LXV

De Ruyter était absent depuis cinq semaines, quand je fus éveillé un

matin par l'arrivée d'un homme qui venait m'annoncer que le grab était

amarré dans le port de Saint-Louis.

Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je

sautai hors de mon lit, je traversai à grands pas le bois encore

obscur, et je grimpai sur le _Piton du Milieu_ avec l'agilité d'un

chevreuil.

Le jour était encore trop assombri par les vapeurs du crépuscule pour

qu'il me fût possible, d'une hauteur d'où cependant je dominais la

ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de

carènes et de mâts.

Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperçus

bientôt le corps noir, long et bas du grab, dont les mâts s'élevaient

au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il était amarré en dehors du

havre, sur le point de hausser son drapeau.

À la longueur d'un câble, derrière le grab, je vis le beau schooner

américain, qui flottait aussi légèrement sur la mer troublée--le vent

avait été frais pendant la nuit--qu'une mouette peut le faire. Le

schooner avait quitté l'île Maurice pour Manille et devait retourner

en Europe. J'étais donc fort étonné de le voir hisser un pavillon

français et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?

Certainement ce vaisseau n'était pas arrivé au port en même temps que

de Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le

port.

Une fois arrivé là, il me fallut perdre quelques secondes à la

recherche d'un bateau qui pût me conduire sur le grab. Mon impatience

ne me permit pas de consacrer un quart d'heure à parlementer avec un

batelier. Je saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec

la légèreté d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa

mon oreille; je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans

une fiévreuse étreinte.

La main gauche de mon ami était enveloppée dans une écharpe. Trop

essoufflé pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance

comment il avait été blessé.

De Ruyter sourit et me montra le schooner.

--Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

--Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est

passé.

Après avoir croisé, pendant quelque temps sur le côté au nord du canal

de Mozambique, j'appris qu'une frégate anglaise était entrée dans Moka

pendant un orage. Pour l'éviter, je dirigeai ma course vers des îles

entourées d'un banc d'ambre.

En naviguant je voyais, ou plutôt je croyais voir, car l'obscurité de

la nuit ne laissait rien distinguer, des lumières bleues et des

roquettes à notre côté sous le vent. Croyant que c'était un jeu de la

frégate, je m'éloignai autant que possible. Vers la pointe du jour le

vent s'abaissa, et bientôt après, à ma grande surprise aussi bien qu'à

ma grande joie, j'aperçus une voile de notre côté, sous le vent, et

cette voile n'était certainement pas la frégate. Le vaisseau se

trouvait placé trop loin de moi pour reconnaître à quel pays il

appartenait. Nous déferlâmes nos voiles de perroquet, et nous nous

dirigeâmes vers l'étranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il

était en panne, et la cime de son mât était brisée.

Quand je fus près du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mâts me

fit découvrir que c'était notre schooner de Boston,--qui l'avait vu

une fois ne pouvait l'oublier.--Doublement empressé de lui porter

secours, je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et

longue proue s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire

qu'à notre tour nous allions être démâtés. Les faibles barres du grab

pliaient comme des bambous, et les étais de ses mâts, si forts et si

élastiques, se brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait

trop de vent, mais parce qu'il n'y en avait pas assez. Dès que j'eus

montré mon drapeau, une sorte de terreur se répandit sur le schooner,

et je fus surpris de le voir, malgré sa faiblesse, mettre à la voile

et s'éloigner de nous.

Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que

le schooner avait la même difficulté à surmonter. Cependant il levait

sa voile carrée, et avec sa grande voile il semblait nous tenir tête.

Au moment où, fort intrigué de la fuite du schooner, j'allais essayer

d'activer la marche du grab, un homme stationné sur le mât cria: «Une

autre voile étrangère au côté sous le vent!» Pendant que je

réfléchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mât de misaine du

schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis

à portée du canon du schooner avant qu'il eût eu le temps de se

débarrasser ou de retrancher le mât, qui bientôt après flotta auprès

de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de

canon; mais il ne se montra point jusqu'à ce qu'un second coup, chargé

à balles, fût tiré au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon

anglais, il nous laissa pénétrer le mystère de sa fuite.

