux
à exécuter. Cette petite armée avait un feu sacré que rien n'a jamais
pu éteindre.
De Fiume, j'écrivis au provéditeur de la Dalmatie pour lui faire
connaître le résultat de la courte campagne que nous venions de faire.
Cette nouvelle fit un effet prodigieux dans la province, et les
Dalmates, qui dans leurs chants habituels célèbrent la gloire à
l'imitation des anciens bardes, se hâtèrent de composer des chansons
qui sont devenues nationales; ils les chantent encore aujourd'hui, et
nos actions et nos noms y sont consacrés.
Tous les Dalmates qui m'avaient accompagné retournèrent chez eux et y
furent reçus en triomphe. Je n'oubliai pas d'écrire au provincial des
franciscains pour lui témoigner ma satisfaction de la conduite de ses
moines: c'est à eux que nous avions dû la profonde tranquillité dont la
province avait joui pendant tout ce temps.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE ONZIÈME.