LIVRE DIXIÈME

1806-1807

Sommaire.--Arrivée à Raguse.--L'amiral Siniavin à Cattaro.--Le pacha de

Bosnie Kosrew.--Retour en Dalmatie.--Population de la Dalmatie.

Détails: moeurs et habitudes.--Attaque de Corzola par les

Russes.--Déclaration de guerre des Turcs contre les

Russes.--Préparatifs d'une expédition en Turquie.--L'amiral Siniavin

aux Dardanelles.--Habileté de Sébastiani.--Première idée de

construction des routes.--Rapidité d'exécution.--Catastrophe de

Selim.--L'amiral Siniavin revient à Cattaro.--Il entretient des

intelligences en Dalmatie.--Le Pandour Danèse.--Mille Russes débarqués

à Poliza--Révolte des habitants.--Moeurs et usages.--Une élection à

coups de pierres.--Le _knès_.--Le général Launay achète les prisonniers

vingt francs par tête.--L'envoyé d'Ali-Pacha de Janina: son

histoire.--Paix de Tilsitt.--Remise des bouches de Cattaro par

Siniavin.--Attitude des Bocquais.--Le vladiza de Monténégro: son

portrait--Reprise des travaux de route.--Travaux des Romains

comparés.--Population de la Dalmatie du temps des Romains.--Moyens

financiers d'exécution appliqués aux travaux.--Clausel remplace

Lauriston.--Marmont est créé duc de Raguse.

J'arrivai le 2 août à Raguse. Les Russes étaient rentrés à Cattaro, les

Monténégrins et les Bocquais dans leurs villages. Un traité de paix,

signé entre la France et la Russie le 20 juillet à Paris, ordonnait la

remise de l'Albanie vénitienne à l'armée française et l'évacuation de

Raguse. Tout semblait donc devoir se pacifier promptement; il ne me

restait plus qu'à m'occuper des besoins de l'armée, qui étaient

immenses.

L'administration de l'armée d'Italie avait été chargée de faire vivre

les troupes françaises en Dalmatie: on ne peut exprimer sa conduite

coupable envers ces pauvres soldats, dont le sort est toujours de

devenir victimes de ce que l'armée renferme d'abject. Un commissaire

des guerres, appelé Volant, envoyait de Venise des blés gâtés, qu'un

autre coquin de commissaire, nommé Vanel, partageant sans doute avec

lui, recevait à Zara. Le pain était infect, les hôpitaux étaient dans

le plus grand abandon, les casernes sans fournitures; tout était dans

l'état le plus déplorable; plus du quart de l'armée était aux hôpitaux,

où la mortalité était effrayante: c'était pire que ce que j'avais

trouvé deux ans et demi avant en Hollande.

L'Empereur me donna toute l'administration. Nous pourvûmes à nos besoins

par nos propres moyens; des fonds suffisants nous furent envoyés

régulièrement; la Bosnie donnait à bon marché le bétail dont nous

avions besoin; la Pouille nous envoya des blés, et en quelques mois

tout rentra dans l'ordre. La mortalité diminua très-sensiblement, le

nombre des malades devint plus modéré, enfin il finit par être dans la

plus faible proportion avec l'effectif des troupes. Je n'entrerai pas

dans le détail de ce que je fis alors, ce récit serait de peu d'intérêt;

mais je dirai cependant un mot sur les hôpitaux, pour raconter des faits

dont la connaissance peut être utile et qui s'appliquent à des

circonstances qui peuvent se représenter.

À l'armée, les grands accidents sanitaires, si je puis m'exprimer ainsi,

sont presque toujours le résultat de la disproportion des moyens de

traitement avec le nombre des malades. Les malades mal soignés ne

guérissent pas; leur nombre augmentant toujours, il y a encombrement,

et il en résulte des maladies épidémiques: alors se manifestent les

accidents, chaque jour plus effrayants, qui détruisent une armée

entière.

La première condition est donc de proportionner le nombre des lits des

hôpitaux au nombre présumé des malades, et de placer les établissements

à portée des troupes, pour dispenser des évacuations, dont les résultats

sont toujours funestes, et qu'il ne faut autoriser que quand la guerre

les rend nécessaires: les administrations militaires sont toujours

prêtes à les provoquer, mais le général doit les refuser, quand les

mouvements de l'ennemi et ceux de l'armée ne les rendent pas

indispensables.

Les motifs véritables de ces évacuations intempestives sont d'abord de

se débarrasser et de mettre à la charge des autres la besogne qu'on

devrait garder pour soi; ensuite, d'avoir un moins grand nombre

d'établissements, afin de diminuer le prix de la journée d'hôpital:

charlatanisme commun à toutes les administrations pour plaire au

ministre; comme si les évacuations, indépendamment des intérêts de

l'humanité, n'étaient pas un supplément de dépense bien supérieur à

l'économie apparente.

D'après ces habitudes coupables, on n'avait établi qu'un seul hôpital à

Zara. Cet hôpital ayant été bientôt plein, les malades reçurent des

soins imparfaits et ne sortirent pas de l'hôpital: l'encombrement arriva

bientôt. Une longue maladie entraîne toujours une longue convalescence:

ainsi, les soldats guéris étaient faibles en sortant de l'hôpital; une

longue route dans un pays aussi difficile, sous un climat brûlant, les

exténuait, et, arrivés à leur corps, ils retombaient malades, étaient de

nouveau envoyés à Zara, où ils mouraient.

Je changeai tout ce système: les maladies légères étant généralement

guéries par des secoure prompts, je fis établir de petits hôpitaux à

une distance des corps telle, qu'en un jour les malades pouvaient y

arriver: cette disposition prévint tout encombrement. Avec un peu

d'industrie, toutes les localités fournissent des ressources pour

quarante ou cinquante hommes malades. Les maladies légères, n'étant pas

aggravées par un premier défaut de soins et une longue route, étaient

promptement guéries; les soldats sortant de l'hôpital faisaient place à

d'autres malades qui venaient y recevoir les mêmes soins; les soldats

guéris, rejoignant immédiatement leurs régiments, n'étaient pas

exténués par une longue route de retour, et, leur guérison étant

définitive, la mortalité disparaissait.

Au moyen de ce système, l'année suivante, l'armée, qui avait reçu de

jeunes soldats et dont l'effectif s'était élevé de plus de cinq mille

hommes, n'eut jamais à la fois, à l'époque des plus fortes chaleurs,

plus de cinq cents hommes aux hôpitaux; et cependant le relevé du

mouvement général a constaté que les hôpitaux avaient reçu plus de dix

mille individus. Cette multiplication d'hôpitaux avait élevé le prix de

la journée d'hôpital; mais devant cette économie précieuse et réelle,

l'économie de maladies et de malades, devait-on compter une légère

augmentation de dépense?

Malgré la paix avec les Russes, signée par M, d'Oubril, le 20 juillet,

on ne prenait aucune disposition pour nous faire la remise de Cattaro.

L'amiral Siniavin avait répondu à mes communications d'une manière

vague et incertaine; il devait, au surplus, attendre les ordres de sa

cour pour exécuter un traité qui n'était pas encore ratifié. Cependant

le bruit de la continuation de la guerre se répandit; l'amiral russe

recevait, chaque jour, des renforts; des troupes de terre arrivaient de

Corfou, sous les ordres du général Padapopoli. Ces dispositions ne

paraissaient guère pacifiques. En supposant la paix, on soupçonnait les

intentions de l'amiral Siniavin; on lui croyait des passions contre

nous; on redoutait qu'il ne livrât Cattaro aux Anglais, comme les

Autrichiens le lui avaient livré à lui-même: d'un moment à l'autre les

Anglais pouvaient arriver et entrer dans les forts; tout était

incertitude et obscurité.

Dans cet état de choses, je me hâtai de faire travailler aux

fortifications de Raguse, et on construisit, avec la plus grande

activité, un fort au sommet de Saint-Sergio, et un autre dans une

première position. Je fis réunir de grands approvisionnements, afin

d'être libre dans mes mouvements. Je me mis en rapport et en relations

d'amitié avec les commandants turcs de la frontière, avec l'agah de

Mostar, Hadgi-bey du Tovo; le pacha de Trébigne et le vizir de Bosnie,

pour assurer des vivres à l'armée, si leur secours devenait nécessaire.

Je reprochai au pacha de Trébigne d'avoir laissé les Monténégrins

franchir son territoire pour se porter sur Raguse, et de n'avoir pas

empêché des sujets grecs de son pachalik de se joindre à eux. Je fis

des cadeaux d'armes et de canons de montagne à ceux qui me parurent

bien disposés, et avec lesquels j'eus de bons rapports. Il s'établit,

dès ce moment, entre le pacha de Bosnie et moi des relations

véritablement amicales. Il avait été pacha d'Égypte; il en avait ramené

de beaux chevaux, dont il me fit présent: je lui donnai cent fusils de

munition et deux pièces de trois, avec lesquelles il combattit les

Serviens. Ce pacha, Méhémet-Kosrev-Pacha, a été depuis capitan-pacha,

et c'est son vaisseau que Canaris a fait sauter d'une manière si

héroïque; aujourd'hui (1829) il est séraskier, c'est-à-dire chef suprême

de la nouvelle armée turque, et l'homme de confiance de Mahmoud.

Je pressais sans cesse l'amiral de me remettre les bouches de Cattaro;

mais, ses réponses, toujours dilatoires, montrant sa mauvaise foi, je

devais m'en défier, et préparer d'avance les moyens d'en détruire les

effets.

Je réunis des approvisionnements pour pouvoir les jeter à Cattaro au

moment même où nous entrerions, et une artillerie convenable pour armer

immédiatement la côte. En supposant l'amiral mal disposé pour nous, mais

loyal, il pouvait nous remettre les bouches de Cattaro en présence des

Anglais; ceux-ci auraient mis des obstacles à l'envoi par mer de ce qui

était nécessaire à la défense du golfe. Je devais prévoir aussi la

continuation de la guerre, et alors il pouvait être utile de rapprocher

des bouches de Cattaro des moyens d'attaque, pendant le moment où les

hostilités étaient suspendues et où la navigation n'éprouvait aucun

obstacle.

À deux lieues environ de l'entrée du golfe de Cattaro, dans le pays de

Raguse, une échancrure dans la côte forme un port presque fermé, où des

bâtiments sont parfaitement en sûreté. Ce port s'appelle Molonta. J'y

envoyai, sur de petits bâtiments, des approvisionnements en biscuit,

eau-de-vie, riz, et une quinzaine de pièces de gros calibre, avec leurs

armements et munitions. J'occupai en force le Canali, partie du pays de

Raguse couvrant le port de Molonta, et mes avant-postes furent placés à

la frontière de l'Albanie, attendant le moment où les portes de

Castelnovo me seraient ouvertes.

Les négociations n'avançaient pas. Si, par sa résistance, l'amiral

outre-passait ses ordres, une menace pouvait le décider; ou bien, si les

hostilités devaient recommencer, l'offensive prise me serait utile. Je

me décidai donc à agir: je fis embarquer pendant la nuit, à Molonta, sur

des barques à rames, toute l'artillerie mise en dépôt; elle fut

débarquée à la pointe du jour à la Punta d'Ostro, pointe ouest de

l'entrée du golfe. Je déclarai en même temps que cette disposition ne

devait point être regardée comme un acte d'hostilité, mais comme une

opération préparatoire à la prise de possession des bouches, et dont

l'objet était de mettre d'avance la côte en état de défense.