Le schooner avait été pris par la frégate, dont nous apercevions de

loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient été séparés par les

rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en

emparer. Quoique très-éloignée, la frégate était sous le vent; mais la

grande distance qui nous séparait et la petite taille du grab nous

laissaient l'espérance de n'avoir pas été aperçus. Nous avions de

grandes difficultés à surmonter, car le courage des marins anglais ne

peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle

ils se trouvent. Après s'être débarrassé des débris de son mât de

misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commença à

faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put décharger. Bientôt,

côte à côte de lui, je fus forcé de lui donner plusieurs volées de

canon, et, en restant entre le schooner et la frégate, nous lui ôtâmes

toute possibilité de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et j'en

pris possession.

--Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu

d'hommes, et quelle gravité a la blessure qui vous prive de l'usage de

votre bras.

--Nous avons eu un homme de tué, deux de blessés, et ma nageoire

atteinte par une balle.

--La blessure n'est pas sérieuse, j'espère?

--Non, ce n'est rien.

--Comment! s'écria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer

dans la cabine les mains chargées d'emplâtres et de ciseaux;

qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis près de

cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi

dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacérés et l'index tout à

fait brisé?

--Bah! répondit de Ruyter, deux doigts collés ensemble, voilà tout...

--Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main à laquelle

il allait donner des soins.

Quand il eut enlevé les bandages, il la posa sur la table en

s'écriant:

--Si je n'avais pas coupé l'index et enlevé chaque morceau d'os

fracassé, si vous aviez eu le malheur d'être traité par un autre

médecin que moi, vous auriez non-seulement perdu un doigt, mais encore

la main entière; et maintenant vous appelez cela rien! Oui, vous avez

raison, quand je les soigne, les blessures ne sont rien; je les

guéris. J'opère si doucement!

Ici le docteur appliqua sur la blessure une compresse d'eau-forte.

--Mes patients sont plus portés à dormir qu'à se plaindre.

Voyant que de Ruyter souffrait, je dis à Van:

--C'est-à-dire que vous faites souffrir vos patients jusqu'à ce qu'ils

tombent dans l'insensibilité.

Sans me répondre, Van regarda de Ruyter.

--Je suis content de vous voir souffrir, dit-il d'un ton cruellement

calme.

--Que le diable vous emporte! s'écria de Ruyter.

--J'en suis enchanté, reprit le docteur sans faire la moindre

attention aux paroles de de Ruyter, car c'est une preuve que la

sensibilité des chairs va vous être rendue. Je vois aussi que le

muscle granule. Je vais dompter l'enflure, et votre main sera bientôt

guérie.

Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des

nouvelles d'une tortue qu'il avait donnée à Zéla.

Pendant qu'on préparait le déjeuner, je montai sur le pont afin de

serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.

À la fin du déjeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.

--J'appris, dit-il, que les Américains appartenant au schooner, à

l'exception de cinq qui avaient la fièvre, avaient été transportés à

bord de la frégate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers

anglais étaient placés sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la

frégate; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ils avaient été séparés

pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le grab, et

je les remplaçai par une forte partie de mes meilleurs marins. Je pris

le schooner en touage, et je commençai à le radouber avec les

matériaux que nous avions sur le grab. La frégate nous chassa et nous

garda à vue pendant deux jours; enfin je parvins à gagner un groupe

d'îles que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de leur

prétention de conquête en jetant l'ancre, pendant la nuit, près d'une

des îles opposées au vent. Je perdis bientôt la frégate de vue; alors

je plantai un mât de ressource sur le schooner, et me voici.

Maintenant, mon garçon, prenez un bateau, et allez à bord du schooner.

Tâchons d'entrer dans le port, ou... arrêtez, il vaut mieux que vous

restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je débarque. Vous

allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place.

Il est nécessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des

arrangements pour débarquer nos prisonniers, et voir les marchands

auxquels le schooner était consigné.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 23 / 50 题