--Vous devez comprendre, reprit de Ruyter, que le pauvre niais de
Torra fut vendu par son frère, qui, étant l'aîné de la famille, avait
non-seulement des droits de père sur son cadet, mais encore le pouvoir
de vendre tous ses parents. Sa vieille mère avait voulu mettre un
obstacle à cet odieux trafic, et elle avait trouvé la mort dans les
tentatives d'une vaine opposition. Torra fut envoyé en esclavage à
Rodrigues, et sa mère ainsi que ses soeurs furent expédiées à l'île de
France. Vous connaissez déjà la fin tragique de l'histoire de Torra;
il n'y a rien à y ajouter que ceci: Hier matin, après notre
débarquement, Torra a traversé la rivière à la nage pour se joindre à
vos hommes.
--C'est vrai, mon cher de Ruyter, et quand nous avons dû franchir le
ravin, entreprise que l'obscurité rendait très-difficile et
très-dangereuse, il nous a guidés en nous montrant un endroit plus bas
et plus praticable; en outre, il nous a conduits à la porte de la
ville.
Pour vous dire la vérité, son empressement était si grand, que j'ai
craint un instant qu'il ne voulût nous jouer un mauvais tour; en
conséquence, je guettai tous ses gestes; mais, quand le signal de
l'attaque eut été donné, mes soupçons se dissipèrent: le gaillard
était le plus actif de nous tous; sa fureur m'étonnait, mais vous
m'avez fait comprendre le sentiment de vengeance qui le faisait agir
avec une si implacable cruauté.
Pendant les premières minutes de notre entrée dans la ville, je fis la
rencontre d'un homme dont je saisis la gorge pour l'empêcher de donner
l'alarme. Torra agit, lui, avec plus de promptitude et surtout plus
d'efficacité, car il imposa silence à trois Marratti en les tuant dans
leur sommeil. Après m'avoir aidé à forcer l'entrée qui conduisait dans
l'intérieur de la ville, il s'éloigna de moi, et je le revis une heure
après couvert de sang depuis les pieds jusqu'à la tête, se précipitant
de hutte en hutte.
Partout où se trouvait Torra, l'air était rempli par des hurlements de
rage, par des râles de mort. J'ai cru un instant que ce massacreur
était fou, tellement que je fus obligé de lui envoyer une balle dans
les jambes, car il était inutile de lui parler, il n'entendait pas.
J'arrêtai donc, en le blessant, ses furieux cris de guerre.
--Mais, demanda Aston à de Ruyter, vous ne nous parlez pas de la
rencontre de Torra avec son frère.
--Ah! s'écria de Ruyter, son récit a été vraiment touchant, et je
l'avais cependant oublié. Torra est un rêveur, il a des visions; comme
je ne me rappelle jamais de mes propres rêves, vous ne devez pas être
étonné que je mette un instant en oubli ceux de mon ami Torra. Par
Jupiter! son rêve est miraculeux et il mérite d'être enregistré dans
les annales des songes. Écoutez donc le rêve de Torra, il a décidé le
dénoûment de sa vie.
«--J'étais dans la ville des Marratti et je fouillais inutilement
toutes les huttes pour trouver mon mauvais frère; cette recherche
infructueuse m'agitait tellement, que mon sang bouillonnait dans mes
veines comme une lave enflammée. Je tuais tous les êtres que je
rencontrais; ils fuyaient ou tombaient sous mes coups, mais aucun ne
voulait se battre avec moi. Les lâches avaient peur de Torra, et Torra
n'avait qu'un seul couteau à opposer à leurs lances, à leurs
mousquets, à leurs épées. Si par hasard un fer me frappait, il ne me
faisait pas de mal; les fusils ne blessent point Torra.
»Je rentrai malade à bord du grab, et j'allai me coucher dans les
filets des hamacs du gaillard d'avant, mais non pas pour dormir, je
souffrais trop. Je me reposais en regardant la mer, quand tout à coup
je vis mon vieux père sortir lentement de la profondeur des eaux. Il
était assis dans une grande coquille et tenait son filet de pêche à la
main. Mon père s'arrêta en face de moi, me regarda avec une fixité
étrange, et me dit d'un ton sombre:
»--Torra, mon fils?
»J'essayai de répondre à cet appel, mais la terreur paralysait ma
langue.
»--Où est ta mère, Torra? Où sont tes soeurs, mon fils?
»--Mon père, elles sont esclaves chez les hommes blancs.
»--Non, Torra, elles sont libres. Regarde, c'est toi qui es un
esclave, mais ta mère et tes soeurs sont avec moi; regarde, regarde.
»J'obéis à mon père, et je vis ma mère et mes soeurs dans la coquille.