Aussitôt le matériel débarqué, je m'occupai de faire construire une

grande batterie pour battre et fermer l'entrée. Si la guerre commençait,

c'était la première opération du siége de Castelnovo. Les Russes,

trouvant mauvaise cette entreprise, et en vérité ils avaient raison,

vinrent tirer du canon sur mes travailleurs; mais les travaux

continuèrent, et en cinq jours ma batterie fut achevée. L'amiral ne

changea pas de langage, et déclara au contraire qu'il avait l'ordre de

garder les bouches de Cattaro: c'était annoncer la continuation de la

guerre. J'étais en pleine opération quand je reçus, avec la nouvelle

que l'empereur de Russie avait refusé de ratifier le traité d'Oubril,

l'ordre de rentrer en Dalmatie et de me tenir en observation devant les

Autrichiens, après avoir pourvu à la défense de Raguse. Cet ordre

positif, impératif, était commandé par les circonstances, et rendait

impossible l'accomplissement des projets dont j'avais déjà commencé

l'exécution. Je ne pouvais retirer mon matériel que du consentement de

l'amiral. J'envoyai à son bord pour lui déclarer que, l'armement fait

ayant été uniquement destiné à la défense des bouches sur la remise

desquelles j'avais dû compter, et les circonstances ayant changé, je

consentais à retirer mon artillerie de la Punta d'Ostro, à condition

qu'il n'y mettrait aucun obstacle; il en prit l'engagement, et l'on se

mit à la besogne. Quand les batteries furent démontées, et les canons

dans des barques, il avait changé d'avis. Je fis jeter les canons à la

mer, et emporter par terre les poudres, les boulets, et tout ce qui

était de nature à être transporté facilement: le reste fut détruit.

Ce début de campagne ne valait rien; mais j'espérais voir Siniavin se

décider à agir offensivement, et pouvoir saisir une occasion d'obtenir

un succès assez marqué sur lui pour garantir Raguse d'un nouveau siége,

avant d'exécuter le mouvement rétrograde qui m'était ordonné sur Zara:

elle se présenta effectivement bientôt.

Je me retirai sur Raguse-Vieux, où j'avais des approvisionnements

considérables et presque toute ma flottille. Je pris position à une

lieue en avant de cette ville, et j'attendis les événements. Combattre

des Monténégrins n'était rien pour moi: c'était à des troupes russes

que je voulais avoir affaire, et, pour cela, il fallait qu'elles se

missent en campagne.

Une partie de l'escadre russe croisait déjà entre Raguse et

Raguse-Vieux; des bâtiments étaient stationnés au milieu du golfe. Cette

escadre se composait de vingt-deux bâtiments de guerre, dont dix ou onze

vaisseaux de ligne: l'amiral, avec le plus grand nombre des vaisseaux,

était encore dans les bouches. Des troupes de débarquement venues de

Corfou, réunies à des détachements formés avec l'équipage des vaisseaux,

élevaient les forces qu'il pouvait mettre à terre à sept mille hommes

environ. Les espérances de succès formées par Siniavin étaient partagées

par ses soldats, et la conquête de Raguse et de toute la Dalmatie leur

paraissait certaine. Le capitaine du génie Boutin, officier plein de

talent, qui depuis a péri malheureusement dans une mission en Asie, et

dont la mort fut vengée d'une manière éclatante par lady Stanhope, ayant

été arrêté avant le commencement des hostilités par un bâtiment de

guerre russe, et conduit à l'amiral, réclama hautement sa liberté comme

ayant été pris contre le droit des gens, et avant la déclaration de la

guerre. Siniavin la lui rendit en lui disant que, dans peu de jours, il

regretterait le don qu'il lui faisait. Cette confiance de l'ennemi était

tout mon espoir, et je ne négligeai rien pour l'augmenter, sans

toutefois atténuer celle de mes troupes.

Le 26 septembre, je me retirai à Raguse-Vieux. J'envoyai d'abord des

détachements contre des Grecs, sujets turcs, qui cherchaient à

intercepter ma communication avec Raguse, et je plaçai sur les hauteurs

de Breno le 5e régiment pour contenir ceux de Trébigne, qui menaçaient

d'aller de nouveau piller les faubourgs de Raguse, brûler les moulins,

détruire l'aqueduc et couper les eaux. Lorsque ce régiment parut, tout

rentra dans l'ordre.

Le 27, les Bocquais et les Monténégrins, au nombre de mille environ,

vinrent attaquer nos avant-postes. Ils furent repoussés, et je défendis

de les poursuivre.

Le 29, je fus informé de l'arrivée d'un nouveau régiment russe venant

de Corfou. Cet événement et notre retraite avaient singulièrement

enorgueilli les Russes et tourné la tête aux Monténégrins, Bocquais et

Grecs, sujets turcs, dont le nombre avait presque doublé; ils parlaient

de piller Raguse et la Dalmatie. Enfin un corps russe assez nombreux

avait pris position au col de Débilibrick, en avant de la vallée de la

Sottorina. C'est ce que j'attendais pour agir offensivement. Si les

Russes restaient, j'espérais les battre. S'ils se retiraient sans

combattre, ils détruiraient l'opinion qui s'était déclarée pour eux et

la confiance de leurs partisans. J'ignorais alors la force précise des

Russes; les renseignements des prisonniers, après la bataille, m'ont

donné les moyens de dresser un état régulier qui porte leur force au

nombre que j'ai déjà fait connaître. Quant à celle des paysans armés,

on peut estimer qu'il y avait quatre à cinq mille Monténégrins, trois

mille Bocquais et deux mille Grecs, sujets turcs. Ainsi j'avais devant

moi sept mille Russes et environ neuf mille hommes de troupes

irrégulières. On sait, au reste, ce que valent ces dernières troupes. La

moitié se montre à portée; un quart seulement se bat avec courage dans

les rochers et résiste; mais cependant la masse occupe toujours plus ou

moins, et deviendrait redoutable dans un moment de désordre.

Deux heures après avoir reçu la nouvelle de la sortie des Russes, je me

mis en marche.

Je laissai au camp, devant Raguse-Vieux, les hommes malingres ou mal

chaussés, et avec eux des officiers et sous-officiers, de manière à en

faire une espèce de réserve. Les soldats déposèrent leurs effets, se

chargèrent de vivres et de cartouches, et je me mis en route, dans la

nuit du 29 au 30, avec cinq mille neuf cents baïonnettes. J'espérais

avoir mon avant-garde au jour, en arrière d'un rassemblement de douze à

quinze cents montagnards placés en deçà du pont de la Liouta. Une pluie

survenue et la difficulté des chemins retardèrent mes colonnes, et le

jour nous trouva encore à une lieue de l'ennemi. Lorsque nous fûmes en

présence, je le fis attaquer par un bataillon de voltigeurs, commandé

par le colonel Planzone, et composé des compagnies des troisième et

quatrième bataillons, des 5e, 23e et 79e régiments, et soutenu par un

bataillon de grenadiers des mêmes régiments, conduit par le général

Lauriston. Le 79e resta en réserve. L'ennemi ne tint pas, et se retira

sur de plus grandes hauteurs. Nous l'y joignîmes, et nous découvrîmes

distinctement la ligue russe, établie sur le col de Débilibrick.

Je réunis les deux bataillons d'élite sous les ordres du général

Lauriston, et lui ordonnai de suivre le plateau situé au dehors des

grandes crêtes, de chasser deux ou trois mille paysans qui y occupaient

une position assez forte, et de tourner ainsi celle des Russes. Je le

fis soutenir par le 11e régiment, sous les ordres du général Aubrée.

J'ordonnai au 79e d'attaquer de front, et je gardai en réserve le 23e

sous les ordres du général Delzons, et deux bataillons de la garde

royale italienne, sous les ordres du général Lecchi. Le 18e régiment

d'infanterie légère, lancé d'abord sur les montagnes, fut rappelé pour

suivre le mouvement, devenir réserve et prendre part au combat du

lendemain.

Les troupes se mettaient en mouvement lorsque les Russes disparurent.

Les paysans, forcés dans leur position, laissèrent soixante hommes sur

la place, et se retirèrent sur une dernière position, plus forte et

plus élevée, que nous ne pûmes attaquer faute de jour. Un de mes aides

de camp, le capitaine Gayet, qui servait depuis longtemps avec moi,

périt malheureusement ce jour-là, en se rendant à une colonne pour y

porter des ordres; il tomba entre les mains des Monténégrins, qui lui

coupèrent la tête. Je le regrettai beaucoup.

Le lendemain, 1er octobre, l'ennemi avait disparu de la position où il

s'était retiré la veille au soir; le 11e l'occupa. Le régiment d'élite

suivit la dernière crête et arriva au sommet de la montagne, sur la

croupe de laquelle Castelnovo est bâti, tandis que le 79e régiment,

soutenu par le 23e, celui-ci par le 18e léger, et ce dernier par la

garde italienne, débouchait dans la vallée. Le régiment d'élite avait à

combattre une nuée de paysans précédant un bataillon russe. L'attaque

des voltigeurs n'ayant pas réussi, le bataillon de grenadiers marcha,

ayant à sa tête le général Launay, et enleva la position. Le 11e

marchant dans un étage inférieur, eut à combattre deux bataillons russes

et une grosse troupe de paysans. Il les aborda franchement: un combat à

la baïonnette s'engagea, et plus de cent Russes et cent cinquante

paysans y périrent. Les Russes se retirèrent avec précipitation sur le

gros de leurs troupes, qui se trouvaient dans la plaine.

Pendant les événements de la gauche, la tête du 79e régiment était

arrivée à l'entrée du bassin de Castelnovo. La vallée, d'abord étroite,

s'élargit tout à coup. C'est là que plus de quatre mille Russes nous

attendaient en bataille. Il était impossible de prendre une formation

régulière sans combattre; il fallait gagner un peu d'espace. Le 79e,

après s'être réuni, autant que le terrain pouvait le permettre, se

précipita sur la ligne russe et la fit rétrograder en partie. Ce

régiment entier se trouva en tirailleurs, mais le courage des soldats

suppléait à l'empire de la discipline et d'une bonne formation; il

tenait ferme contre un nombre très-supérieur, tandis que le 23e à la

tête duquel marchait le général Delzons, approchait. Quand la tête eut

débouché, je chargeai le général Lauriston de rallier le 79e, et de le

porter sur les hauteurs à gauche, pour couvrir le flanc du 23e, et

empêcher les deux bataillons russes, qui descendaient la montagne et

n'avaient pu être suivis à cause de la difficulté du terrain, de les

occuper. Un feu très-vif de ce régiment prépara la charge ordonnée au

23e, et exécutée aussitôt qu'il eut été formé en colonnes par sections.

Les bataillons prenant leur distance en marchant, cette charge, conduite

avec vigueur par le général Delzons, avait pour but de couper la droite

de l'ennemi et de tourner son centre. La première position emportée, la

droite des Russes se retira, homme par homme, dans les montagnes en

arrière. Le centre se replia d'abord sur une hauteur, immédiatement

après attaquée et enlevée, et enfin sur une troisième, où il tint

ferme. La gauche et une réserve s'y rallièrent. Pendant ce combat, le

18e d'infanterie légère, sous les ordres du général Soyez, avait

débouché et s'était formé en colonnes. Je lui ordonnai de passer à la

gauche du 23e et de marcher droit sur Castelnovo pour tourner l'ennemi,

tandis que le 23e ferait une nouvelle attaque, et je gardai en réserve

le 79e et la garde. Ces mouvements s'exécutèrent aussitôt; mais, soit

que l'ennemi sentit son danger imminent, soit que l'attaque du 23e eût

été trop vive, il se replia en toute hâte, et le 18e ne put atteindre

que la queue de sa colonne, au lieu de tomber sur son flanc, comme je

l'avais espéré, et de le couper en grande partie. Quinze cents hommes

seraient tombés en notre pouvoir, si un défilé à passer n'eût retardé

la marche du 18e de dix minutes environ. Il arriva cependant encore à

temps pour écraser par son feu la colonne russe, mise en fuite et

cherchant son refuge, partie dans la mer et sur les canots de l'escadre

envoyés pour la recueillir, et partie dans la plaine protégée par le

feu du fort espagnol. Un quart d'heure après, il ne restait pas un seul

Russe hors de l'enceinte de Castelnovo, et les paysans armés avaient

disparu. Le feu des vaisseaux et du fort soutint l'embarquement des

troupes russes, mais sans nous faire souffrir.

Depuis six mois, les Bocquais, excités par les Russes, n'avaient pas

cessé de nous insulter. Pendant la suspension des hostilités, ils

avaient attaqué nos avant-postes. J'avais fait tous mes efforts pour

les rappeler à leur devoir et leur faire sentir leur véritable intérêt.

Ils n'en avaient tenu compte, ils croyaient mes démarches inspirées par

la crainte. Les Grecs, sujets turcs du voisinage, s'étaient joints à

eux. J'avais porté mes plaintes au pacha de Trébigne; il m'avait répondu

qu'il abandonnait les rebelles à ma vengeance. Je me décidai à faire un

exemple sévère.

