Une semaine plus tard, comme Claude rentrait, à l'heure du dîner, Mme
Ronal, qui écrivait dans son cabinet, l'appela, entendant son pas.
--Veux-tu entrer, une seconde?... mon petit. J'aurais un mot à te dire.
La porte s'ouvrit et Claude, sa boîte de violon en main, apparut le
visage soudain rosé par la chaleur de la maison, après la glaciale
morsure de la bise qui soufflait dehors. Affectueusement, elle se pencha
vers son amie dont elle caressa les cheveux:
--Qu'y a-t-il? Élisabeth... Vous désirez me parler?
--Oui... Tantôt, j'ai reçu un billet qui te concerne.
--Qui me concerne?... un billet?... De quoi donc s'agit-il?
--Voici...
Élisabeth prit une lettre posée sur son bureau.
--... La vieille marquise de Ryeux m'a écrit, pour me demander, de la
part de sa belle-fille, si tu pourrais, cet hiver, venir te faire
entendre à ses réceptions de quinzaine, où elle désire offrir de la
musique à ses visiteurs.
Les sourcils de Claude s'étaient un peu rapprochés et le visage devenait
dur...
Les mains croisées derrière le dos, elle écoutait:
--Mais cette Mme de Ryeux ne me connaît pas du tout, et elle ignore si
j'ai, ou non, du talent.
--Sa belle-mère lui aura parlé de toi. Ne jouais-tu pas à l'église cet
été?
--Oui, je jouais...
Elle s'arrêta. La vieille marquise n'était pas seule à l'avoir entendue.
Instantanément, dans son cerveau, se dressait le masque hardi de Raymond
de Ryeux, avec ses yeux caressants et volontaires. Lui aussi l'avait
écoutée.
Une sorte de révolte se cabra en elle. Encore une fois, l'impression
l'étreignait qu'elle ne voulait rien devoir à cet homme si courtois, en
apparence. Mais la vie, librement observée, avait fait d'elle une fille
avertie. Et elle comprenait très bien pourquoi il avait cette façon de
la regarder, qui tout ensemble l'amusait et l'irritait, ainsi qu'une
proie digne de lui.
D'une impulsion irraisonnée, elle prononça, la voix un peu brève:
--Ah! Élisabeth, refusez, je vous en prie. Il me serait désagréable
d'aller jouer dans ce milieu!
Une surprise passa dans les yeux clairs d'Élisabeth.
--Refuser?... pourquoi?... Ces auditions seraient utiles à ta carrière.
Si tu as des raisons pour penser le contraire, dis-les-moi... Nous
verrons ensemble, s'il faut ou non les écarter...
C'était vrai... Pourquoi refuser?... après tout... Que lui importait
l'équivoque attention d'un homme qui ne comptait pas pour elle, n'ayant
d'autre supériorité que celle de sa fortune.
Et pourtant, elle dit, l'accent presque impatient:
--Je n'ai pas de raison précise...
--Alors, je ne comprends pas, fit Élisabeth, l'enveloppant de son regard
profond. Les de Ryeux occupent dans le monde une situation qui leur
permet de t'être très utiles. Nous connaissons, toi et moi, la vieille
marquise. Ils viennent à toi... Je ne vois pas pour quel motif tu
refuserais d'entrer avec eux en relations; surtout en des conditions qui
peuvent rendre vos rapports très limités, puisque tu irais chez eux en
artiste.
Évidemment, Élisabeth, ignorant la cour discrète de Raymond de Ryeux, ne
pouvait parler d'autre façon. Fallait-il la lui révéler?... Mais c'était
attacher de l'importance à un détail qui n'en avait pas... Tout de
suite, d'ailleurs, Claude s'était ressaisie, mécontente contre elle-même
d'avoir obéi à de frivoles impressions: la crainte de sembler répondre
au désir insolent de M. de Ryeux; l'obscur déplaisir d'aller chez lui en
artiste payée pour distraire ses invités, ce qui établissait leur
inégalité sociale. Et cette fois, sans hésiter plus, elle dit:
--Vous avez raison, Élisabeth... J'étais stupide!... Alors, que dois-je
faire?
