XLVIII

Nous nous trouvions sous les vents alizés de l'ouest, et nous hâtâmes

gaiement notre course, accompagnés par la corvette. De Ruyter décida

que nous rentrerions au port Bourbon, dans l'île Maurice, sur le côté

sud-est, puisque les frégates anglaises bloquaient le port au

nord-ouest.

--Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer

dans l'île, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant,

c'est un havre magnifique, et nous serons obligés d'y rester jusqu'à

ce que la mousson du nord-ouest, qui va bientôt commencer, soit tout à

fait tombée. D'ailleurs, nous serons plus près de mon pays, et surtout

plus tranquilles, car il n'y a guère de vaisseaux au port Bourbon, le

commerce n'étant suivi qu'à côté, sous le vent de Port-Louis.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis notre conquête de

Saint-Sébastien, et je pensai qu'il était temps de faire une visite à

ma petite captive. Malgré mon apparent abandon, je n'avais point

négligé de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et

j'avais ordonné au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous

avions à bord du vaisseau, ceux qui étaient de la même tribu que Zéla

ou qui avaient été ses domestiques.

Privilégié par son âge et par son rang, le rais put aller voir la

jeune fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien.

Le rais me dit que trois femmes qui avaient été avec Zéla sur le

vaisseau de son père étaient déjà auprès d'elle, et qu'il avait donné

à ces femmes toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par

respect pour le père de Zéla, qui avait été non-seulement un Arabe,

mais encore scheik d'une tribu dans le golfe Persique, près de sa

propre patrie, le vieux rais avait prévenu tous mes désirs.

--Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je

traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.

De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre

conversation, se tourna vers le rais.

Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père,

car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des

Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il

devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus,

il ne s'opposait jamais à l'accomplissement des cérémonies des

sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais,

le commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter

prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou

américain.

--Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille

arabe était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus

sacrée selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?

Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en

avaient raconté tous les détails.

--Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La

chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est

la première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les

générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand

désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui

d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos

pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne

pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).

--Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un

Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de

craindre une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il

pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre _namaz_.

--Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est

donc point extraordinaire alors que le père ait pris Trelawnay pour

un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père n'est pas Arabe

ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu

aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les traits du visage

caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête et brave, il aime

notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mêmes habitudes que

nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se révélera maintenant

que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint prophète, il possède

une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la tribu de ses ancêtres,

qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant que l'auteur de ses

jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les

rochers blancs de la mer.

Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint

qu'avec peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la

comédie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir

des doutes sur ma propre identité.

Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour

consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui

avait joint nos mains avant de mourir.

--Au moment suprême où s'opère la séparation de l'âme avec le corps,

dit le rais, si les objets éloignés deviennent indistincts, les choses

que le regard embrasse sont miraculeusement développées. En

conséquence, continua le rais, le père ne s'est pas trompé; il a vu

dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, et cela d'un seul

regard par l'analyse d'une chose visible, la physionomie. Il savait

donc dans quelles mains il confiait sa fille, les espérances de sa

maison et le soin de ses enfants.

--Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?

Je commençais déjà à réfléchir à l'embarras de la situation dans

laquelle m'avait placé ma sympathie pour Zéla, une femme, des enfants,

et quoi encore...

--Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'était

un brave et intrépide guerrier, et la moitié de sa tribu a été

exterminée dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti,

qui ont pillé son village et tué presque tous les habitants; il lui

reste donc à peine une trentaine d'enfants.

--Trente! s'écria Aston, c'est bien assez, je vous assure.

--Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant

la manière de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?

En écoutant cette conversation, en apparence des plus sérieuses, je

suppose que ma figure n'était pas très-animée, et peut-être était-elle

aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis après

qu'il lui avait coupé la gorge. Cependant, je fus un peu consolé en

découvrant que les enfants de l'Arabe, tombés pour la plupart sous le

poignard de ses ennemis, n'étaient qu'une famille fictive,

c'est-à-dire les fils de sa tribu.

De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie à

part que les paroles du vieux rais étaient aussi vraies que le

Coran.--Mais, ajouta-t-il, le Coran n'est rien pour vous, et la loi

arabe n'est point la vôtre.

--C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?

--Que, fiancée à vous par son père, elle doit vous regarder comme son

mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous

preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son

pays natal. Je sais que vous avez autant de générosité que d'honneur,

et que vous ne faillirez point à vos obligations; je n'ai jamais donné

d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digérer il faut un

estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'êtes

pas de ceux qui s'arrogent exclusivement à eux-mêmes leur secte et

leur patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la

beauté et toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumière n'est

que plus brillante sur les sables de ces sauvages enfants du désert;

car elle n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la

civilisation. Quoiqu'ils ne soient pas échauffés ou affranchis par le

même été ou par le même hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les

mahométans et les chrétiens sont tous des hommes; si vous les piquez

ils saignent, et ainsi de suite... Vous me comprenez?...

--Descendons, et, après avoir discuté cette grave question, discutons

celle bien moins grave d'un verre de claret.

--Quel parti allez-vous prendre relativement à Zéla? me demanda

Aston.

--Quel parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez donc pas

entendu? Mon parti est pris; tout est terminé.

--Quelle est donc la chose terminée?

--Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil à la

première secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent

le plus en entrant dans l'eau peu à peu; les courageux s'y plongent la

tête la première et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait

éprouver l'étreinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que

je plonge, donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter

dedans.

--Mais, mon garçon, réfléchissez, dit Aston. Zéla n'est qu'une enfant,

et vous l'avez à peine vue.

--Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir épousée?

--Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est

pas de passer votre vie avec des Arabes?

--Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le

vieux père rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime.

Je préfère le soleil à la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le

visage comme le fronce un curé dans sa chaire en exhortant ses

paroissiens à obéir à l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez

les rides de votre front, videz ce verre de vin de Bordeaux.

N'avez-vous pas entendu dire qu'on célébrait ce soir la confirmation

de mon mariage? Faisons-le gaiement. Je déteste les sermons et j'aime

le vin: buvons!

Nous passâmes la soirée à fumer et à vider des bouteilles. De Ruyter

et Aston me plaisantèrent, mais mon humeur était trop joyeuse pour

s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je le

traitais légèrement en ce temps-là.

Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprès de moi et me dit:

--Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand

j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais

garder une seule goutte de bon skédam dans la maison, je n'aimais pas

cela; _l'auriez-vous?_ Tout à coup, elle devint très-grosse et tout le

monde disait: «Cette femme est enceinte.» Moi, je riais, car je savais

mieux que les commères que si ma femme avait là quelque chose, c'était

des caques de gin. Les médecins pensaient la même chose, et ils

voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conservé là; mais ma femme

aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de

l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais

vu boire une seule goutte, _l'auriez-vous?_ Elle détestait l'eau,

parce que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.

Fatigué de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la

mer lui faisait peur, j'étais donc bien sûr d'être débarrassé d'elle.

Après mon départ, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela

parce qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emporté toute la cave

avec moi.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 7 / 50 题