VII

Le dernier malade était sorti, les instruments soigneusement stérilisés,

et Élisabeth avait dit à ses aides:

--Maintenant, allons goûter!

Dans son accent, il y avait l'intime joie d'une créature consciente

d'avoir bien rempli sa tâche.

Claude refoula, bravement, le «Enfin!» qui lui montait aux lèvres, cri

de délivrance instinctif; et, tandis que ses compagnes passaient au

lavabo et y enlevaient leurs blouses, elle grimpa dans sa chambre, sa

cellule, comme elle disait. Elle aussi rejeta son uniforme de service.

Mais sa main l'écartait d'un geste presque violent; et des mots--combien

sincères!--s'échappaient de ses lèvres tremblantes un peu...

--Quel supplice, de tels après-midi!

A pleins poumons, devant sa fenêtre large ouverte, elle aspirait l'air

humide, presque glacé, du crépuscule d'automne, tout en vaporisant sur

elle le jet d'un flacon qui embaumait le muguet.

Mais sa main était machinale, tant sa pensée était envahie par

l'instinctive révolte de son être jeune, sévèrement contraint tout

l'après-midi à l'austère labeur.

--Comment vais-je retrouver le courage d'être encore une véritable aide

pour Élisabeth! C'est odieux, cette odeur de misère, de maladie, de

saleté, de blessure! Oh! il me semble que j'en suis imprégnée à ne

pouvoir m'en délivrer!

Pourtant, elle venait de baigner son visage d'eau fraîche, brosser les

boucles rebelles autour du front, savonner les mains qui, adroites,

avaient pansé les plaies, très doucement. Elle songea, un peu calmée par

la violence même de sa révolte:

--Peut-être l'accoutumance va me venir en aide! Mais pourquoi, tout à

coup, ai-je si fort l'horreur de tant de laideur dans les visages, dans

les maisons de pauvres qui forment notre quartier, qui entourent la

mienne! Ah! la misérable chose que je suis!... pour un instant seul,

j'espère!

Pourtant, depuis des années, même avant qu'elle partît pour Landemer,

deux mois plus tôt, elle accomplissait cette tâche comme un devoir tout

simple, qui l'intéressait fort... Elle estimait, très sincère, que toute

créature se doit à un devoir et, dans la mesure de ses moyens, à ceux de

ses semblables qui ont besoin de son assistance.

Et puis, là-bas, libérée de ses devoirs quotidiens, maîtresse absolue

d'elle-même et de son temps, elle semblait brusquement s'être

transformée. On eût dit qu'en elle, avait jailli une poussée d'égoïstes

désirs, d'aspirations violentes vers la fortune, le succès qui enivre,

une vie harmonieuse artistement; une soif d'indépendance l'étreignait,

avec le besoin de dominer gens et choses. Ainsi de méchants prisonniers

longtemps captifs, se redressent impérieux, sentant moins la main du

maître, et réclament la liberté, prétendant vivre leur vie.

Comme à Landemer, le jour où elle avait reçu la dernière lettre

d'Élisabeth, elle regardait machinalement son image éclairée de reflets

bizarres par la petite lampe dont la brise faisait trembler la flamme.

Visage de jeune sphinx, sévère, presque dur, où, dans les prunelles

élargies, luisait la lueur montée des plus intimes profondeurs de l'être

moral.

Elle pensait:

--Sans doute, l'influence d'Élisabeth va me ramener à ce que j'étais!

Mais, à cette heure, je ne me sens plus qu'une vilaine âme d'arriviste

qui veut jouir de tout ce qui est séduisant dans la vie, mordre dans ses

plus beaux fruits, en épuiser la saveur... Je ne peux pas... Je ne dois

pas!

«Je ne dois pas!» C'était la disciple d'Élisabeth Ronal qui avait pensé

cela. Mais la nouvelle Claude, la révoltée, se dressait aussitôt. Elle

ne devait pas? Pourquoi?... Quelle loi le lui interdisait?

«Accepter la vie telle qu'elle se présente dans son implacable force et

la dominer par la volonté», depuis son enfance, Claude s'entendait dire

que c'était là le devoir, pour un être qui veut valoir.

Mais valoir, tenir à valoir... pourquoi? pour qui?... Pour elle-même?...

Et ensuite?

Quelle vaine jouissance, on lui avait offerte ainsi!...

Quelqu'un le lui avait dit, il n'y avait pas très longtemps, et alors,

elle avait écouté, un peu méprisante... Qui donc?... Ah! oui, ce Raymond

de Ryeux. Voici donc que, tout à coup, elle arrivait à la même

conclusion que ce frivole et égoïste clubman! Vers quels bas-fonds

descendait-elle soudain?