Je donnai l'ordre de brûler plusieurs villages et tous les faubourgs de

Castelnovo: c'était punir la rébellion dans son foyer même, et, le

lendemain, cet ordre fut exécuté. Je fis épargner la maison d'un

habitant qui avait, quelques mois auparavant, sauvé la vie à un

Français. On y plaça un écriteau pour faire connaître le motif de cette

exception. Le 2 octobre, au moment où je faisais incendier les beaux

faubourgs de Castelnovo, malgré le feu de la flotte ennemie, mille à

douze cents paysans et quelques Russes vinrent attaquer les postes de

ma gauche, les surprirent et les obligèrent à se replier. Le nombre des

ennemis augmentant, je dus y faire marcher des troupes. J'employai dans

cette circonstance la garde italienne, désespérée de n'avoir pas

combattu la veille. Soutenue par un bataillon du 79e et quelques autres

détachements, l'ennemi fut chassé de toutes parts, laissant deux cents

morts sur la place, et tout rentra dans le silence. Ainsi l'ennemi, qui

comptait mettre à feu et à sang Raguse et la Dalmatie, n'avait pas pu

défendre son territoire et ses propres foyers.

On peut évaluer la perte de l'ennemi, dans ces trois affaires, pour les

Russes, à trois cent cinquante hommes tués et six à sept cents blessés;

nous leur fîmes, en outre, deux cent onze prisonniers. Les paysans

perdirent quatre cents hommes tués et plus de huit cents blesses. Nous

eûmes vingt cinq hommes tués et cent trente blessés. La faiblesse de

cette perte fut due à la vigueur de nos attaques et à la célérité de

nos mouvements.

J'avais atteint mon but et montré à ces peuples barbares ma supériorité

sur les Russes. Je me retirai le 3, en plein jour, à la vue de l'ennemi.

Rentré à Raguse-Vieux, mes troupes reprirent le camp qu'elles avaient

quitté cinq jours auparavant. La terreur des ennemis était telle, que

pas un paysan n'osa me suivre. Les troupes revinrent plus tard à Raguse

et à Stagno, afin d'accélérer les travaux de défense; une brigade resta

à Raguse-Vieux pour y protéger la flottille. Peu de jours après, cette

flottille, profitant d'un vent frais et favorable, traversa le golfe en

présence d'une partie de l'escadre, mouillée à une portée de canon. La

marine russe, à cette époque, était malhabile; elle ne put pas

appareiller assez promptement pour lui barrer le passage, et la

flottille arriva heureusement, ayant reçu quelques décharges des

vaisseaux ennemis, mais de loin et de nul effet.

Je fis travailler sans relâche aux ouvrages extérieurs, commencés à

Raguse. Par le système que j'avais adopté, on est complétement maître

de cette magnifique position maritime, qui, comme on va le voir, est la

plus belle du monde.

Près de Raguse, presque en face de la ville, et parallèlement à la côte

commence une suite d'îles très-rapprochées entre elles, qui forment,

avec la terre ferme, un canal de huit lieues de longueur et d'une

largeur de mille à quinze cents toises. Mer intérieure et rade fermée,

toutes les flottes imaginables pourraient y être en sûreté contre les

gros temps, contre l'ennemi, et y manoeuvrer sans gêne. Au moyen des

diverses passes entre les îles, d'une navigation facile, mais d'une

défense aisée, à cause de leur peu de largeur, on peut entrer et sortir

par tous les vents. En face de Calamota, la première de ces îles, est

le golfe d'Ombla; il est perpendiculaire à la côte et forme comme une

rivière. Sa largeur est de trois à quatre cents toises; l'eau y est

d'une grande profondeur, et son entrée est défendue par l'île de Daxa,

que je fis armer et fortifier avec soin. Le val d'Ombla forme ainsi une

rade intérieure, dans laquelle aucune force maritime ne peut pénétrer

de vive force. Au fond coule une rivière sortant d'un rocher, dont l'eau

est si abondante, que son action se fait sentir au loin et fort avant

dans la mer. La plus grande escadre et la plus nombreuse flotte

pourraient y faire l'eau nécessaire à leurs besoins dans une seule

journée. Enfin, en se rapprochant de Raguse, et perpendiculairement au

val d'Ombla, est le port de Gravosa; la nature l'a creusé, et on peut,

comme dans la meilleure darse, y armer ou désarmer une grande escadre.

Ce port est couvert par la montagne de San Sergio d'un côté, et, de

l'autre, par une langue de terre qui tient à Raguse et le sépare de la

grande mer. La rive extérieure de cette presqu'île est complétement

escarpée. Raguse a encore, et indépendamment, son port de commerce,

couvert par l'île de Lagroma. L'imagination ne conçoit pas une localité

maritime plus complète et plus belle. Aussi l'Empereur avait-il sur

Raguse les projets les plus étendus: cette ville devait devenir notre

grande place maritime dans les mers de l'Orient, et être disposée pour

satisfaire aux besoins d'une nombreuse escadre, qui y aurait

habituellement stationné.

Je passai le mois d'octobre tout entier à mettre la dernière main aux

affaires de Raguse; on compléta les approvisionnements. Les deux forts

de la montagne, faisant la sûreté de Raguse, rendus défensifs, furent

armés, et je couvris l'île de Daxa de batteries. Les îles de Calamota,

de Mezzo et Jupana furent également armées, et la place elle-même reçut

un complément d'armement. Quand je quittai Raguse, quatre-vingt-quatre

pièces de gros canon étaient en batterie dans la place et dans les

forts, et cent quatre-vingt-deux dans l'arrondissement.

J'avais fait mettre en état de défense Stagno, occupant l'isthme entier:

cette ville se trouve le point de station et de communication entre la

Dalmatie et Raguse, par la navigation intérieure [1]. Je fis construire

un autre fort sur la montagne au-dessus de Stagno. L'île et la place de

Corzola, qui, par leur situation, commandent le détroit entre cette île

et la presqu'île de Sabioncello, et rendent maître de la navigation

extérieure, furent mises en état de défense.

[Note 1: Par navigation intérieure, l'auteur entend celle qui a lieu entre

la côte et les îles nombreuses qui bordent la Dalmatie; et, par

navigation extérieure, celle qui se fait en dehors des îles, en pleine

mer.

(_Note de l'éditeur._)]

Je donnai des instructions détaillées au général Lauriston pour tous

les cas qu'il me fut possible de prévoir; je fixai les limites de son

arrondissement jusques et y compris Stagno, Corzola et Sabioncello, et

je lui laissai trois beaux régiments formant quatre mille cinq cents

hommes, les 23e, 60e et 79e. Je me mis en route le 1er novembre, après

m'être fait devancer par les autres troupes, composées des 5e et 11e de

ligne, 18e léger, et de la garde italienne. J'inspectai en passant les

travaux de Stagno, ainsi que ceux de Corzola, et je me rendis à

Spalatro, point central où j'établis mon quartier général. Voici la

manière dont je conçus la défense de la Dalmatie.

La difficulté des communications rendait extrêmement importante la

conservation de la navigation intérieure, c'est-à-dire entre les îles

et la terre ferme. Je mis les fortifications de l'île de Lésina en bon

état: c'était un point de relâche précieux à conserver, et bon à

enlever à l'ennemi. L'île de Brazza fut armée et occupée: on a vu ce

que j'avais fait pour assurer la communication avec Raguse. Le fort

Saint-Nicolas de Sebenico, défendant l'entrée de cette magnifique rade,

fut armé. Je fis mettre en bon état de défense, et réunir des

approvisionnements de toute espèce et considérables à Klissa, à Knin et

Stagno. Klissa garde le débouché des montagnes, et présente une position

inexpugnable à peu de distance de Spalatro, où j'aurais rassemblé

l'armée dans le cas d'un débarquement considérable, chose possible à

prévoir alors, et à redouter; car la guerre n'avait pas éclaté encore

entre la Porte et les Russes, et le général Sébastiani, ambassadeur à

Constantinople, m'avait annoncé à plusieurs reprises qu'un corps de dix

mille hommes était embarqué dans les ports de la mer Noire et allait

passer les Dardanelles, et je savais, d'autre part, qu'on l'attendait à

Corfou.

Knin était destiné à servir d'appui à l'armée dans le cas de mouvement

de la part des Autrichiens. Enfin, j'avais fait fortifier Opus, sur la

Narenta, pour en assurer le passage et faciliter la marche par terre

sur Stagno et sur Raguse. La défense était donc simplifiée autant que

possible, et je m'étais réservé tous les points d'appui utiles. Pour

compléter le système, et ne pas risquer de voir tomber entre les mains

de l'ennemi des villes maritimes qu'il aurait pu ensuite armer et

défendre, je fis ouvrir les remparts et détruire les fortifications de

Spalatro et de Trau: plus tard, je fis servir ces démolitions à

l'embellissement de ces villes.

Je plaçai mes troupes de la manière suivante; Le 81e régiment à Zara,

le 18e léger à Sebenico, le 5e à Trau et Castelli, le 11e à Klissa et

Spalatro, la garde à Spalatro, et le 8e léger à Macarsca; enfin, à

Signe, ma cavalerie, composée de trois cent cinquante chevaux du 24e

chasseurs, montés sur de petits chevaux bosniaques, cavalerie qui me

rendit de grands services.

Je pouvais ainsi, en moins de deux journées, rassembler mes troupes,

les porter dans toutes les directions, et elles étaient établies

convenablement pour leur santé et leur bien-être. Une fois cantonnés et

reposés, ces corps reprirent leur instruction, et, en peu de temps,

redevinrent, les 18e et 11e, ce qu'ils avaient été, c'est-à-dire aussi

beaux que jamais; et les autres, se piquant d'honneur, furent bientôt

dignes de leur être comparés. Nous passâmes l'hiver dans cette position.

L'empereur Napoléon gardait Braunau comme gage des bouches de Cattaro,

et le gouvernement autrichien se trouvait ainsi toujours victime de la

mauvaise foi qu'avait montrée son commissaire en remettant les bouches

aux Russes. Afin de terminer cette affaire, les deux gouvernements

projetèrent une opération combinée de Français et d'Autrichiens pour

prendre Cattaro; on devait réunir des moyens communs et égaux pour faire

le siége de Castelnovo et de Cattaro. M. le comte de Bellegarde

m'écrivit par le major d'Albeck, pour me faire les propositions

relatives à cette opération, et m'envoya l'état de l'équipage de siége

qui y serait employé. Je n'eus qu'à accéder à ses propositions, mais les

circonstances dispensèrent de l'exécution.

L'Empereur se trouvait jeté dans un grand mouvement; les trônes

s'écroulaient ou s'élevaient en sa présence, et cette petite affaire en

resta là: l'opération, d'ailleurs, était très-difficile, les Russes

ayant des forces maritimes telles, qu'on ne pouvait songer à leur

disputer la mer.

Les Dalmates nous avaient accueillis avec plaisir et bienveillance;

mais ils changèrent bientôt de sentiment. Le mécontentement, déjà fort

sensible à cette époque, augmenta et finit plus tard par la révolte.

La population de la Dalmatie s'élevait alors à environ deux cent

cinquante mille âmes. Presque toute catholique, à peine y comptait-on un

dixième de la religion grecque. Cette population se divise en deux

parties bien distinctes: la population du littoral et celle de

l'intérieur.

Les villes sont peuplées, en presque totalité, d'Italiens, qui sont

venus y chercher fortune. Vivant assez misérablement, quoique pleins de

vanité et d'orgueil, les uns occupent de petits emplois ou se livrent à

quelque petit commerce; d'autres cultivent un petit héritage qui se

compose de vignes et d'oliviers. En général, ces Italiens transplantés

sont peu recommandables; la corruption vénitienne avait laissé chez eux

de profondes traces, et la vénalité en toutes choses, constamment la

même jusqu'à notre arrivée, avait contribué à maintenir et à empirer

cet état des moeurs.

Une grande partie des habitants de la côte et des îles se livre à la

navigation; elle fournit à la conduite de cinq ou six cents bâtiments,

presque tous employés au cabotage. Ces marins, en général assez

médiocres, sont loin de valoir ceux des bouches de Cattaro. Beaucoup

d'entre eux sont aussi propriétaires. Les campagnes qui avoisinent la

mer sont les plus belles; le climat et la nature des terres comportent

là une culture plus riche que dans l'intérieur. Cette partie de la

Dalmatie ressemble beaucoup à la Provence quand elle était moins riche.

