Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le
côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps,
nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié
consumée par l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de
cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des
arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de
l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui
payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.
Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui
affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier
gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs
au-dessus de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs
cimes brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif.
Les bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants,
à moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si
nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.
Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou
une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une
branche plus élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de
place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal
visible.
Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à
l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de
tous les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et
les ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous
nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous
cherchions les traces.
En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner
dans nos estomacs), nous fûmes étonnés d'entendre tout près de nous
la détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence
tripla la sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle
se répéta de rocher en rocher.
Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes,
effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de
mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de
petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa
rapidement devant nous.
Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande.
La féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos
armes.
Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais
il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien
possible qu'elle ne s'en souvienne plus.
Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance
se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et
ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied,
et je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais
dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des
défenses énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me
cria:
--Restez tranquille! ne bougez pas!
Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus
de moi. Elle atteignit le sanglier au coeur, et la bête, expirante,
tomba sur moi.
Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:
--Cette belle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai
là-bas pour la saler et la préparer.
Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes
jambes.
--Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et
en regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le
matin à la maison avec une provision de vivres.
--Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!
Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur
le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.
Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des
pourceaux, qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.
--Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?
Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les
dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses
jolis petits chéris.
--Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins
aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.
En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.
--Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais
allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?
--Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?
--Ah! c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais tout à
fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi
attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon fusillé n'est
pas encore mort.
Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un
arbre sur une branche duquel était couché un énorme babouin.
Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un
ruisseau de sang.
Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de
derrière.
À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.
Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre,
la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle
nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers
une branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut
fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.
Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui
coupa la gorge.
Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.
--Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le,
laissons-le!
--Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe
est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du
tout.
--En vérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale,
allons-nous-en.
Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des
domestiques pour enlever le sanglier.