--Eh bien, Claude, tu ne viens pas? Que fais-tu donc?... appela la voix

d'Élisabeth.

Claude tressaillit, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie. Elle

était folle de rêvasser ainsi! En hâte, elle répliqua:

--Me voici tout de suite! Élisabeth.

Et, en effet, quelques minutes après, elle entrait dans la galerie

attenante au cabinet d'Élisabeth, dont celle-ci avait fait une sorte de

petit hall pour recevoir ses amis. Sous la clarté des lampes voilées,

mais nombreuses, car Élisabeth adorait la lumière, la pièce était

singulièrement hospitalière. Des meubles cannés, parmi lesquels un

divan, quelques fauteuils où s'enfonçaient des coussins de cretonne.

Devant la baie vitrée, retombaient, à cette heure, des voiles persans.

Au mur, quelques gravures, véritables oeuvres d'art, deux grandes

aquarelles, visions de prairie et de sous-bois. Au-dessus du piano, avec

lequel voisinaient le pupitre et le violon de Claude, une admirable vue

de mer, encadrée par deux reproductions en grisaille des chanteurs de

Della Robbia.

Dans un angle, la bibliothèque tournante, lourde des volumes qui s'y

pressaient. Des livres aussi, des revues sur les tables nombreuses; même

sur le bureau de travail qui servait à Élisabeth et à Claude. Quelques

plantes vertes. Et beaucoup de fleurs;--des fleurs très simples, des

humbles, mais généreusement prodiguées pour épandre à travers la pièce

une senteur de jardin.

Les visiteurs étaient arrivés pendant que Claude s'attardait à songer.

Des intimes qui savaient qu'après ses consultations au dispensaire,

Élisabeth se reposait un peu, en accueillant ses amis; et aussi tous

ceux et celles qui venaient chercher l'appui de son jugement dont la

précision claire était celle de ses diagnostics.

Quand Claude apparut, des conversation s'étaient déjà établies, très

animées. Toute préoccupation touchant au dispensaire rigoureusement

écartée,--pour une trêve nécessaire,--les propos se croisaient sur

l'art, les lettres, la politique, les questions sociales; propos de gens

incapables de papotages, très intelligents, tous individualistes, dont

les goûts et les idées différaient comme leurs occupations mêmes.

En effet, parmi les nouveaux venus, il y avait une frêle artiste

anglaise, Lily Switson, qui faisait des eaux-fortes déjà très remarquées

et qu'Élisabeth avait sauvée, alors que le travail l'avait épuisée. Peu

à peu rétablie, de retour de Davos, elle avait repris son labeur

opiniâtre de fille qui veut arriver, attendue en Angleterre par un

fiancé artiste lui aussi.

Et encore, il était venu une femme aux cheveux grisonnants, Mme Albran,

qui avait des allures masculines et une âme d'apôtre pour diriger, avec

une maîtrise égale à son inlassable charité, une oeuvre de travail à

domicile à l'intention des ouvrières.

Attentive, elle écoutait, au moment où Claude entrait, les explications

que donnait, sur la question des logements ouvriers, Étienne Hugaye,

neveu de la vieille marquise de Ryeux, un garçon d'une trentaine

d'années, qui, aristocrate par sa naissance et son éducation, ses

attaches, vivait pour le peuple, prenait la cause de toutes les misères

dans les conférences, les articles auxquels il livrait la majeure partie

de son temps... Il avait l'abord froid, aisément agressif avec les gens

de sa classe, la parole un peu âpre, la pensée intransigeante, le coeur

chaudement généreux, une volonté inflexible et rude. Pour Élisabeth, il

éprouvait une admiration enthousiaste, très fier de l'estime qu'elle lui

accordait, parce qu'elle sentait la sincérité de sa pitié active pour

les misérables.

Il aimait à lui soumettre ses idées, ses essais, les projets qu'il

s'appliquait à réaliser, insouciant des obstacles.

Ce jour-là, il avait amené un journaliste avec lequel il faisait

campagne pour les maisons ouvrières, singulier garçon, très fruste, fort

intelligent, qui avait un type d'anarchiste et était un remarquable

musicien.

Un petit cercle s'était formé autour d'eux, dans lequel figuraient

plusieurs des infirmières. Débarrassées de leur blouse, elles étaient

redevenues d'élégantes femmes du monde, quelques-unes très jolies,

jeunes pour la plupart.

