Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous
une haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les
caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il
s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un
objet d'abord invisible à nos yeux.
Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche.
Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.
--Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal;
je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des
nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait
pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le
cours d'une savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon
pour vous!
En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyter occupé à
parcourir des journaux et à feuilleter des livres nouvellement
arrivés.
--Jetez un coup d'oeil sur les papiers du grab, me dit-il en me les
montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.
--Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay
une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité
les charmants récits que renferme votre journal particulier.
J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa
vivement mon esprit.
--Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire
de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à
écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute
mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis,
par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires,
celle de l'estime de ses concitoyens.
Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et
cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués
jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon,
Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes
actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont
préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite
est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables
de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et
qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et
généreuse.
Pour en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en
satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et
cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que
j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache
plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a
écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en
attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de
personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans
conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports,
aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.
--Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter,
j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera
jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou
ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon
coeur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement
heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant
satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude
de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de
vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon coeur si
je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes
intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.
--Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se
levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y,
amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le
commandant, et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre
séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre
profession.
--Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut
quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au
service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette
carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune,
et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et
productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai
vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre;
ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par
les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà
tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.
--Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une
bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande
de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de
choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter
votre tabac. Que peut-on désirer de plus?
Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour
consolation la perspective de l'hôpital.
--Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la
plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans
espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque
vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien
certainement, au bout de quelques années, vous aurez une aisance qui
vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre coeur:
celle de consacrer vos jours à la culture de la terre. Car,
continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs,
Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans
argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des villes
il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la vue,
quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des
arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme
ceci: «_Les mendiants ne sont pas reçus ici_,» de sorte que
Greenwich...
Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la
fenêtre.
Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était
impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en
dérivaient.
Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti
il voulait prendre.
C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient
des amis sérieux et inséparables.
Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes
une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un
grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au
vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à
bord du grab, et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.
Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient le grab, je me
dévouai de coeur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie rurale.
Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction;
je découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les
lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais
plus souvent encore je servais de cicerone à Aston.
Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble,
chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions,
comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre
pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin,
nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la
pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient
dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions
autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions
assez mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la
femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De
Ruyter et, pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on
appelle le monde. En conséquence, mon ami avait, pour y construire son
habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la
saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa
solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos,
de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe français, qui
disait:
«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en
abstiennent me font une faveur.»
Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous
rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des
dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les
marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice,
et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont
il avait déjà le plan.
--Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront
une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.
Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence,
de Ruyter s'écriait:
--Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il
faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des
prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou.
Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les
hommes de coeur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes
estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison
s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait
de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait
sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette
offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.
Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être
était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de
maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où
les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'une
liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui
s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas
besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur
chemise pour se distinguer du commun des martyrs.
Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que
le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du
pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère
enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses
pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait
de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.
Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le
vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de
temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances,
eût demandé bien des mois.
D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le
dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis
sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et
belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses
sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison
est formée et les passions flétries, se chargent de tous les
préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et
l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le
vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes
femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit
les séparer ou les unir.»
En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de
l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter
ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est
vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à
l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité.
C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens
non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et
méprisés.
Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise
en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une
affliction calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les
sentiments d'un amour protégé par les volontés paternelles.
J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la
langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble.
Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais
de lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un
déluge de baisers sur son beau front.
Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère
lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps
de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de
faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions
arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la
profondeur d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.
Notre bonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait,
absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions
ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou
dans les étoiles.
Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et
d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde
tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et
regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de
toute comparaison.