--Aller voir Mme Raymond de Ryeux pour t'entendre avec elle. Tiens,
voici la lettre de sa belle-mère. Les heures sont indiquées où tu
pourras la trouver... Et puis, maintenant, ma petite, laisse-moi, car
j'ai encore beaucoup à travailler avant le dîner; et ce soir, j'ai
quelques visites. Il y a deux petits qui me préoccupent.
--Élisabeth, vous êtes incorrigible! Vous gaspillez votre santé!... Vous
savez que vous avez l'air très fatiguée.
--Non, pas _très_... Un peu, seulement peut-être parce que j'ai eu fort
à faire tantôt... Mais, en ce moment, je me repose, tu vois bien...
--Oui, en faisant travailler votre cerveau. Élisabeth, reposez-vous,
_pour de vrai_, en lisant quelque chose que vous aimez... Voulez-vous
que je vous fasse un peu de musique?
Mme Ronal sourit:
--Ne me tente pas! petite fille... et laisse-moi écrire. Elle a bien
marché, la séance de violon, tantôt?
--Oui, pas mal...
--Bon! embrasse-moi... et sauve-toi!
Claude se pencha, mit un baiser sur le front de la jeune femme et
sortit.
Machinalement, dans sa chambre, elle tourna le commutateur, et la clarté
jaillit dans la petite pièce, erra sur les murs où la blancheur du
ripolin s'égayait des panneaux d'une toile persane, à grandes fleurs
bizarres--que Claude elle-même avait tendus,--caressa le lit étroit, les
quelques belles gravures attachées entre les panneaux; la table chargée
de livres où, près de la lampe, dans une simple jatte de cristal,
trempaient de larges violettes dont la senteur imprégnait l'air.
Mais Claude, en cette minute, n'apercevait rien du décor familier qui,
cependant, lui était cher. Debout, devant la table à écrire, elle n'y
voyait pas les feuillets où, avant de sortir, elle avait résumé
quelques-unes des idées entendues le matin, à son cours de philosophie
de la Sorbonne. Tout haut, elle interrogeait, obéissant à une vieille
habitude:
--Claude, ma chère, qu'est-ce donc qui vous a pris de regimber devant
une telle proposition? Demain, vous irez voir cette jeune Mme de Ryeux;
et vous vous distrairez à comprendre pourquoi elle ne sait pas rendre
fidèle, son grand diable de mari. Mais après tout, est-ce demain que je
suis attendue?
Elle prit le billet et lut les quelques lignes où, très aimablement, la
vieille dame célébrait son talent, en phrases admiratives, un peu
naïves. L'entrevue pressait, car Mme Raymond de Ryeux commençait, en
décembre, ses _quatre à sept_, et tenait à s'entendre le plus tôt
possible avec l'artiste.
--- Donc, demain sera très bien! conclut tranquillement Claude.
Maintenant ne pensons plus à cette frivole histoire et travaillons.
Rejetant sur son lit, manteau et chapeau, elle s'assit devant la table,
la lampe allumée; et tout en respirant le parfum d'une violette tombée
de la coupe, elle se mit à relire les lignes écrites sur le cahier de
notes:
«Notre perfectionnement appartient à notre volonté qui doit dominer les
élans de notre inconscient, les forces, les influences du monde
extérieur, les phénomènes occultes que la nature élabore sans cesse,
dans les cellules de notre être. Si notre volonté est fragile, il faut
la fortifier, afin qu'elle devienne l'outil inflexible et sûr de notre
pensée. Nous pouvons et nous devons l'entraîner à lui obéir. C'est
pourquoi l'on a justement dit que: «Nous sommes les maîtres de notre
perfectionnement.»
A demi-voix, Claude répéta lentement:
«Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement... Si ma volonté est
fragile, je puis l'entraîner à obéir...» Le puis-je vraiment?