L'intérieur est très-misérable, uniquement habité par les descendants

des anciens Slaves qui l'ont conquise. Une culture rare, une grande

quantité de mauvais bestiaux chétifs, forment toute leur richesse. Leurs

forêts consistent en bois ravagés et réduits en broussailles par la

volonté même des habitants, dans le but de s'affranchir des corvées que

leur exploitation nécessitait pour le service de la marine vénitienne,

et onze cent mille chèvres broutent les arbres et les empêchent de

grandir.

De chétives cabanes, où toute une famille est réunie et couchée autour

du même foyer; des rivières dont le cours est obstrué, dont les rives

sont malsaines; d'autres qui ont creusé leur lit à pic dans des rochers

de vingt à trente pieds de haut; des mines de charbon fort riches qui

ne sont pas exploitées, et des plaines de cinq ou six lieues de pierres,

sans aucune végétation, surmontées par des montagnes de sept à huit

cents toises d'élévation, composées de rochers entassés, nus et

dépouillés: tel est le spectacle que présente l'intérieur de la

Dalmatie. Mais ce pays, si triste et si pauvre, est habité par une

population belle, valeureuse et susceptible d'enthousiasme; ignorante,

simple, confiante, capable de dévouement pour ses chefs; mais, comme

tous les Barbares, elle ne comprend pas les abstractions; pour la

remuer, il faut frapper ses sens et la soumettre à une action

matérielle. Cette population, paresseuse comme toutes celles dont la

civilisation est reculée, abuse de sa force, et les femmes y sont

employées aux travaux les plus pénibles, tandis que les hommes se

livrent au repos ou à leurs plaisirs. Elle est imprévoyante; elle

consomme en sept ou huit mois ce qui pourrait la faire vivre un an, et,

à chaque printemps, elle éprouve la famine et vit d'herbes et de lait

de chèvre. Cependant la force et la beauté des individus frappent tous

les étrangers. Cette beauté et cette force tiennent à diverses causes.

Le régime auquel la population est soumise et la misère font périr tous

les enfants faibles et mal constitués; il n'y a que les forts et les

robustes qui résistent. Chaque génération subit donc une espèce

d'épuration obligée qui donne lieu à la production d'une race haute et

vigoureuse. Cette observation s'applique à tous les peuples barbares;

elle explique cette taille et cette beauté qui frappent d'admiration

tous les voyageurs.

Les prêtres séculiers, occupant les emplois de curés et de vicaires, y

étaient d'une grande ignorance et jouissaient de peu de crédit. Il en

était tout autrement des moines franciscains, possédant onze couvents

et desservant beaucoup de paroisses. Ces moines faisaient beaucoup de

bien et exerçaient sur les esprits une grande puissance.

De ce tableau succinct on doit tirer les conséquences suivantes. Le

littoral, privé de navigation, souffrait de notre occupation, tandis

que les villes et le pays en général gagnaient à notre présence. Mais

les moeurs des montagnards les rendaient susceptibles d'être remués,

soit par leurs chefs anciens dépossédés, soit par les intrigues des

Autrichiens, des Russes et des moines, soit enfin par mille préventions

dont nous étions l'objet, préventions que les rivalités du pouvoir et

l'esprit faux et bizarre du provéditeur et de l'administration

italienne fomentaient, au lieu de les combattre. Quoique l'armée

française répandît beaucoup d'argent, et malgré l'amélioration du sort

de la province, les passions et les intrigues étaient contre nous. Les

passions l'emportent souvent sur les intérêts. Il y avait donc dans le

pays de nombreux éléments de troubles.

Je n'ai dit qu'un mot de Corzola et de son importance. Cette petite

place servait de refuge à nos bâtiments, protégeait puissamment notre

cabotage, et rendait maître du détroit et du mouillage, d'où l'ennemi

aurait pu l'intercepter. Corzola, située dans l'île qui porte son nom,

à l'extrémité la plus voisine de la presqu'île de Sabioncello, n'est

distante de la terre ferme que de quatre-vingts toises; elle ne tient à

l'île que par un isthme. Ses fortifications se composent d'un bon

rempart revêtu en maçonnerie, de vingt-quatre à quarante pieds de haut,

et flanqué de cinq grosses tours, armées de canons. Le diamètre de la

place ne dépasse pas cent cinquante toises.

Au delà de l'isthme, une hauteur commande la place. Je l'avais fait

occuper par une bonne redoute; la place, pourvue de vivres et de

munitions, était armée de seize bouches à feu de gros calibre, et la

garnison dépassait cinq cents hommes. C'était un poste dans lequel un

homme de coeur pouvait tenir au moins pendant quinze jours devant toutes

les forces ennemies. Il fallait une succession d'efforts pour le

prendre: 1° débarquer; 2° s'emparer de la redoute; 3° amener du gros

canon; 4° faire brèche; enfin employer un nombre de jours qui pouvait

être augmenté de la défense plus on moins longue de la redoute. Sûr

d'arriver à temps si ce poste était attaqué, tandis que de Raguse

Lauriston aurait envoyé à son secours par Sabioncello, je serais passé,

sous la protection du canon de Corzola, dans cette place; tout était

prévu et préparé dans ce but; la lâcheté ou la trahison du commandant

déconcerta mes mesures.

Le 9 décembre, Siniavin parut inopinément devant Corzola, avec son

escadre et quelques troupes de débarquement. Le 10, il somma la place

et débarqua dans l'île. Le 11, il donna l'assaut à la redoute, joncha

de ses morts le champ de bataille, et fut repoussé. Le 11 au soir, le

chef de bataillon Orfengo, qui commandait, retira les troupes de la

redoute, et, le 12, ayant été à bord de l'amiral, il signa une

convention qui lui remettait la place et faisait transporter la garnison

en Italie. J'avais reçu le 12, à neuf heures du soir, à Spalatro, la

nouvelle de la présence des Russes; à minuit, j'étais en marche pour m'y

rendre avec les troupes placées sous ma main, et, le lendemain, j'appris

la reddition à Macarsca. Orfengo jouissait d'une bonne réputation, de

l'avancement lui était promis; j'avais donc tout lieu de compter sur

lui. Je le fis arrêter et traduire devant un conseil de guerre, qui le

condamna à quatre ans de prison. Confié à la gendarmerie pour être

transporté en France, il s'évada à son passage à Trieste, et passa au

service de Russie. Je souhaite, pour la gloire de l'armée russe, qu'elle

ne fasse pas souvent de pareilles acquisitions.

Immédiatement après la prise de Corzola, l'amiral embarqua ses troupes

et vint mouiller dans nos canaux intérieurs, en face de Spalatro. L'île

de Brazza était trop étendue pour pouvoir être défendue; aucun fort n'y

avait été construit; en conséquence, j'en retirai la faible garnison,

et j'abandonnai l'île à l'ennemi. Lesina se trouvait menacée, mais là

une bonne défense était préparée; l'ennemi ne fit aucune tentative pour

s'en emparer, il se contenta de gêner nos communications maritimes

pendant quelque temps. Bientôt après, l'amiral retourna avec son

escadre dans la rade de Cattaro, et rappela à lui la portion qu'il avait

laissée devant nous. Alors je fis réoccuper l'île de Brazza.

Dans le courant de janvier, une lettre du général Sébastiani m'annonça

la déclaration de guerre des Turcs contre les Russes: c'était un

événement immense pour moi, il changeait toute ma position. Je n'avais

plus à redouter l'arrivée du corps russe de dix mille hommes qui m'avait

été annoncé. Tout semblait, au contraire, me promettre d'autres chances.

Sélim, connaissant la faiblesse des armées turques, leur infériorité

vis-à-vis des armées européennes, demanda un corps auxiliaire français

pour être réuni à l'armée du grand vizir. Ce corps devait être de

vingt-cinq mille hommes, et la mission qu'il avait à remplir ne pouvait

regarder que mes troupes et moi.

Un corps de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes, mené sagement et

réuni à l'armée turque, aurait donné à cette armée une tout autre

importance; c'eût été une belle marche, digne d'être vantée, que celle

d'une armée partant de la Dalmatie pour aller faire sa jonction avec la

grande armée, en passant par la Valachie. Sébastiani m'en prévint; il

désirait beaucoup l'exécution de ce projet, il le pressa tant qu'il put,

et me provoqua à commencer ce mouvement, si mes instructions m'y

autorisaient; mais il n'en était rien.

L'Empereur consentait à cette coopération et en appréciait tout

l'avantage; cependant il voulait auparavant qu'un traité de subsides et

d'opération fût signé. On réunit à Bassano les troupes nécessaires pour

me compléter. L'Empereur m'ordonna de me mettre en mesure de marcher;

mais cette affaire traîna beaucoup, et elle n'était pas encore terminée

quand la catastrophe de Sélim arriva. Toutefois cette espérance me

souriait. Je fis reconnaître avec soin les points de la Dalmatie offrant

le moins de difficultés pour déboucher en Bosnie et faire une route pour

y arriver. Ce fut le commencement de ces travaux mémorables exécutés

depuis dans toute la province. Je fis partir sur-le-champ, pour se

rendre auprès du général Sébastiani, six officiers d'artillerie et du

génie. Ce nombre s'augmenta beaucoup quelques mois plus tard. J'envoyai

aussi directement un officier à Viddin, auprès de Passwan-Oglou; un

autre à Routschouk, auprès de Moustapha-Bairactar, ce même Turc dont la

célébrité est justifiée par son courage, son dévouement à Sélim et sa

mort héroïque. Ils étaient chargés d'offrir, de ma part, des secours en

artillerie, en munitions, en officiers, et d'annoncer ma prochaine

entrée en Turquie pour les appuyer avec trente mille hommes aussitôt

après avoir reçu les Firmans du Grand Seigneur.

Moustapha-Bairactar se trouva être un homme moins civilisé que les Turcs

qui occupent aujourd'hui de grands emplois. Son ignorance en géographie

était fort grande; il demanda à l'officier que je lui envoyai si, en

venant de Dalmatie, il avait dû passer la mer. Ces deux chefs ne

réclamèrent aucun secours.

La guerre entre la Turquie et la Russie avait multiplié mes rapports

avec les pachas. J'entrai en communication avec le célèbre Ali-Pacha de

Janina. Celui-là fit beaucoup de demandes. Je lui envoyai tout ce qu'il

désira en matériel, et, de plus, un détachement d'artillerie, commandé

par un officier.

L'amiral Siniavin, parti de Cattaro, depuis un mois, avec toute son

escadre, excepté deux vaisseaux, des frégates et des bâtiments légers

restés dans nos parages, avait fait sa jonction avec l'escadre anglaise.

Le 27 mars, une lettre de Sébastiani m'annonça le départ de

Constantinople du ministre d'Angleterre, et l'arrivée de l'escadre

anglaise devant cette ville le 21 février. Les Dardanelles avaient été

forcées. On considéra cette action comme extraordinaire; mais c'est un

prodige qui se renouvellera toujours, tant que ce passage ne sera armé

que de gros canons immobiles, qui ne peuvent tirer qu'un seul coup

chacun contre une escadre marchant avec un vent favorable.

L'amiral Dukwort, arrivé avec son escadre devant Constantinople à la

pointe du sérail, menaça de brûler la ville, et, comme il était maître

de le faire, puisque cette ville était sans défense, il pouvait en

résulter une révolution ou un changement de politique complet. À la

suite d'une pareille entreprise, il y avait tout à redouter. Ces

nouvelles étaient déjà fort anciennes. Mais, le 29 avril, de nouvelles

dépêches de Sébastiani, en date du 4, vinrent m'apprendre les heureux

événements qui s'étaient passés.

Sébastiani avait soutenu et développé l'énergie du sultan. Par de

feintes négociations, il avait fait gagner du temps, et, en peu de

jours, toute la côte avait été couverte d'artillerie. Alors on refusa

de traiter. Les Turcs étaient revenus de leur effroi, et, les moyens

moraux, les seuls favorables aux Anglais dans leur entreprise, se

trouvant usés, il n'y avait plus aucune proportion entre les moyens

matériels d'attaque et de défense.

