«Constantinople, le 4 mars 1807.
«Mon général, nous avons amusé les Anglais avec des négociations pendant
tout le temps qui a été nécessaire pour mettre cette capitale en état de
défense; mais, dès que les ouvrages ont été terminés, la Porte a
signifié à l'amiral Duckworth qu'elle ne pouvait accéder à aucune de ses
demandes, et qu'elle voyait sans crainte ses vaisseaux devant
Constantinople. Pendant qu'on travaillait ici, on faisait porter aussi
des troupes dans la presqu'île de Gallipoli, et M. Goutaillaux y était
envoyé pour élever des batteries capables de rendre leur retour
très-dangereux. L'amiral anglais l'a senti, et il a fait voile;
j'apprends dans ce moment qu'il a jeté l'ancre à Nagara, mouillage situé
dans le détroit des Dardanelles et à une lieue des Châteaux, en
remontant vers Constantinople. Leclerc va partir pour s'y rendre: nous
allons faire tous nos efforts pour chasser l'escadre anglaise et rendre
le passage des Dardanelles insurmontable.
«Le Grand Seigneur a fait à Sa Majesté la demande de cinq cents hommes
en grande partie canonniers, destinés à la défense de cette capitale.
Si vos instructions vous permettent de les faire partir sur-le-champ,
je vous prie de ne pas y apporter le moindre retard. Vous sentez combien
leur arrivée consolidera le système de réunion des deux cours, et
combien elle donnera de sécurité au gouvernement turc, qui déploiera
alors de grands moyens contre les Russes sur le Danube et en Géorgie.
«Des ordres sont partis de la part de Sa Hautesse pour tous les pachas,
afin de préparer les vivres nécessaires au passage de cette troupe, qui
s'opérera par cinquante hommes par jour, afin qu'ils puissent voyager à
cheval et arriver promptement ici: il leur sera fourni même des habits
turcs, s'ils le veulent, pour leur voyage seulement, leurs officiers
recevront toutes sortes de distinctions.
«Sa Majesté l'Empereur a établi à Widdin M. Mériage, adjudant-commandant
et secrétaire d'ambassade à Vienne; sa mission, comme vous devez le
savoir, est d'établir une correspondance entre votre armée et la droite
de la grande armée impériale, par la Servie. Je crois que vous êtes à la
veille de cueillir des lauriers, vous sentez combien je le désire.
«Les puissances barbaresques ont reçu ordre du Grand Seigneur
d'inquiéter dans toute la Méditerranée le commerce anglais. Le pacha de
Bagdad leur fermera Bassora et par conséquent le golfe Persique;
j'espère que nous parviendrons à leur rendre dangereuse la navigation
des côtes de l'Arabie.
«Mon général, nous avons couru ici des dangers. Si l'amiral anglais, le
lendemain ou le surlendemain de son arrivée, avait tenté l'entrée du
port, nous ne pouvions lui opposer aucune résistance, et sa réussite
était complète. Nous aurions reçu notre logement aux Sept-Tours. Cette
perspective ne nous a point effrayés, et notre fermeté a été couronnée
par un résultat heureux.
«J'espère de vous donner bientôt des nouvelles qui vous feront plaisir.»