Un étrange sourire, un peu amer, errait sur sa bouche.
X
Le lendemain, à onze heures, ainsi qu'elle l'avait résolu, Claude
entrait dans l'hôtel de Ryeux. Un valet de chambre l'introduisit, par un
vestibule tendu de somptueuses verdures, dans un petit salon où il la
pria d'attendre.
Il allait avertir Mme de Ryeux.
Seule, elle s'assit; et, observatrice d'instinct, regarda autour d'elle,
s'occupant à chercher quelle devait être la personne morale de Mme de
Ryeux, d'après le cadre qu'elle s'était créé.
Mais ce petit salon, qui semblait être son domaine propre, ressemblait,
dans son vêtement de brocart rose, à des centaines d'autres salons Louis
XVI qui avaient, pareillement, des meubles laqués, des bibelots de Saxe,
des éventails anciens, de vieilles montres précieuses, des ivoires
abrités par une vitrine, et dispersés sur les divers meubles capables de
les porter; des plantes vertes, des fleurs de prix, vu la saison
d'hiver. Un unique portrait, signé Flameng; celui, sans doute, de la
maîtresse du logis; une jeune femme, d'un blond soyeux, debout devant un
paysage délicatement estompé qui fuyait loin derrière elle. Plutôt
forte, semblait-il, d'après la ligne trop ronde des épaules nues, du cou
un peu court cerclé de grosses perles, qui portait une jolie tête
insignifiante où s'ouvraient des yeux pâles, lesquels, pas plus que la
bouche, à demi souriante, ne révélaient une personnalité.
Et puis, sur une petite table volante, bien en place d'honneur, une
superbe photographie de très jeune femme ou jeune fille, une brune,
petite, dont les traits irréguliers sous les cheveux noirs, plantés bas,
se faisaient oublier devant l'éclat des yeux sombres, au regard câlin.
Un sourire retroussait la bouche un peu grande, avec des lèvres lourdes
qui devaient être, au baiser, souples infiniment.
Curieuse, pour tromper l'attente, Claude s'intéressait à l'analyse de
ces deux portraits qui n'étaient pas les seuls dans la pièce, comme elle
l'avait cru. A l'extrémité du piano à queue, elle aperçut tout à coup
une petite _photo_ de Raymond de Ryeux, en costume de tennis, si
vivante, qu'une seconde, elle eut l'impression de le voir apparaître,
tel qu'il était là-bas, à Jobourg, les yeux hardis et gais, une mine de
grand garçon en vacances qui aurait une désinvolture hautaine et une
courtoisie caressante.
Les minutes coulaient. Claude s'était distraite à chercher la
psychologie des trois êtres dont les images étaient là, réunies. Mais
elle commençait à trouver abusive, l'attente qui lui était imposée, avec
le sans-gêne inhérent à certaines femmes du monde, vis-à-vis de ceux
qu'elles tiennent pour des inférieurs. Et impatiente, elle se levait,
prête à faire dire par le valet de chambre qu'elle ne pouvait davantage
attendre, quand la portière fut écartée soudain. Mme de Ryeux entrait,
et avec elle, un violent parfum d'oeillet. C'était bien la jeune femme
blonde du portrait. Mais elle avait un éclat tout artificiel, la peau
savamment poudrée, les lèvres d'un coloris violent, un imperceptible
trait brun accentuant les sourcils. Une longue robe de maison, d'un bleu
de pâle turquoise, l'enveloppait, laissant voir le cou et les bras
sertis de dentelle.
L'accent très correct, elle dit s'excusant:
--Bonjour, mademoiselle. Je vous ai fait attendre un instant. J'étais
encore à ma toilette. Je regrette...
Elle s'était un peu inclinée. Claude avait fait de même; mais dans son
salut, il y avait une aisance presque hautaine dont elle n'avait pas
conscience et qui était la simple expression du sentiment qu'à première
vue, cette jeune femme, d'allure omnipotente, éveillait en elle.