On s'occupait aussi à armer les Dardanelles, afin d'en rendre le

passage plus difficile. L'amiral anglais craignit les dangers du retour,

et se hâta de partir. Un des gros boulets de pierre, lancé par cette

artillerie barbare, mais gigantesque, du détroit, rencontra le grand

mât d'un vaisseau de ligne anglais et l'abattit d'un seul coup.

L'énergie des Turcs et la rapidité avec laquelle on créa la défense

firent, dans le temps, beaucoup d'honneur à Sébastiani. Il fut secondé

puissamment dans l'exécution des travaux par les officiers que j'avais

envoyés auprès de lui, parmi lesquels étaient deux de mes aides de camp,

MM. Leclerc et Fabvier. Le dernier, homme d'une grande résolution, a

acquis, depuis, à divers titres, une assez grande réputation. Avec eux

était un autre officier, également de mon choix, et devenu, lui aussi,

bien autrement célèbre, le colonel Foy.

J'ai parlé des difficultés de communication que la Dalmatie présentait:

rien ne peut en donner l'idée. Elles rendaient les marches longues,

pénibles, empêchaient de porter des corps organisés et en état de

combattre sur le point où ils étaient nécessaires. Les transports des

vivres et des munitions présentaient les plus grands embarras. Enfin

les troupes, dans leur marche, étaient toujours dépourvues d'artillerie,

de cet auxiliaire si puissant à la guerre.

Du temps des Vénitiens, tout était pour le mieux: maîtres de la mer et

réduits sur terre à une guerre constamment défensive, ne communiquant

qu'au moyen de leurs vaisseaux avec la Dalmatie, toutes les villes

maritimes fortifiées étaient autant de têtes de pont par lesquelles ils

pouvaient déboucher. Les ennemis à combattre étaient les Turcs et les

Autrichiens, mais particulièrement les premiers. Le pays étant

impraticable, les Turcs n'avaient aucun moyen de pénétrer avec du canon,

à moins de travaux énormes, et, n'étant jamais maîtres de la mer, ils

ne pouvaient bloquer les places maritimes, de manière que, quoique

assiégées, ces places pouvaient être ravitaillées, et leurs garnisons

conservaient toujours la liberté de sortir quand la défense ne pouvait

plus se prolonger. Les transports à exécuter le long du littoral se

faisaient au moyen de la mer, que personne ne pouvait leur disputer.

Une route longitudinale leur était donc inutile: ils l'auraient eue

qu'ils ne s'en seraient pas servis. Voilà la position des Vénitiens;

elle était l'inverse de la nôtre. La mer ne nous appartenait pas; il ne

nous fallait donc que peu de places maritimes, mais de très-fortes et

exigeant un grand siége, et placées de manière à servir, au besoin,

d'appui et de refuge à notre marine; les autres villes devaient être

ouvertes et démantelées. Nous ne pouvions pas faire nos transports par

mer; il nous fallait donc des chemins. Nous avions à redouter une armée

de débarquement et des révoltes; il nous fallait donc pouvoir nous

mouvoir par l'intérieur avec des troupes nombreuses, réunies, pourvues

de matériel et munies de canons.

Ces réflexions me frappèrent aussitôt après mon arrivée en Dalmatie;

mais je n'entrevoyais pas alors la possibilité de remédier à cet état

de choses. Le repos laissé par l'ennemi, la disparition de l'amiral

Siniavin et sa station dans le Levant, la douceur du climat dont on

jouit, même au milieu de l'hiver, sur le littoral, l'utilité

d'entretenir l'activité des troupes, et la répugnance que j'ai toujours

eue à les fatiguer de manoeuvres quand elles sont instruites, tous ces

motifs me donnèrent la pensée d'entreprendre ces travaux, sauf à les

quitter si la guerre nous faisait prendre les armes, ou à augmenter leur

développement si notre repos se prolongeait. J'eus recours à ces idées

de gloire et d'avenir auxquelles j'avais trouvé mes soldats si sensibles

dans mes travaux du camp de Zeist; je parlai de l'utilité dont seraient

pour le pays de semblables travaux, de la reconnaissance publique qui en

serait le prix. Je leur rappelai l'exemple des armées romaines,

habituées à employer ainsi leurs loisirs. J'étais aimé de mes troupes,

et un mot de moi, un désir, étaient des lois pour elles. La

manifestation de semblables sentiments allait droit au noble coeur de

ces braves soldats, et ils manifestèrent l'empressement le plus vif à

commencer ces travaux.

Je ne voulais pas qu'il en résultât pour l'armée d'autres inconvénients

qu'un peu de fatigue. En conséquence, le sort des soldats fut amélioré

sous le rapport de la nourriture pendant la durée des travaux. Je

répartis les ateliers à portée du cantonnement de chaque régiment, afin

d'éviter des bivacs ou des déplacements pénibles. Chaque portion de

route reçut le nom du régiment qui l'avait faite, et ce nom, ainsi que

ceux du colonel et des officiers supérieurs, furent gravés sur le

rocher. Ces idées de gloire, d'avenir et de postérité sont si utiles à

développer dans les troupes! Les portions de route éloignées, qu'il

fallait faire pour joindre celles qui s'exécutaient à portée des

cantonnements, furent construites par les habitants sous la conduite

d'officiers et de soldats désignés à cet effet. Je parlerai en

particulier de ces travaux faits par les Dalmates. Avant de rendre

compte de la direction de ces routes et des obstacles qu'elles

présentaient, il est nécessaire de faire la description du pays.

La grande chaîne des Alpes, qui forme le réservoir de l'Europe, et dont

le point culminant est en Suisse et en Tyrol, se divise et s'étend en

plusieurs branches suivant différentes directions. L'une d'elles,

marchant de l'ouest à l'est, sert de limite au nord de l'Italie et forme

les Alpes Noriques. Arrivée en Carinthie, elle tourne subitement au sud

ou sud-sud-est, et forme les Alpes Juliennes. C'est la chaîne que l'on

traverse pour aller d'Italie en Carniole. Cette chaîne continue dans la

même direction jusqu'en Grèce. Elle sépare constamment les eaux de

l'Adriatique des eaux du Danube et de la mer Noire. Elle arrive en

Albanie, près de Pristina. Là une autre chaîne se détache et court à

l'est. Celle-ci forme la chaîne du mont Hémus et du Balkan, et se

prolonge, par ses rameaux, jusqu'à la mer et au Bosphore de Thrace.

Avant le dernier cataclysme qui ouvrit aux eaux ce passage, elle se

rattachait par là à la chaîne des montagnes de l'Asie Mineure, au

Caucase et au Thibet. Toutes les chaînes secondaires, qui, de la grande

chaîne, se détachent et courent vers l'ouest ou le sud-ouest, sont ses

contre-forts, et forment les montagnes de la Dalmatie et de l'Albanie.

Les sources des rivières de Dalmatie déterminent les points par lesquels

passent les sommets de la grande chaîne. On sait que cette chaîne est

d'abord à peu de distance de la Dalmatie, et qu'elle s'en éloigne en se

prolongeant. Ainsi la Dalmatie se compose du même nombre de bassins et

d'autant de chaînes de montagnes secondaires qu'il y a de rivières qui

la coupent, et qui portent leurs eaux dans l'Adriatique, et ces chaînes,

pour la plupart, se relèvent en approchant de la mer et se terminent par

de très-hautes montagnes.

La première rivière est la Zermagna. Elle sert de délimitation entre la

Dalmatie et la Croatie. Elle prend sa source très-près de la frontière.

Sur sa rive droite sont les hautes montagnes de la Croatie; sur la rive

gauche et jusqu'à la Kerka, le pays est légèrement ondulé.

La seconde est la Kerka. Cette rivière prend sa source à peu de distance

de la Zermagna, passe au pied de la forteresse de Knin, vient à

Scardonna et se jette dans le golfe de Sebenico. Cette rivière a peu

d'eau pendant une partie de l'année; mais elle s'est creusé un lit de

trente pieds de profondeur. Ses bords escarpés offrent des obstacles

qui, considérés sous des rapports militaires, pourraient entrer

puissamment dans les calculs d'un général, et servir utilement dans des

mouvements d'armée. Les eaux de la Kerka contiennent des substances

calcaires qu'elles déposent constamment. La suite des siècles a formé

un barrage près de Scardonna. Il en résulte une des plus belles

cascades de l'Europe, non par l'élévation, qui est assez peu

considérable, mais par l'étendue, le développement et l'abondance de

ses eaux dans la saison pluvieuse.

Vient ensuite la Cettina. Elle court d'abord du nord au sud, et ensuite

tourne à l'ouest, traverse des montagnes ardues et élevées, et se jette

dans la mer à Almissa. Une partie du pays, compris entre la Kerka et la

Cettina, est couverte par des montagnes de rochers élevés, pelés et

difficiles.

La quatrième rivière est la Narenta. Elle prend sa source dans

l'Erzegowine, à vingt lieues de la Dalmatie. C'est un véritable fleuve

par la masse de ses eaux; sa vallée, fort large, serait d'une grande

richesse si les eaux étaient aménagées. Elle forme maintenant d'immenses

marais là où les Romains avaient de belles campagnes bien cultivées.

Telles sont les quatre rivières qui traversent la Dalmatie.

Les routes construites eurent pour objet de rendre praticable pour des

voitures le passage d'un bassin dans l'autre. Les Autrichiens avaient

fait une seule route, celle du pont de la Zermagna, et qui va de la

frontière de la Croatie à Zara; tout le reste était en projet.

Mes premières constructions eurent pour but deux objets: 1° établir la

communication entre Zara, Scardonna, Sebenico, Trau et Spalatro, et 2°

partir du pont de la Zermagna et de Knin, passer dans la vallée de la

Cettina, et mener au meilleur débouché de la frontière pour pénétrer en

Bosnie.

La première de ces roules passait par les cantonnements de l'armée; les

troupes se trouvaient à portée d'y travailler; elle fut faite avec

rapidité et succès, malgré les grandes difficultés locales. On peut en

juger par un exemple: les murs de soutènement de la descente de la

montagne de Trau ont de vingt à vingt-deux pieds d'élévation, dans une

partie de leur développement. En moins de six mois on arriva à Spalatro

par une route construite d'après les principes, avec double empierrement

et des cordons.

On fit également en même temps, mais au moyen de réquisitions de

paysans, une route pour aller de la vallée de la Cettina à Cresmo,

débouché en Bosnie. Au moyen des troupes, on construisit aussi une route

dans la largeur de la Dalmatie, et qui, partant de la frontière turque,

et passant par Signe et Clissa, aboutissait au littoral à Spalatro.

C'est dans ce bassin magnifique, l'un des plus beaux lieux de la terre,

qu'une très-grande ville, Salona, l'une des plus belles de l'empire

romain, était bâtie; c'est là qu'un empereur philosophe, dégoûté des

grandeurs et de la puissance, avait choisi le lieu de sa retraite.

Pendant ces travaux, les troupes de la garnison de Raguse

construisaient, de leur côté, une route de Raguse à Stagno, et partout

l'émulation était égale.

Au nombre des rivières de la Dalmatie, on en compte encore deux dont

j'ai omis de parler, parce qu'elles ne jouent aucun rôle dans la

configuration du pays. La rivière de Salona sort toute formée du milieu

d'un rocher; son cours est seulement d'une demi-lieue; mais elle roule

beaucoup d'eau et se jette dans le golfe de Spalatro. Cette rivière

produisait les truites célèbres que Dioclétien, dit-on, préférait à

l'empire; elles sont encore délicieuses, mais je doute qu'aujourd'hui

on les achetât à ce prix. La rivière d'Ombla, près Raguse, est une

rivière souterraine qui se jette dans la mer en sortant des rochers. On

a des motifs de croire que c'est l'embouchure de la rivière de Trébigne

qui disparaît dans les montagnes. En général, tous ces pays calcaires

sont remplis de ces phénomènes; les eaux, s'y frayant passage au milieu

des rochers, disparaissent et reparaissent, sans qu'on puisse suivre

leur cours avec certitude.

