Nous nous trouvions sous les vents alizés de l'ouest, et nous hâtâmes
gaiement notre course, accompagnés par la corvette. De Ruyter décida
que nous rentrerions au port Bourbon, dans l'île Maurice, sur le côté
sud-est, puisque les frégates anglaises bloquaient le port au
nord-ouest.
--Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer
dans l'île, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant,
c'est un havre magnifique, et nous serons obligés d'y rester jusqu'à
ce que la mousson du nord-ouest, qui va bientôt commencer, soit tout à
fait tombée. D'ailleurs, nous serons plus près de mon pays, et surtout
plus tranquilles, car il n'y a guère de vaisseaux au port Bourbon, le
commerce n'étant suivi qu'à côté, sous le vent de Port-Louis.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis notre conquête de
Saint-Sébastien, et je pensai qu'il était temps de faire une visite à
ma petite captive. Malgré mon apparent abandon, je n'avais point
négligé de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et
j'avais ordonné au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous
avions à bord du vaisseau, ceux qui étaient de la même tribu que Zéla
ou qui avaient été ses domestiques.
Privilégié par son âge et par son rang, le rais put aller voir la
jeune fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien.
Le rais me dit que trois femmes qui avaient été avec Zéla sur le
vaisseau de son père étaient déjà auprès d'elle, et qu'il avait donné
à ces femmes toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par
respect pour le père de Zéla, qui avait été non-seulement un Arabe,
mais encore scheik d'une tribu dans le golfe Persique, près de sa
propre patrie, le vieux rais avait prévenu tous mes désirs.
--Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je
traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.
De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre
conversation, se tourna vers le rais.
Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père,
car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des
Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il
devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus,
il ne s'opposait jamais à l'accomplissement des cérémonies des
sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais,
le commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter
prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou
américain.
--Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille
arabe était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus
sacrée selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?
Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en
avaient raconté tous les détails.
--Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La
chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est
la première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les
générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand
désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui
d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos
pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne
pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).
--Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un
Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de
craindre une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il
pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre _namaz_.
--Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est
donc point extraordinaire alors que le père ait pris Trelawnay pour
un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père n'est pas Arabe
ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu
aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les traits du visage
caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête et brave, il aime
notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mêmes habitudes que
nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se révélera maintenant
que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint prophète, il possède
une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la tribu de ses ancêtres,
qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant que l'auteur de ses
jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les
rochers blancs de la mer.
Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint
qu'avec peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la
comédie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir
des doutes sur ma propre identité.
Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour
consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui
avait joint nos mains avant de mourir.
--Au moment suprême où s'opère la séparation de l'âme avec le corps,
dit le rais, si les objets éloignés deviennent indistincts, les choses
que le regard embrasse sont miraculeusement développées. En
conséquence, continua le rais, le père ne s'est pas trompé; il a vu
dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, et cela d'un seul
regard par l'analyse d'une chose visible, la physionomie. Il savait
donc dans quelles mains il confiait sa fille, les espérances de sa
maison et le soin de ses enfants.
--Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?
Je commençais déjà à réfléchir à l'embarras de la situation dans
laquelle m'avait placé ma sympathie pour Zéla, une femme, des enfants,
et quoi encore...
--Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'était
un brave et intrépide guerrier, et la moitié de sa tribu a été
exterminée dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti,
qui ont pillé son village et tué presque tous les habitants; il lui
reste donc à peine une trentaine d'enfants.
--Trente! s'écria Aston, c'est bien assez, je vous assure.
--Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant
la manière de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?
En écoutant cette conversation, en apparence des plus sérieuses, je
suppose que ma figure n'était pas très-animée, et peut-être était-elle
aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis après
qu'il lui avait coupé la gorge. Cependant, je fus un peu consolé en
découvrant que les enfants de l'Arabe, tombés pour la plupart sous le
poignard de ses ennemis, n'étaient qu'une famille fictive,
c'est-à-dire les fils de sa tribu.
De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie à
part que les paroles du vieux rais étaient aussi vraies que le
Coran.--Mais, ajouta-t-il, le Coran n'est rien pour vous, et la loi
arabe n'est point la vôtre.
--C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?
--Que, fiancée à vous par son père, elle doit vous regarder comme son
mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous
preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son
pays natal. Je sais que vous avez autant de générosité que d'honneur,
et que vous ne faillirez point à vos obligations; je n'ai jamais donné
d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digérer il faut un
estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'êtes
pas de ceux qui s'arrogent exclusivement à eux-mêmes leur secte et
leur patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la
beauté et toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumière n'est
que plus brillante sur les sables de ces sauvages enfants du désert;
car elle n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la
civilisation. Quoiqu'ils ne soient pas échauffés ou affranchis par le
même été ou par le même hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les
mahométans et les chrétiens sont tous des hommes; si vous les piquez
ils saignent, et ainsi de suite... Vous me comprenez?...
--Descendons, et, après avoir discuté cette grave question, discutons
celle bien moins grave d'un verre de claret.
--Quel parti allez-vous prendre relativement à Zéla? me demanda
Aston.
--Quel parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez donc pas
entendu? Mon parti est pris; tout est terminé.
--Quelle est donc la chose terminée?
--Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil à la
première secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent
le plus en entrant dans l'eau peu à peu; les courageux s'y plongent la
tête la première et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait
éprouver l'étreinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que
je plonge, donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter
dedans.
--Mais, mon garçon, réfléchissez, dit Aston. Zéla n'est qu'une enfant,
et vous l'avez à peine vue.
--Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir épousée?
--Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est
pas de passer votre vie avec des Arabes?
--Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le
vieux père rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime.
Je préfère le soleil à la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le
visage comme le fronce un curé dans sa chaire en exhortant ses
paroissiens à obéir à l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez
les rides de votre front, videz ce verre de vin de Bordeaux.
N'avez-vous pas entendu dire qu'on célébrait ce soir la confirmation
de mon mariage? Faisons-le gaiement. Je déteste les sermons et j'aime
le vin: buvons!
Nous passâmes la soirée à fumer et à vider des bouteilles. De Ruyter
et Aston me plaisantèrent, mais mon humeur était trop joyeuse pour
s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je le
traitais légèrement en ce temps-là.
Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprès de moi et me dit:
--Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand
j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais
garder une seule goutte de bon skédam dans la maison, je n'aimais pas
cela; _l'auriez-vous?_ Tout à coup, elle devint très-grosse et tout le
monde disait: «Cette femme est enceinte.» Moi, je riais, car je savais
mieux que les commères que si ma femme avait là quelque chose, c'était
des caques de gin. Les médecins pensaient la même chose, et ils
voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conservé là; mais ma femme
aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de
l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais
vu boire une seule goutte, _l'auriez-vous?_ Elle détestait l'eau,
parce que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.
Fatigué de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la
mer lui faisait peur, j'étais donc bien sûr d'être débarrassé d'elle.
Après mon départ, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela
parce qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emporté toute la cave
avec moi.