Toutes deux avaient échangé un coup d'oeil rapide où, chez l'une comme
chez l'autre, il y avait de l'examen.
--Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle. Et allons
vite au fait, car j'ai peu de temps à vous donner.
--Ne serais-je pas venue, madame, à l'heure que vous aviez indiquée?
--Oh! si, parfaitement... Mais ma modiste vient d'arriver impromptu,
pour me montrer des modèles. Elle m'attend, c'est pourquoi je suis
pressée. Vous savez, mademoiselle, ce dont il s'agit?
--De me faire entendre, si j'ai bien compris, à quelques-unes de vos
réceptions de quinzaine? madame.
--Oui... C'est cela... Je voudrais vous avoir un vendredi sur deux; pour
l'un, j'ai des tsiganes et des danseuses étrangères, mais, pour l'autre,
je désire offrir aux amateurs, qui sont assez nombreux dans notre
cercle, mon mari ayant la toquade de la musique... un plaisir plus
sérieux, du violon et du chant, peut-être aussi du piano... Mon mari et
ma belle-mère m'ont dit que vous jouiez fort bien... Ce dont je regrette
de ne pouvoir juger par moi-même.
Avec une ironie que la jeune femme ne perçut pas, Claude dit:
--Mon Dieu, madame, je dois jouer au Cercle ouvrier de Charonne, dans
quelques jours, c'est-à-dire avant le début de vos séances... en
décembre? je crois... Si vous voulez bien assister à ce concert, vous
pourrez juger mon jeu, en connaissance de cause, comme vous le
souhaitez.
--Comment, vous jouez pour les ouvriers?...
--Pour une oeuvre philanthropique, oui, madame.
Mais l'explication ne parut pas dissiper le désarroi de Mme de Ryeux. De
toute évidence, il lui paraissait absolument anormal de présenter à ses
hôtes une artiste qui se faisait entendre devant un public d'ouvriers.
Il y eut dans le salon de brocatelle rose un imperceptible silence,
presque aussitôt rompu par un bruit de pas. Et la portière, de nouveau
écartée, Raymond de Ryeux, à son tour, entra dans le salon. Il était en
tenue de cavalier, les bottes poudreuses. Il devait descendre de cheval.
Courtois, il salua Claude, puis commença:
--Charlotte, je m'excuse de me présenter chez vous en pareil équipage.
Mais on m'a dit que Mlle Suzore était encore avec vous et je désirais
savoir où en étaient les négociations... Eh bien, mademoiselle,
allez-vous nous accorder le régal de vous entendre... et dans quelles
oeuvres?...
Sur les traits de Claude, l'expression hautaine s'effaça. Maintenant, il
s'agissait de musique; et tout de suite, sur elle, le charme opérait,
sans rien d'ailleurs lui enlever de sa réserve fière. Mais, intéressée,
elle indiquait les éléments d'un programme que Raymond de Ryeux
écoutait, attentif. Tous deux discutèrent sur le choix le meilleur,
laissant Mme de Ryeux donner des opinions que l'un et l'autre
accueillaient comme celles d'une personne qui use d'une langue dont
l'intelligence lui est étrangère.
Mais Raymond de Ryeux était, décidément, un vrai connaisseur; Claude le
constatait, surprise; et, à cause de cela, tout à coup, elle cessait de
l'englober dans la nulle phalange des hommes de son monde, infiniment
négligeable, et le sortait du néant où, jusqu'alors, elle l'avait
relégué, avec son dédain de travailleuse pour les oisifs.
Enfin tout fut réglé, même au gré de Mme de Ryeux qui s'était
copieusement mêlée à la discussion. Claude l'avait bien jugée; elle
était très soucieuse de ne point laisser oublier que les décisions
concernant ses vendredis la regardaient au premier chef. Et ce fut elle
qui conclut:
--Votre programme du 3 décembre est donc arrêté, mademoiselle.
Maintenant, il me reste à savoir quelles sont les conditions de votre
cachet.