Quelquefois ces phénomènes s'accompagnent de circonstances fort

singulières. La chaîne de montagnes placée entre la Cettina et la

Narenta est fort élevée et se termine par le Biocovo, montagne de sept

à huit cents toises de hauteur, dont le pied occidental est baigné par

la mer; à l'est, elle est liée à une suite de hauteurs, dont les

dispositions forment un bassin immense et sans issue. Il y a un lac; au

fond de ce lac sont des gouffres par lesquels les eaux arrivent pendant

la saison des pluies et viennent se joindre à celles que les pentes des

montagnes amènent journellement. Chaque année ce lac se vide aux trois

quarts, et l'on cultive immédiatement le terrain découvert. Mais, chose

extraordinaire! quelquefois le lac se vide entièrement, et ce n'est

jamais qu'après un automne et un hiver extrêmement pluvieux.

Voici mon explication: les gouffres, n'étant pas placés dans la partie

la plus basse du lac, sont insuffisants pour enlever toute l'eau qu'il

contient; d'ailleurs ils ne peuvent jamais donner issue qu'à la même

quantité d'eau, à peu près, qu'ils ont amenée, et il reste toujours en

surplus celles qu'amènent les pluies et les pentes des montagnes

environnantes, sauf l'évaporation. Quand l'année a été très-pluvieuse,

les eaux du lac s'élèvent davantage. Alors, si l'on suppose que, dans

le Biocovo, il existe un syphon communiquant avec la mer, et que, dans

ces années d'exception, le niveau du lac dépasse le niveau du coude du

syphon, celui-ci est aussitôt rempli, il fonctionne, et, sa courte

branche aboutissant au point le plus bas du lac, celui-ci est mis à sec.

Cette explication satisfait l'esprit sur le phénomène, et semble ne

laisser rien à désirer. Autre singularité: le lac souterrain, recevant

les eaux, conserve aussi les poissons, et les pêcheurs placent leurs

filets aux _voragines_ ou gouffres, à l'arrivée de l'eau comme à son

départ.

Je reviens à la construction des routes. La partie que j'ai décrite fut

faite comme par enchantement. Ces travaux me donnèrent beaucoup de

popularité. Les peuples aiment à voir l'action de la puissance, quand

elle est salutaire ou glorieuse; ils aiment à voir leurs chefs parler à

l'imagination par leurs actions. Les Dalmates disaient et répétaient,

dans leur langage rempli d'images: «Les Autrichiens, pendant huit ans,

ont fait et discuté des plans de routes sans les exécuter; Marmont est

monté à cheval pour les faire faire, et quand il en est descendu elles

étaient terminées.» Je me rendis à Raguse, pour faire l'inspection des

travaux ordonnés, et je fus content de l'état dans lequel je trouvai

toute chose.

Le 20 avril, d'après l'ordre de l'Empereur, et à la demande du général

Sébastiani, je préparai l'envoi à Constantinople de cinq cents

canonniers et sapeurs. Des firmans du Grand Seigneur me parvinrent pour

autoriser leur entrée en Bosnie. Je ne perdis pas un moment pour

l'exécution de cette importante mesure; mais, au moment de mettre la

troupe en marche, les firmans ne se trouvèrent pas en règle; ils ne

portaient que le nombre de trois cents hommes. Ensuite le pacha, par une

sollicitude dont je ne pus admettre la nécessité, voulait que les

canonniers marchassent par détachement de douze à quinze. Il en résulta

une discussion qui fit perdre beaucoup de temps.

Enfin, le 6 juin, le détachement entra en Bosnie, pourvu de tout ce dont

il pouvait avoir besoin, ayant l'argent nécessaire à sa dépense pendant

toute sa route, et sous le commandement du sous-chef de mon état-major,

le colonel Delort. Le pacha de Bosnie le reçut avec beaucoup d'égards et

de soins; mais, après avoir dépassé Traunich, la nouvelle de la

catastrophe de Sélim étant parvenue, et le commandant du détachement

ayant reçu une lettre de Sébastiani qui lui prescrivait de rentrer en

Dalmatie, il revint sur ses pas. On ne savait pas quel système politique

suivrait Mustapha, successeur de Sélim. Les institutions nouvelles, et

conformes aux usages des peuples civilisés, étaient l'objet des

préventions et de l'animadversion des Turcs, et l'aliment de leurs

passions contre tous les Européens. Il était sage de faire rétrograder

le détachement désiré, demandé par le gouvernement. Appelé par

l'opinion, il pouvait être utile; mais, dans la circonstance présente,

il ne pouvait être qu'un embarras et l'occasion d'un danger. Par mesure

de prudence, et pour protéger son retour, je me rendis à la frontière

avec des troupes aussitôt que je connus les événements, et je serais

allé à sa rencontre et l'aurais dégagé si des insurrections en Bosnie

eussent fait commettre contre lui quelque hostilité.

Depuis quelque temps, Siniavin était revenu à Cattaro; il avait établi

une croisière sur nos côtes devant Spalatro, et il la renforçait tous

les jours. Enfin une grande partie de l'escadre arriva le 5 juin avec

des troupes de débarquement. Il avait établi des intelligences dans le

pays. Les Autrichiens n'avaient pas cessé de fomenter le mécontentement.

Le provéditeur, par sa folle vanité et ses fausses mesures, prêtait son

appui aux mécontents. Nos ennemis les plus déclarés s'étaient emparés

de son esprit en flattant ses passions et son orgueil. Sans le savoir,

il s'était mis entre leurs mains. Ses agents, les hommes de sa confiance,

conspiraient, et cependant il ne voulut jamais le croire. Il n'était

sans doute pas leur complice, car il fut rempli de terreur au moment où

l'insurrection éclata; mais ses yeux étaient fascinés.

Un colonel de Pandours, nommé Danese, travaillait activement, avec les

Russes et les moines, à amener un soulèvement au profit des Autrichiens.

Sa famille avait de l'influence dans le pays; sa haine contre l'ordre

établi, son dévouement aux Autrichiens, étaient connus. La levée de la

légion dalmate avait mécontenté, parce qu'on avait étendu la

conscription aux villes. Du temps des Autrichiens, jamais les levées de

soldats n'avaient souffert de difficultés; à la vérité, les villes en

étaient exemptes. Aujourd'hui il en était autrement, et les habitants

des villes communiquaient leur mécontentement aux habitants de la

campagne, quoique la mesure dont ils se plaignaient fût une mesure de

justice en faveur de ces derniers. Ainsi va le monde, souvent on sert

avec passion, et contre ses propres intérêts, les passions et les

intérêts des autres.

L'amiral débarqua immédiatement mille hommes environ dans le comté de

Politza. Aussitôt les habitants se révoltèrent, prirent les armes, et

tous ceux des environs de Spalatro en firent autant. Quelques soldats

périrent et furent assassinés. J'étais à Zara, et j'en fus informé

sur-le-champ. Je me rendis tout de suite à mon quartier général; mais

déjà, à mon arrivée, les Russes s'étaient rembarqués, et mon chef

d'état-major, le général Vignolle, avait marché à eux avec le 8e léger

et le 11e. Ils s'étaient retirés sans l'attendre, et il occupait même

déjà une partie du comté de Politza. J'achevai de tout soumettre et d'y

rétablir l'ordre.

L'ennemi occupa Almissa, ville entourée de vieilles fortifications et

défendue par un vieux fort qui la domine. L'accès en est très-difficile:

la Cettina nous en séparait, il fallut manoeuvrer et arriver par la cime

des montagnes. Cette opération exécutée, les Russes se rembarquèrent

après avoir perdu quelques hommes, tués, blessé, ou prisonniers.

Le comté de Politza, situé dans une vallée délicieuse, mais très-élevée,

est hors de toutes les communications, et le chemin qui y conduit est

très-difficile à parcourir et très-facile à défendre. L'isolement de

cette localité, joint aux moyens que la nature a donnés à ses habitants

pour se soustraire à l'obéissance, est sans doute la cause des

priviléges que les Vénitiens leur avaient donnés: ils ne payaient aucun

impôt, se gouvernaient eux-mêmes, nommaient leurs magistrats et ne

fournissaient ni soldats ni matelots. On voulut leur enlever ces

priviléges, et on les mécontenta. Assurément, la vue de ce petit pays

parlerait en faveur du système de son administration: rien de mieux

réglé, rien de plus soigné que leur culture, rien de plus joli que

leurs villages. Cette vallée renferme une immense quantité de cerisiers

portant de petites cerises sauvages, des marasques, employées à faire la

liqueur si célèbre de Zara, appelée marasquin.

Les magistrats de Politza sont annuels. Il y a douze comtes qui

commandent chacun un village, et l'élection du grand comte se fait par

toute la population assemblée, dans un des endroits les plus larges de

la vallée. On se rassemble là à jour fixe. Le grand comte dont

l'exercice finit dépose dans un lieu indiqué une boîte de fer renfermant

la charte des priviléges. Le plus ambitieux et le plus hardi va la

prendre sous une grêle de pierres: quand il s'en est emparé, s'il a pu

le faire vivant, il est reconnu grand comte.

Ce mode d'élection en vaut bien un autre; il suppose au moins, dans le

dépositaire de l'autorité, de la décision, du courage et du bonheur,

trois grands éléments de succès dans ce monde. Je remarquerai, à cette

occasion, que le titre porté par le chef de Politza, dans la langue

illyrienne _knès_, est le même que portent les princes russes. On l'a

traduit ici par comte, titre modeste; les Russes l'ont traduit par

prince par orgueil; mais c'est à tort, car, excepté les princes russes

descendant de Rurik et de Jagellon, presque tous les autres sont

originairement des Tartares, décorés de ce titre par le caprice des

czars, au moment où ils arrivaient à Moscou. Knès veut dire chef, et

chef d'un petit territoire.

Après avoir rétabli la paix dans cette petite contrée, je m'étais rendu

à la frontière de Bosnie avec des troupes, pour attendre le retour de

mes canonniers; mais les désordres de la province n'étaient pas finis.

Les Russes débarquèrent de nouveau à Macarsca et dans le Pridvorié. Ils

eurent l'imprudence de s'éloigner de la mer, pour donner confiance aux

habitants des villages qui, en assez petit nombre, prirent les armes.

Le général Delzons, avec le 8e léger, les attaqua sans perdre un moment,

et leur prit ou tua deux cents hommes: les révoltés se dispersèrent. Je

fis faire une enquête extrêmement étendue et circonstanciée. Je la

confiai à un officier de choix, qui mit, dans ce travail important,

autant de sévérité que de lumières, de soins et de conscience. Les

véritables coupables furent punis, et depuis ce temps la province fut

tranquille.

Je raconterai ici deux anecdotes, pour montrer dans quelle aberration

tombent quelquefois les juges militaires, par de fausses idées

d'humanité, et en quoi consiste la justice aux yeux de barbares

corrompus.

Au moment où la révolte éclata, un soldat du 11e régiment reçut, à bout

portant, un coup de fusil dans la grande rue de Castel-Vecchio, au coin

d'une rue qui conduit à la mer. Ce soldat blessé, conduit à l'hôpital,

désigne, avant de mourir, le lieu où il a été atteint, et donne le

signalement de celui qui l'a blessé; il était vêtu de telle et telle

manière, et portait une balafre à la joue gauche. D'un autre côté, on

avait arrêté dans la même rue un Dalmate dont toutes les circonstances

de l'habillement, de la taille et du signalement correspondaient à la

description faite par le soldat; de plus, il avait entre ses mains un

fusil déchargé et venant de faire feu. La commission militaire, par un

caprice impossible à expliquer, condamna le coupable aux galères. Il

fallait frapper d'une salutaire terreur une population insurgée; il

fallait faire un exemple sur les véritables coupables. Or la

condamnation aux galères ne signifiait rien pour l'exemple. Je fis

venir la commission militaire pour lui demander ses motifs; et, comme

elle ne put rien répondre de raisonnable, je fis fusiller le coupable

de ma propre autorité. Je vois d'ici bien des fronts se rembrunir en

lisant ce récit; eh bien, quoi qu'on puisse dire, dans la position où

j'étais, ce devoir m'était imposé; et, dans de pareilles circonstances,

il faut savoir le remplir en engageant toute sa responsabilité.

