LXVI

Quoique le schooner eût été arrêté par les Anglais, ils ne se

l'étaient pas encore tout à fait approprié quand je l'ai pris, de

sorte que je n'ai droit qu'au salvage du vaisseau et de sa cargaison;

mais le salvage sera assez lourd.

Cette formalité diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regardé le

schooner d'un oeil de propriétaire; j'espérais en avoir le

commandement, et ce commandement était la chose que je désirais le

plus au monde; je l'aurais préféré à un duché.

Depuis notre première rencontre avec le schooner, et surtout après

l'avoir examiné pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regardé

avec un oeil plein de jalousie et de convoitise. L'apparente

impossibilité de posséder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon désir de

l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifié mon droit d'aînesse, si je

l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je

possédais au monde, à l'exception toutefois de ma bien-aimée Zéla.

De Ruyter s'était souvent moqué de moi à ce sujet, et maintenant que

l'objet de mon ambition était à la portée de ma main, je ne pouvais

pas comprendre la loi de salvage dont parlait de Ruyter. Il avait pris

le schooner, il devait le garder et me le donner; cet arrangement

était la seule loi que je considérasse comme juste et raisonnable.

J'attendis le retour de de Ruyter avec impatience, mais quand il me

rejoignit je ne fus point calmé, car il n'avait pu voir les marchands.

Le lendemain ce fut encore la même histoire, et ainsi de suite pendant

plusieurs jours. Je déteste les transactions tardives; j'abhorre les

calculs; ils font plus de mal que les tremblements de terre en

détruisant les édifices mal fondés; les calculs ressemblent au mors à

l'aide duquel un mameluk contient la fougue d'un cheval impatient.

Comme le cheval, cependant, je fus forcé de me soumettre.

Un temps considérable s'écoula avant que de Ruyter eût fini ses

arrangements; il paya une somme assez forte, donna des sécurités,

signa des contrats, et enfin eut l'entière possession du schooner.

Un mois après, j'étais enfin au comble de mes voeux.

Aidé par de Ruyter, je préparai le schooner à reprendre la mer.

Pendant que je fus obligé de rester à bord, Zéla, qui s'ennuyait

seule, resta auprès de moi. De temps en temps nous allions faire dans

la ville quelques dîners fins, quelques longues promenades, et le

vaisseau restait alors sous la surveillance d'Aston.

Quand le grab et le schooner furent radoubés, de Ruyter me donna ses

instructions, et nous levâmes l'ancre ensemble; fort heureusement la

main de de Ruyter était presque guérie. Les Américains qu'on avait

laissés sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston

étaient volontairement entrés à mon service sur le schooner. Mon

équipage avait été complété par de Ruyter, et il était assez bon.

J'étais armé de six caronades de douze livres et de quatre canons

longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour

deux mois. Zéla, que la force seule eût pu retenir à la résidence,--et

je n'avais nullement l'intention de l'employer,--était auprès de moi.

Ainsi, je n'avais plus rien à désirer, et ma joie était aussi vaste,

aussi illimitée que l'élément sur lequel je flottais; de plus, je

croyais qu'étant aussi profonde, elle serait aussi éternelle. Non

seulement je n'étais pas un arithméticien, mais encore je n'avais pas

le don de la prescience, pas même pour une heure. Cette maudite

prescience, qui change la joie en douleur en calculant l'avenir! Je ne

le fis jamais, et je repris la mer aussi libre d'esprit, aussi

intrépide que le lion quand il quitte les jungles pour aller chasser

dans les plaines.

Nous naviguâmes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les îles

de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites îles nommées les Six;

de là, nous devions croiser dans l'océan Indien, au nord, pour nous

trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras à Bombay

pendant la mousson du sud-ouest.

Nous passâmes deux jours à faire lutter de force et de vitesse le grab

et le schooner; autrefois, le grab dépassait en vitesse tous les

vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expériences, nous fûmes

convaincus que le schooner était son égal.

Nous passâmes l'île de Saint-Brandon sans incident digne de remarque.

Bientôt après, je donnai la chasse à un brigantin, et je le

contraignis de s'arrêter. Ce brigantin était français, venant de l'île

de Diego-Garcia. Il voguait vers l'île Maurice. Son capitaine nous dit

qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraîches, qui, les

dernières surtout, sont très-abondantes dans la vicinité de

Diego-Garcia.

--Cette île n'est point habitée, me dit le capitaine; quelques

marchands m'y ont envoyé avec des esclaves, et, pendant que

j'embarquais ma cargaison, j'ai été surpris par un vaisseau de guerre

anglais, et, quoique je sois parvenu à me sauver, les esclaves et ma

cargaison sont tombés entre les mains des Anglais.

Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:

--Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves

et la cargaison?

--Je le crois.

Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de

Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert,

rendre efficace à la réalisation de nos désirs.

Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas

très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi

nous arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient

séparés, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous

dirigeâmes notre course, avec le vent en notre faveur, vers

Diego-Garcia. La forme de cette île est celle d'un croissant, et elle

contient dans son enceinte une toute petite île, derrière laquelle il

y a un port vaste et en dehors de tout danger.

En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était

amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de

naviguer de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate.

Cette dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le

lendemain nous la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau

qui fait le trafic des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme

s'il était dans l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau.

La frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la voile

comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins

anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la

poursuite du grab.

Mais cette manoeuvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter

de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de

l'île contre le vent.

J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il

m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien

mes mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle

saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île,

j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné

d'une forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait

été si lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des

marins appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder

les esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à

ne rien faire.

Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson

salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures.

Quant à mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que

je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que

j'étais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous

enivrés de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que

je les avais trompés en hissant les couleurs américaines. Sachant que

le schooner était de ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir; loin de

là, ils avaient attendu et assisté à notre débarquement sans aucune

défiance. Ces pauvres diables étaient fort chagrins de l'abandon

momentané de la frégate qui chassait le français; ils étaient,

disaient-ils, bien certains que le grab appartenait à la France. Nous

étions si bons amis, quand nous nous séparâmes, qu'en me voyant

quitter le rivage, les Anglais me saluèrent de trois hourras, en

récompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais données.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 24 / 50 题