Une imperceptible contraction rapprocha les sourcils de Claude. Les
questions d'ordre financier lui étaient toujours désagréables à traiter.
Mais, avant qu'elle eût répondu, de Ryeux intervenait:
--Pour régler cette question avec Mademoiselle, vous n'avez pas besoin
de mes lumières, Charlotte. Je vous laisse. Mademoiselle, votre concert
à Charonne est bien vendredi, n'est-ce pas, m'a dit Hugaye?... Alors, à
la semaine prochaine! Il est permis, je suppose, d'aller féliciter les
artistes?
--Certes oui... Mais on ne les rencontre pas toujours!... En général,
nous filons tous et toutes, dès que notre tâche est remplie...
--Je ferai en sorte d'arriver à temps. Mademoiselle, je vous présente
mes hommages.
Qu'il était donc cérémonieux chez lui! La présence de sa femme, sans
doute... Et un involontaire sourire effleura la bouche de Claude.
Il ne s'en aperçut pas. Son oeil incisif enveloppait les deux jeunes
femmes: Charlotte, blonde, poudrée, un peu lourde, type insignifiant,
dans l'élégance du peignoir de satin... Claude, svelte et haute, sous
l'austère _tailleur_ de laine bleu sombre, boutonné jusqu'au menton
autour de l'original visage qui avait un éclat de fleur blanche...
Il s'inclinait. Elle répondit par un léger signe de tête et il sortit.
Aussitôt, à l'extrémité du petit salon, une porte s'entr'ouvrit; et
Claude vit surgir la jeune fille brune dont, un moment plus tôt, elle
regardait l'image.
--L'ogre est parti?... Je puis entrer?...
--Mais oui, entre, Lolita, chère... Je suis avec Mlle Suzore à organiser
mes «Matinées». Tu me donneras ton avis... Bonjour, très chérie,
embrasse-moi.
Elles échangèrent un baiser de petites pensionnaires, ravies de se
retrouver sans gênante présence. Claude ne semblait pas compter.
La nouvelle venue, souple et mince, ressemblait à un petit animal
sauvage, avec ses yeux brillants, ses dents aiguës, tandis qu'elle se
pelotonnait dans un canapé bas, attirant près d'elle Mme de Ryeux.
--Alors, raconte, ma belle Charlotte, qu'est-ce que vous complotiez,
mademoiselle et toi?... Je n'osais pas entrer. Victor m'avait dit que
vous aviez une conférence avec une dame étrangère; et j'avais peur de
m'attirer les foudres de ton aimable époux si je venais vous troubler...
--Ne dis donc pas de sottises, mon trésor. Tu sais bien que tu peux
toujours entrer et je pense que les grogneries de Raymond ne te
troublent pas plus que moi. Mais laisse-moi en finir bien vite avec Mlle
Suzore, car Rosine vient de m'apporter à voir de bien jolis modèles de
chapeaux. Il y en a un qui me tente très fort... Seulement, son prix
est salé...
--Qu'est-ce que ça fait, s'il est joli! décréta Lola, philosophiquement.
--Très joli! rien que des aigrettes autour de la calotte... Je vais te
le montrer... Alors, mademoiselle, vous demandez pour ces séances?...
Claude avait écouté le dialogue, amusée et dédaigneuse. Avec une aisance
tranquille, elle indiqua un chiffre que, volontairement, elle faisait
très élevé. Une obscure impulsion la poussait à affirmer ainsi sa valeur
d'artiste.
La jeune femme eut un sursaut dont elle ne fut pas maîtresse, et jeta un
peu raide:
--Vous êtes bien exigeante! mademoiselle! Pourtant, vous êtes une
débutante, toute jeune...
Claude ne se troubla pas. Comme une gamine, elle continuait à s'amuser
du désarroi où ses prétentions plongeaient la jeune Mme de Ryeux; et
avec la même désinvolture paisible, elle prononça:
--Je ne suis pas une débutante pour les connaisseurs. Le cachet que je
vous demande, madame, est le même que j'ai offert à la princesse
Bracovan, par exemple.