Voici l'autre fait. J'avais pris à mon service un Dalmate d'une grande

et rare beauté, natif de Spalatro. Sa taille et son costume le rendaient

vraiment remarquable. Au milieu de l'instruction de la procédure, il

alla trouver le capitaine rapporteur et lui dénonça un curé du

voisinage. Il circonstancia de la manière la plus positive et la plus

détaillée son accusation. Le curé fut arrêté, interrogé; il tomba de son

haut en entendant les charges portées contre lui et se justifia d'une

manière catégorique. Confronté avec son accusateur, celui-ci fut

confondu. Je lui demandai d'expliquer le motif de son action; il me

répondit: «J'ai vu chercher des coupables, j'ai cru faire plaisir en en

indiquant.» Voilà comme ces gens-là conçoivent la justice. Je le chassai

ignominieusement, comme on peut le supposer.

Après ces événements, les Russes, réunis aux Monténégrins, attaquèrent

le pacha de Trébigne et envahirent ses terres. J'avais fait destituer

le pacha de Trébigne, dont la conduite avait été hostile envers nous,

et le nouveau, appelé Suliman, nous était tout dévoué. Les Monténégrins,

au nombre de trois mille, soutenus par quatre cents Russes et du canon,

vinrent mettre le siége devant la petite forteresse de Clobuk. J'envoyai

de Raguse le général Launay, avec mille hommes d'infanterie, au secours

du pacha. Il marcha, soutenu de deux mille Turcs, dégagea Clobuk et fit

prisonniers les quatre cents Russes. Ce fut la cavalerie turque qui les

prit, et ils étaient sa propriété. Plusieurs eurent la tête coupée, et

le général Launay se hâta de se rendre propriétaire des malheureux qui

restaient en donnant un louis par homme. Il en sauva ainsi un bon

nombre. Les Turcs, ensuite au désespoir de les avoir vendus, venaient

offrir au général Launay trois à quatre louis pour les ravoir et se

donner le plaisir de couper des têtes. Mais, on le devine, le général

Launay ne se livra pas à cet horrible trafic, et ces malheureux

prisonniers conservèrent la vie.

Sur ces entrefaites, un envoyé du pacha de Janina arriva chez moi, et

m'apporta un sabre en présent de la part de son maître. Il allait en

mission en Pologne pour trouver l'Empereur. Cet envoyé, nommé

Méhémet-Effendi, avait eu une étrange destinée. Il était Romain et

prêtre quand nous l'avions trouvé à Malte, lors de la prise de cette

ville, où il remplissait les fonctions d'inquisiteur. Il nous avait

suivis en Égypte, et nous l'avions employé dans l'administration. Ne

trouvant pas, dans cette carrière, les avantages qu'il s'était promis,

il avait voulu revenir en Europe, et s'était embarqué avec deux

officiers français, aujourd'hui officiers généraux, Poitevin, du génie,

et Charbonnel, de l'artillerie. Un corsaire les prit et les conduisit à

Janina, où ils furent mis en prison. Un jour le ci-devant inquisiteur

annonça qu'il avait eu une vision; que Mahomet lui était apparu, et lui

avait prouvé que la religion chrétienne était fausse et que la vérité

était dans la sienne, et il déclara en même temps, dès ce moment, qu'il

voulait adopter l'Alcoran. On le mit aussitôt en liberté. Il eut des

emplois près d'Ali-Pacha et parvint à la faveur. Quand il se présenta

chez moi, son maître venait de le charger de négociations auprès de

Napoléon. Le vizir avait jugé la paix prochaine, et prévu que l'Empereur

se ferait céder Corfou et les Sept-Îles. Ali-Pacha envoyait Méhémet pour

les demander, et son unique argument, pour convaincre Napoléon, était

celui-ci: Ali-Pacha aime les Français; un général français viendra

commander à Corfou; le voisinage engendrera des querelles, et l'on dira

à tort qu'Ali-Pacha n'aime pas les Français. Pour prévenir une pareille

injustice, il vaut mieux lui donner l'île, à Ali-Pacha. Méhémet-Effendi

joignit l'Empereur au moment où il venait de signer la paix. Les

conditions en étaient encore secrètes. Il lui fit sa demande et l'appuya

du puissant argument que je viens de développer, et l'Empereur répondit:

«Mais comment prendre Corfou? Je ne l'ai pas.--Mais Votre Majesté

l'aura, dit le renégat.--Comment le prendre?» répliquait l'Empereur; et

il ne sortait jamais de cet argument, qui ne le compromettait pas.

Méhémet-Effendi en fut pour ses frais de voyage, et retourna vers son

maître. On m'a assuré que ce malheureux était depuis retourné à Rome, où

il avait fait pénitence publique.

Je reçus, le 21 Juillet, la nouvelle de la paix signée le 8, à Tilsitt,

entre Napoléon et l'empereur Alexandre. Une amitié sincère semblait

devoir unir les deux adversaires, si longtemps ennemis.

Peu après, me parvint l'ordre d'envoyer les renseignements les plus

circonstanciés sur la Turquie d'Europe, sur sa population et les revenus

de ses différentes provinces, sur ses communications et les opérations

militaires que sa conquête rendrait nécessaires. Enfin l'Empereur me fit

demander un plan de campagne pour deux armées qui déboucheraient, l'une

de la Dalmatie, et l'autre de Corfou. C'était me créer de grandes

espérances. J'avais étudié le pays avec tant de soins, je m'étais fait

fournir des itinéraires et rendre des comptes si détaillés par tous les

officiers que j'avais fait voyager par diverses routes, que, dès le 1er

août, je fus à même d'envoyer à l'Empereur une grande partie des

mémoires demandés. Tout annonçait la conquête de la Turquie d'Europe et

son partage; tout me promettait une campagne brillante. Les divisions

de réserve se formaient en Italie; je recevais l'ordre de tout préparer

pour recevoir une escadre de quinze vaisseaux à Raguse; tout enfin

prenait une attitude conforme à mes voeux; mais rien ne se réalisa. Sans

la tournure que prirent les affaires d'Espagne, il en aurait été

autrement. Toutefois j'ai passé trois années de ma vie à rêver et à

espérer des opérations en Turquie, tantôt pour secourir ce pays comme

allié, tantôt pour le conquérir. À cette époque, je rêvais la grande

guerre comme on rêve le bonheur dans sa jeunesse, et le bonheur, comme

il arrive souvent, se faisait bien attendre.

Au commencement d'août, je reçus des ordres pour prendre possession de

Cattaro, et un officier russe arriva à mon quartier général, porteur de

ceux adressés à l'amiral Siniavin. Pour cette fois, tout le monde était

sincère; les choses se firent vite, et avec tous les égards et toutes

les attentions possibles. Dès le 12 août, les troupes françaises

occupèrent Castelnovo et Cattaro. Je donnai l'ordre au général Lauriston

de présider à la prise de possession, et je me rendis à Raguse, en

attendant le départ des Russes. Ils l'exécutèrent promptement, et

j'allai visiter ces lieux, dont le nom a retenti pendant trois mois dans

toute l'Europe.

Les Bocquais, depuis l'affaire de Castelnovo, étaient restés

tranquilles. Ils avaient compris que leur intérêt, comme leur devoir,

était d'attendre silencieusement la fin de la lutte pour savoir à qui

ils appartiendraient, ils reçurent bien les troupes françaises, et

cherchèrent, par un bon accueil, à faire oublier leurs torts passés. Je

ne fis aucune récrimination, cela ne servait à rien; seulement,

j'ordonnai de restituer aux Ragusais les bâtiments que les Bocquais leur

avaient pris à Gravosa, dans le port, contre le droit des gens, en leur

faisant rembourser les droits exigés par les Russes. Je me suis bien

trouvé de cette indulgence: depuis cette époque, la conduite des

habitants de presque toute cette province n'a pas cessé un seul jour

d'être bonne et pacifique.

Je pourvus à la défense de la rade en faisant établir des batteries à

son entrée, mettre dans un état convenable les fortifications de Cattaro

et de Castelnovo, et j'organisai la province le plus économiquement

possible. Rien ne serait plus en rapport avec les moeurs des habitants

de ce pays, en l'appliquant à la marine, que cette admirable

organisation croate, tout à la fois élément de la défense et de la

sûreté du pays, et principe de civilisation; mais il aurait fallu

beaucoup de temps et de dépense pour l'exécuter. Je n'avais d'ailleurs

pas mission de le faire, et le gouvernement avait, à cette époque, sur

cette organisation, les idées les plus fausses; il n'en connaissait ni

le secret ni les contre-poids. Je me contentai donc de donner une

organisation civile et judiciaire indispensable, et je cherchai à faire

de bons choix.

L'évêque du Monténégro me demanda une entrevue. Je la lui accordai, et

nous nous rencontrâmes à peu de distance de Cattaro. Nous parlâmes du

passé, et je lui demandai pourquoi il nous avait fait la guerre. Il me

répondit que, placé sous la protection de la Russie, comblé de bienfaits

par elle, il avait cru de son devoir de lui obéir; mais aujourd'hui le

nouvel état de choses changeait sa condition et lui imposait d'autres

devoirs. Il m'assura que le peuple du Monténégro vivrait en bon voisin,

ne donnerait lieu à aucune plainte, et qu'il ambitionnerait de posséder

les bonnes grâces de mon souverain. Son discours, sans lui faire prendre

des engagements formels, me laissa supposer la pensée de se mettre un

jour sous la protection de la France. Je n'attaquai pas cette question;

la proposition devait venir de lui. Plus tard, quand je crus qu'il

allait la faire, il avait changé. Le gouvernement russe n'avait sans

doute jamais cessé d'attacher beaucoup de prix à l'influence qu'il

exerçait sur ces contrées. Je lui promis, de notre côté, un bon

voisinage, mais à charge d'une réciprocité dont il me réitéra

l'assurance; et, là-dessus, nous nous séparâmes. Ce vladika, homme

superbe, de cinquante-cinq ans environ, d'un esprit remarquable, avait

beaucoup de noblesse et de dignité dans les manières. Son autorité

positive et légale était peu de chose dans son pays, mais son influence

était sans bornes.

Après avoir pourvu aux besoins de cette province et organisé son

administration, j'ordonnai une levée de six cents matelots pour la

flottille et la marine de Venise, ce qui s'exécuta sans difficulté.

Cette population, composée de quarante-cinq mille habitants, entretient

quatre cent cinquante bâtiments patentés, dont un certain nombre fait

la grande navigation. Je mis ce pays et son administration sous les

ordres et l'inspection du général Lauriston, et je rentrai en Dalmatie.

En arrivant à Spalatro, j'appris un crime horrible qui m'affligea

beaucoup, commis pendant mon absence et presque sous mon nom. Un certain

général Guillet, né en Savoie, ayant servi autrefois, en qualité de

garde du corps, le roi de Sardaigne, avait été mis sous mes ordres à

l'armée de Dalmatie. Les brigades de mon corps d'armée étant données,

je l'avais chargé du commandement de l'arrondissement de Spalatro. Cet

homme était rempli d'intelligence, de finesse et de perspicacité; rien

ne lui échappait; il savait tout ce qui se passait. Il m'avait été fort

utile pendant la guerre par ses rapports. En partant pour Cattaro, je

l'avais chargé de recevoir des Russes l'île de Brazza. Pendant les

derniers mois de la guerre, cette île avait été la place d'armes de

l'ennemi; de là étaient parties ses intrigues, secondées par plusieurs

habitants, ses agents dévoués. Bien plus, ces mêmes habitants avaient

armé des corsaires et fait plusieurs prises sur nous. Il fallait faire

un exemple. Je donnai l'ordre au général Guillet de faire une enquête

aussitôt qu'il serait maître de l'île (personne n'y était plus propre

que lui), de faire arrêter les principaux coupables et d'attendre mon

retour. Au lieu de cela, le général Guillet fit arrêter, non les plus

coupables, mais les plus riches; et, pour donner aux détenus une idée

de son autorité, il fit fusiller, sans jugement, un des hommes arrêtés,

accusé d'avoir armé un corsaire; puis il mit les autres en liberté pour

de l'argent. À mon arrivée, tout le monde était silencieux et dans la

stupeur; mais de pareils torts devaient venir enfin à ma connaissance.