»--Où est ton frère, Torra? demanda mon père.
»--Je ne sais pas, murmurai-je d'une voix tremblante.
»Au même instant un vieillard blanc parut dans les sombres nuages qui
obscurcissaient la nuit; il tenait à la main une lance couleur de feu,
et, se faisant l'écho de mon père, il répéta:
»--Où est ton frère?
»--Où est-il? redit mon père en secouant son filet de pêche; Torra, tu
es un mauvais fils, un mauvais frère, puisque tu n'as pas envoyé à
l'esprit du mal le parricide et le parjure. L'esprit m'a ordonné de
jeter mon filet pour y recevoir ton frère, et nous n'aurons, tant
qu'il vivra, ni bonheur ni repos. Nous sommes condamnés à le suivre.
Je sais qu'il se trouve sur le vaisseau où tu es esclave; je sais que
dans cet instant il dort. Tu as donc oublié ou renié la loi du pays,
Torra: du sang pour du sang, dit le juste. J'attends, j'attends!
»Mon père jeta son filet dans la mer, le retira vide, le rejeta
encore, tandis que le démon blanc des nuages agitait sa lance en
appelant mon frère:--Brondoo, Brondoo!
»Je regardai attentivement sur le pont, et j'aperçus mon frère: il
dormait à quelques pas de moi.
»Je descendis de mon hamac et je tuai Brondoo. À travers le sabord, je
vis le filet de mon père se fermer sur l'âme du mort, que le démon
blanc prit du bout de sa lance. Après avoir accompli la tâche imposée
par l'esprit du mal, mon père poussa un cri de joie. Mes soeurs
frappèrent leurs mains l'une contre l'autre, la coquille s'enfonça
dans la mer, et le démon disparut.»
Voilà la vision de Torra; qu'en pensez-vous? Je vous assure maintenant
que ce nègre est un garçon d'un esprit sérieux; mais il croit si
fermement aux hallucinations de ce délire, qu'il me supplie de le
laisser aller rejoindre son père; je m'y oppose, car je trouve que la
coquille paternelle est déjà bien assez chargée.
--Pauvre garçon! dit Aston, le sort a été cruel envers lui, et le
malheur a éteint le peu d'intelligence qu'il possédait.
--Par le ciel! m'écriai-je, vous êtes injuste, mon cher Aston, le plus
sage des hommes aurait perdu l'esprit dans une pareille situation.
Quant au crime d'avoir tué son frère, et le mot crime est une
expression que j'emploie non pour qualifier, mais pour désigner la
faute qu'on reproche à Torra; eh bien! ce crime n'en est pas un, et
s'il avait massacré une myriade de pareils hommes, il mériterait de
magnifiques récompenses.
--Vous avez raison, Trelawnay, me répondit de Ruyter, mais il faut que
les préjugés des hommes pèsent dans les balances de la justice. Notre
équipage se révolterait si je faisais grâce à Torra. Étant l'aîné, je
vous l'ai déjà dit, son frère avait sur lui des droits patriarcaux, et
il pouvait vendre tous ses parents. L'ordre du père, quoique
illusoire, peut justifier le crime de Torra, mais, comme ce père n'est
pas ici pour témoigner de l'innocence relative de son fils, il faut
que le sang de Torra paye pour celui qu'il a versé.
--Comment, de Ruyter? Mais votre intention, je l'espère, n'est pas de
punir ce malheureux visionnaire.
--Non, mais il faut que nous fassions semblant de rendre justice.
Quand nous serons près de terre, je saisirai un moment favorable pour
sauver Torra.
La bonne intention de de Ruyter fut perdue, car deux jours après la
nuit du meurtre, Torra, enchaîné, sauta sur la proue du vaisseau,
regarda la mer en s'écriant:
--Le voilà, il m'attend!
De la proue Torra bondit dans la mer et le vaisseau passa sur son
corps. Il était inutile de faire un effort pour le sauver, le poids
des menottes précipita le pauvre nègre dans les profondeurs de
l'Océan.
Le souvenir de ce malheureux nous attrista pendant quelques jours.
Aston, qui avait une foi de marin dans les rêves et dans les présages,
prit la peine, dès notre arrivée à l'île de France, de s'informer si
les particularités de la vision relative à la soeur et à la mère de
Torra étaient vraies. Il s'adressa donc à un bureau du gouvernement,
qui tient enregistrée la mort des esclaves, et il apprit qu'en se
rendant à l'île Bourbon les trois femmes s'étaient jetées dans la mer.
Cet événement avait eu lieu la nuit même du rêve de Torra. Je n'ai pas
besoin d'ajouter que cet étrange coïncidence des faits affermit la foi
d'Aston dans les rêves, les présages, les pressentiments et les
visions.