--Ah! vous avez joué chez la princesse?...
--L'hiver dernier, oui, madame, et je vais y avoir encore plusieurs
séances... Mais je ne voudrais pas vous entraîner plus loin que vous ne
souhaitiez. Si vous préférez renoncer à votre projet, faites-le, je vous
prie, sans scrupule, madame.
Du bout de sa pantoufle de satin, Mme de Ryeux frottait le tapis,
partagée par des sentiments divers. Son amie intervint.
--Charlotte, mon amour, pourquoi hésites-tu, puisque Raymond t'a dit de
tout arranger à ton gré? Fais-le donc... L'argent, ça n'a pas
d'importance!
Mme de Ryeux devait subir, très fort et très facilement, l'influence de
Lola, car soudain, décidée, elle se tourna vers Claude qui attendait,
observant.
--Mlle Alviradès a raison. La seule chose importante, c'est que nous
ayons de bonne musique. Puisque mon mari a une très haute opinion de
votre talent, qu'il vous a choisie, il aurait mauvaise grâce à se
plaindre des conditions où il pourra vous faire entendre.
--Mais sois sûre, Charlotte, qu'il ne se plaindra pas du tout... Mlle
Suzore est pour cela bien trop jolie. Il la regardera, il l'écoutera...
Et ainsi tout le monde sera satisfait!
Tout le monde?... Qui?... Les mots étaient ambigus. Mais Claude n'était
pas femme à prendre souci d'une allusion trop directe, d'une parole plus
ou moins heureuse... Surtout venant d'une étrangère qui avait tout à
fait les allures d'une enfant gâtée. Sauf peut-être Mme de Ryeux qui
paraissait sous le charme, nul ne devait prendre garde à ses propos.
Tout en parlant, elle jouait avec les dentelles de son amie, ou
s'amusait à faire glisser les bagues des doigts blancs, un peu potelés.
Elle darda, sur Claude, ses prunelles noires:
--Je suis sûre que vous devez jouer merveilleusement, mademoiselle. Vous
avez un vrai type d'artiste. Vous ne me trouverez pas malhonnête de vous
dire cela?
--Malhonnête?... Oh! non! pourquoi?... Si c'est ce que vous pensez!...
Je suis habituée à m'entendre dire toute sorte de choses...
Les yeux de Lola Alviradès flambèrent comme ceux d'une fillette
curieuse, mise soudain en goût.
--Quelles choses?... Dites!... je vous en prie... Ce doit être amusant!
Mais Mme de Ryeux se chargea de répondre. Elle avait l'air agacée.
--Que tu es donc enfant! Lolita. Ne retarde pas ainsi Mademoiselle, qui
doit être pressée comme nous. Tu sais que nous n'avons plus qu'un
instant avant le déjeuner. Tu restes pour l'après-midi?
Lola se mit à rire.
--Non, les mines maussades de Raymond me coupent l'appétit. Mais je
reviendrai te prendre à deux heures. J'ai prévenu tante qu'elle n'ait
pas à compter sur ma société et...
Une exclamation de Charlotte de Ryeux l'interrompit:
--Comment, Raymond, vous voici encore?
--Encore, oui... Je suis venu voir si vous aviez terminé avec Mlle
Suzore. Bonjour, Lola. Déjà en visite?
L'accent était bref, un peu ironique.
--_Déjà!_ comme vous dites, homme malhonnête.
--Raymond, puisque vous voilà, voulez-vous vous charger de reconduire
Mlle Suzore? J'ai quelque chose à voir avec Lola. Mademoiselle, au
vendredi 3, n'est-ce pas? Au revoir.
Elle tendait la main. Claude, indifférente, donna la sienne.
--C'est convenu, madame.
Lola bondit vers elle:
--Mademoiselle Suzore, je suis enchantée à l'idée de vous retrouver et
de vous entendre. Je vous trouve délicieuse! Je suis sûre que je vais
vous adorer!