On devine mon indignation. Le général Guillet, interrogé, se renferma

dans une dénégation absolue. Je fis appeler les hommes mis en liberté;

ils me déclarèrent ce qui s'était passé et les sommes données à un aide

de camp du général Guillet, qui avait disparu au premier mot prononcé

sur cette affaire. Je déclarai au général Guillet qu'il allait être

traduit devant un conseil de guerre si, à l'instant, l'argent n'était

pas rendu. Il ne se le fit pas répéter deux fois. L'argent ayant été

restitué en ma présence, je renvoyai de l'armée ce misérable. L'Empereur

le fit rayer du tableau des officiers généraux, et, depuis, il a servi

dans les douanes.

Le repos qui survint, les loisirs dont je jouissais, et la probabilité

de les voir se prolonger quelque temps, me donnèrent l'idée

d'entreprendre la continuation de la grande communication longitudinale

de la Dalmatie, de Knin à Raguse, ouvrage gigantesque sans doute, mais

que d'autres achèveraient après moi si je n'avais pas le temps de le

terminer. Des paysans seuls pouvaient être employés à son exécution. La

longueur des travaux et leur durée probable, les localités par

lesquelles cette route devait passer, obligeant à des bivacs continuels,

auraient fatigué les troupes. Les constructions sont fort de mon goût;

mais cependant, avant tout homme de guerre, je voulais conserver mes

soldats pour combattre quand le moment serait venu; car, dans ce

temps-là, il ne fallait qu'un peu de patience: on était bien sûr de

voir la guerre arriver.

On connaît la pauvreté et la paresse des Morlaques. En leur imposant

l'obligation de travailler, je ne leur faisais aucun mal. Le plus grand

nombre manque toujours de subsistances avant la récolte; en les

appelant au travail, il fallait leur donner des vivres: ainsi c'était

améliorer leur position. Bien plus, le travail, étant une chose

d'habitude, finit par entrer dans les goûts et devient nécessaire à

l'homme qui y est accoutumé. Des paysans, après avoir travaillé pendant

quelques années pour l'État, trouveraient beaucoup plus doux ensuite de

travailler pour eux-mêmes afin d'améliorer leur sort. C'est une

éducation qui les dispose à devenir meilleurs.

Je fis faire dans la province un recensement général des hommes en état

de travailler. Tous y furent compris sans exception, n'importe leur

classe. Tout le monde eut la permission de se faire remplacer; ainsi

l'on ne demandait aux gens riches que de l'argent. La totalité des

hommes propres au travail se trouva être de douze mille. Je les divisai

en deux bandes: une moitié remplaçait l'autre dans les travaux de quinze

en quinze jours. Les ateliers, autant que possible placés à portée des

communes qui fournissaient les ouvriers, étaient cependant souvent à

une ou deux marches. La route fut entreprise dans tout son

développement. Le jour de l'arrivée des ouvriers, un ingénieur donnait

à ceux de chaque commune une tâche raisonnable pour les travaux de la

quinzaine, et des sapeurs, ainsi que quelques officiers et

sous-officiers de différents corps, servant de piqueurs, dirigeaient les

travaux. Chaque homme recevait un pain de munition ou deux rations par

jour, c'est-à-dire plus de pain que jamais aucun Dalmate n'en a mangé

chez lui. Quand la tâche était faite, ils retournaient chez eux; si au

bout de quinze jours elle n'était pas terminée, ils restaient malgré

l'arrivée de leurs camarades; mais aussi, quand ils devançaient l'époque

fixée, ils quittaient les ateliers avant les quinze jours expirés, en

emportant la totalité du pain de la quinzaine, sorte de prime

d'encouragement et récompense de leur zèle. Elle suffisait, car

l'activité était telle, que les ateliers étaient toujours déserts

pendant deux ou trois jours. Les trois jours de temps ainsi conquis leur

faisaient un plaisir extrême, impossible à exprimer.

Deux directions différentes pouvaient être choisies dans le tracé de la

route: suivre le littoral en partant de Spalatro, et passer par les

villes d'Almissa et de Macarsca; ou bien, de Knin entrer dans la vallée

de la Cettina, passer par Signe, traverser la Cettina à Tril, et arriver

sur la Narenta en franchissant le col de Touriate et suivant cette

vallée déserte qui aboutit à Vergoratz et passe en arrière de la

Vrouilla et du Biocovo. La première direction, plus convenable pour les

habitants et plus en rapport avec les besoins usuels, aurait eu le

défaut, en suivant le bord même de la mer, d'être soumise à l'action des

vaisseaux placés dans le canal. Par conséquent, elle eût été

impraticable quand on n'aurait pas été maître de la mer. Or c'était

précisément pour ce cas que la route était faite. La raison militaire

devait donc l'emporter. La direction de l'intérieur fut préférée, et la

route exécutée entièrement jusque bien au delà de la Narenta, tandis

que de Raguse on s'était avancé au delà de Stagno. À l'exception d'une

petite lacune, la route jusqu'à Raguse était terminée, quand, en 1809,

nous sommes entrés en campagne contre les Autrichiens, et que nous avons

quitté les outils pour prendre les armes. Lorsqu'un gouvernement

éclairé possède des pays pauvres et barbares, il doit se hâter de faire

exécuter, par corvées, les grands travaux d'utilité publique. Il avance

ainsi l'époque de leur civilisation et de leur richesse, sans appauvrir

momentanément les habitants; car alors le temps qu'on leur enlève n'a

aucune valeur pour eux. Plus tard il en serait tout autrement. L'État ne

serait pas assez riche pour les payer, et l'on n'exécuterait pas les

travaux utiles. Cependant il arrive un moment où, les avantages que la

société en retire étant supérieurs aux frais, alors, et à de certaines

conditions, les particuliers s'en chargent comme spéculation; mais c'est

que le pays est devenu riche et a acquis une grande prospérité par la

succession des temps et le développement de l'industrie. Or la création

de la richesse est d'abord singulièrement favorisée par la facilité des

communications.

Le bien procuré par ces travaux à la Dalmatie sera toujours apprécié

davantage, et une civilisation plus précoce en sera nécessairement le

résultat. Dans l'ordre des idées, il faut, pour civiliser des barbares,

les réunir, et multiplier leurs rapports entre eux. Les routes y servent

merveilleusement et en sont le premier moyen. Les habitants, d'abord

contraires à ces travaux, s'y seraient refusés s'ils l'avaient pu; mais,

quand ils furent terminés, ils en reconnurent l'utilité, et me

demandèrent l'autorisation d'ouvrir de nouvelles communications avec

leurs seuls moyens: je la leur donnai sans difficulté, comme on

l'imagine. L'empereur d'Autriche, visitant cette province en 1817 ou

1818, les vit avec admiration; il dit naïvement au prince de Metternich,

qui me l'a répété, ces propres paroles: «Il est bien fâcheux que le

maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de

plus.»

On aura une idée de la nature de ces travaux et de leur difficulté par

le fait suivant. Après le passage de la Cettina, la route suit le flanc

d'une montagne, et les murs de soutènement, dont la hauteur varie de

cinq à vingt pieds, n'ont pas moins de huit lieues de longueur. À

l'approche de la Narenta, il a fallu percer des rochers avec la mine,

et quarante mille kilogrammes de poudre ont été employés à cet usage.

Enfin, pour traverser les marais de la Narenta, on a dû construire des

ponts pour l'écoulement des eaux et faire une digue de vingt pieds de

base, de huit pieds de hauteur et de vingt-deux mille mètres de

longueur. Certes, les Romains n'ont rien fait de plus beau, de plus

difficile et de plus admirable: le souvenir des travaux des armées

romaines et mon expérience m'ont conduit à penser que leurs célèbres

travaux ont été faits comme cette dernière route; les soldats romains

n'ont pas exécuté eux-mêmes tout ce qu'on leur attribue: ils ont fait

travailler les habitants des lieux où ils étaient stationnés, comme nous

l'avons fait chez les Dalmates: seulement, ils faisaient les ouvrages

d'art et surveillaient les travaux. En pensant au petit nombre de

soldats dont étaient composées les armées romaines et à l'étendue des

communications dont on leur attribue la construction, c'est la seule

explication raisonnable.

Après avoir ouvert les fortifications des villes maritimes placées hors

d'un bon système de défense, je fis servir ces travaux à leur

embellissement. Spalatro, un des lieux dont les restes donnent la plus

haute idée de la grandeur romaine, eut, sur le port, un magnifique quai

de plusieurs centaines de toises et un beau jardin public.

Un empereur philosophe, dégoûté du pouvoir et des grandeurs humaines,

veut se retirer du monde, vivre en solitaire, et l'ermitage qu'il se

bâtit est assez vaste pour contenir aujourd'hui la moitié de la

population d'une ville de neuf mille âmes! Et cet ermitage se compose

d'un palais de la plus belle architecture, quoiqu'on y reconnaisse déjà

cependant le commencement de la décadence de l'art. Que sommes-nous

donc, nous autres modernes, à côté d'une pareille puissance et d'une

semblable grandeur? Mais nous trouvons une compensation dans une idée

consolante: l'existence sociale actuelle est plus dans les intérêts de

l'humanité. Si nous ne sommes pas supérieurs aux anciens pour les

productions qui dépendent de l'esprit et de l'imagination, ils sont

bien au-dessous de nous pour ce qui tient à la découverte des mystères

de la nature, et dans les arts et les sciences qui influent sur le

bien-être des hommes en général. Nos doctrines morales, bienfait du

christianisme, sont plus belles, sans altérer en rien l'énergie des

hommes dans ce qu'elle peut avoir d'utile et de louable; cette religion

sublime est venue adoucir nos moeurs et plaider la cause de l'humanité

et du malheur. La faiblesse a aujourd'hui des droits qui balancent

l'action brutale de la force, et celle-ci, la première de toutes les

lois à l'origine des sociétés, ne règle plus uniquement la destinée des

hommes.

Ces travaux exécutés, et mes loisirs me permettant de parcourir la

Dalmatie dans toutes les directions, il n'y a pas une ville, pas un

village que je n'aie traversé, pas un chemin que je n'aie parcouru, pas

une montagne dont je n'aie su le nom. Aujourd'hui même, après vingt-deux

ans, les noms reviennent en foule à ma mémoire. Si ce pays devient

l'objet de soins particuliers, il pourra atteindre une grande

prospérité. Du temps des Romains, la Dalmatie avait quatre à cinq

millions d'habitants; aujourd'hui, elle n'en a que deux cent cinquante

mille, la vingtième partie! Des mines de charbon de terre pourraient

être exploitées avec facilité et beaucoup d'avantage; l'Italie en manque

dans toute son étendue, et le mont Promina, placé à deux lieues de

Dernis et à quatre lieues de Scardona, où les plus forts bâtiments

peuvent arriver, n'est qu'un amas de combustibles au-dessous du sol. Des

sondages exécutés à la profondeur de plusieurs centaines de pieds le

prouvent. J'avais l'intention, quand j'étais gouverneur des provinces

illyriennes, de le faire exploiter; mais mes destinées m'enlevèrent à

ces intérêts en me jetant dans des combinaisons éloignées.

On me demandera avec quelles ressources j'ai pu faire exécuter de si

grands travaux. J'avais à ma disposition quelques centaines de mille

francs qui ne furent pas nécessaires pour les services auxquels ils

étaient destinés, et je les consacrai aux ouvrages d'art et aux

indemnités données aux soldats. L'entrepreneur des vivres fournit, sur

ma demande, les rations de pain nécessaires aux paysans; et il n'est pas

bien sûr, grâce à tous les bouleversements qui ont eu lieu, qu'à l'heure

qu'il est il en ait reçu le prix. En somme, ces travaux eussent été

l'objet des plus grands éloges officiels s'ils avaient été faits par

suite d'ordres du gouvernement; mais ce n'avait été qu'un passe-temps

pour moi et un moyen d'occuper mes loisirs. Ils auraient coûté plusieurs

millions s'ils eussent été exécutés par les moyens ordinaires de

l'administration, et la totalité de la dépense ne s'est pas élevée à un

seulement.

À la fin de décembre, le général Lauriston, nommé gouverneur de Venise,

quitta l'armée de Dalmatie et fut remplacé par le général Clausel.

À cette époque, je fus élevé à la dignité de duc. Le nom qui me fut

donné, rappelant des services rendus, ajouta encore à la valeur de cette

récompense.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE DIXIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 9 / 136 题