--Lola, tu es stupide, ma petite, allons, viens...
--Oui, si tu ne dois pas faire la grondeuse.
--Bien entendu! Allons, bébé, viens vite. Encore une fois, au revoir,
mademoiselle.
Elle entraînait Lola, mi-grognon, mi-câline.
Claude avait salué silencieusement. Les papotages qu'elle venait
d'entendre lui semblaient tout à la fois comiques et ridicules. Devant
elle, Raymond de Ryeux écartait la portière. Ils se trouvèrent seuls
dans le vestibule aux vieilles tapisseries. Sur une crédence, luisait
l'éclair d'une collection d'étains.
Brusquement, il jeta:
--Qu'est-ce que vous avez fait à cette tête folle de Lola pour qu'elle
vous adresse de pareilles déclarations?... Ça me gâche mon plaisir de
vous entendre, de penser qu'elle aussi jouira de vous écouter!
--Pourquoi? fit-elle le regardant bien en face.
--Parce que c'est une créature qui m'agace, fit-il durement.
Cette fois, Claude ne dit pas «pourquoi?» Mais il devina l'interrogation
muette de sa pensée.
--Elle manque de tact... Elle a des emballements idiots...
--Merci bien, fit Claude, riant malgré elle.
Il la regarda interloqué. Puis, lui aussi, se mit à rire.
--Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas... Lola Alviradès
m'agace parce que c'est une enfant mal élevée. Charlotte l'a connue à
Cannes et s'est toquée d'elle... Maintenant toutes deux ne se quittent
pas. La jeune personne, qui est orpheline, vit chez une tante où elle a
la bride sur le cou... Et je vous garantis qu'elle en use... Du matin au
soir, je suis exposé à la voir surgir ici, se mêler de tout.
Comprenez-vous qu'elle me paraisse odieuse?... Vous ne me répondez
pas... Pourquoi?... Il y a quelque chose au fond de vos yeux.
Il appuyait sur elle son regard incisif, tandis qu'elle posait la main
sur le bouton de la porte, pour sortir.
--Que pensez-vous?... que je suis bien maussade pour Lola Alviradès?
--Peut-être le mérite-t-elle?... Cela, je n'en sais rien... Non, je
pensais...
--Quoi? insista-t-il avec sa vivacité impérieuse, voyant qu'elle
s'arrêtait.
--Je pensais, je pense que chacun doit être libre de prendre son plaisir
comme il l'entend... Ce que vous faites, sans doute... Sûrement même...
Alors, je m'étonne que vous trouviez mauvais, l'agrément que recherche
Mme de Ryeux dans la société de Mlle Alviradès. Voilà.
--Voilà!... C'est vite dit... Vous ne savez pas à quel point il est
exaspérant de voir une gamine régenter une maison où l'on a, seul, en
fin de compte, le droit de commander.
--Seul?... Oh! quelle prétention! Pourquoi donc votre volonté
primerait-elle celle de Mme de Ryeux?
--Parce que je suis son mari!
Elle eut un haussement d'épaules et ses lèvres furent railleuses.
--Autrement dit son associé. Les associés ont les mêmes droits.
--Non, pas dans l'association conjugale, répliqua-t-il autoritaire.
--Oui, je sais... La plupart des hommes pensent comme vous; mais les
femmes ne sont pas obligées de tenir compte de ces opinions d'un autre
âge.
Elle avait parlé d'un ton de badinage; mais son accent était si sincère
et si simple qu'il comprit que ce qu'elle disait, c'était sa conviction
absolue. Et en lui, gronda l'instinct du mâle habitué à la domination,
la brutale tentation d'asservir cette indépendante. Confusément, il
avait la vision de ce visage volontaire renversé sous le sien, sa bouche
écrasant les lèvres qui disaient des paroles d'affranchie.
Et cependant, très correct, tel un courtois maître de maison, il ouvrait
la porte devant elle et prononçait:
--Au revoir, mademoiselle, et merci d'avoir bien voulu venir.