Mlle de Villebon, elle, avait entrepris le docteur spécialiste pour les

yeux, qui venait de finir ses consultations; un jeune philanthrope, lui

aussi, dispensateur pour les pauvres, de son temps et de sa fortune.

Et un peu plus loin, Élisabeth causait avec d'autres infirmières et le

docteur Delbeau, son maître de jadis, aujourd'hui son ami, venu, après

ses consultations, lui demander une tasse de thé, «pour se reposer!»

disait-il.

Près de lui, grand, robuste, coloré sous ses cheveux blancs coupés

court, elle paraissait singulièrement jeune encore en ce moment où

l'animation de la causerie détendait ses traits fatigués.

L'apparition de Claude l'interrompit et elle s'exclama d'un accent

d'amicale gronderie:

--Mais, Claude, ma petite, que deviens-tu donc? Le thé est là. Sers

vite; il sera froid et trop fort.

Claude ne s'excusa pas. Mais, tout de suite, elle alla, serrant au

passage des mains amies, vers la table où le plateau était posé et prit

la théière.

Lily Switson s'était rapprochée.

--Je vous aide? Claude. Comme les vacances vous ont bien réussi! Vous me

donnez une terrible tentation de vous demander quelques séances de

pose... Je suis sûre qu'avec vous, je ferais quelque chose

d'intéressant!

--Lily, où trouverais-je jamais le temps de poser!... Tenez, voulez-vous

porter une tasse de thé au professeur Delbeau? Prenez le sucre aussi...

Elle-même se mettait à circuler parmi les groupes, silencieuse,

distribuant les tasses, avec la conscience qu'elle eût apportée à

remplir une sérieuse tâche. Pour Élisabeth, seule, elle eut un sourire:

--Voici, grande amie; croquez vite une tartine... Vous en avez besoin,

après vous être tant dépensée, tantôt!

--Nous avons vu de bien grosses misères, n'est-ce pas? mademoiselle de

Villebon. Je ne suis pas tranquille pour la petite Dupage. J'y passerai

ce soir.

Claude, qui avait entendu, protesta:

--Ça, non! Élisabeth... Après un après-midi comme celui d'aujourd'hui,

vous devez vous reposer; toute la matinée, déjà, vous avez circulé.

Soignez-vous donc un peu, vous-même, de temps en temps!

Élisabeth se mit à rire.

--Vous entendez, docteur, cette petite qui se mêle de donner des

consultations. Claude, porte plutôt du lait à Hugaye qui m'a l'air de

fourrager inutilement sur le plateau.

Elle obéit et versa le lait dans la tasse que lui tendait le jeune

homme. Tous deux étaient sous la haute clarté d'une lampe, près de la

table. Claude, debout, s'était mise à grignoter une tartine de pain bis.

Étienne interrogea:

--Qu'est-ce que vous avez fait cet été? Claude.

Ils étaient de vieux amis et se traitaient comme tels.

--A Landemer? J'ai joué du violon, j'ai lu, j'ai vagabondé sur les

falaises et dans d'exquis petits sentiers... J'ai même été une fois en

auto!

--Une fois?...

Elle rit.

--Oui, une fois, une seule fois!... Et c'est à votre tante, Mme de

Ryeux, que je le dois. Elle a demandé à son fils de m'emmener à la

Pointe de Jobourg. J'ai fait une exquise promenade!

--Avec son fils?... Avec Raymond de Ryeux?...

--Mais oui!... Est-ce qu'elle a un autre fils?

--Non, bien entendu. Mais quelle diable d'idée a-t-elle eue là de vous

envoyer ainsi avec Raymond?... Il n'était pas du tout un... chaperon

pour vous!

Une lueur d'amusement brilla dans les prunelles de Claude:

--Vous parlez comme Mlle de Villebon! Pourquoi donc traitez-vous avec

tant d'irrévérence, l'aimable idée de votre tante? Son fils m'a paru un

monsieur très correct. Nous ne nous sommes pas dit un mot durant le

trajet. Nous avons bavardé seulement à Jobourg, en descendant la

falaise, et au goûter!... Pour être un homme du monde, il n'était pas

stupide!...

--Merci pour lui!... Vous lui avez donc fait de la musique?... Je me

souviens de l'avoir entendu parler de votre talent!

--Vraiment?... C'est gentil à lui! Il aura été reconnaissant. Afin de le

remercier de m'avoir si bien promenée, j'ai joué pour lui, tout seul,

dans l'église d'Urville.

--C'est vrai, tout cela?... Vous ne vous moquez pas de ma candeur?...

--Très vrai!

Il la regardait avec une sorte de stupéfaction mécontente.

--Eh bien, je ne vous en fais pas mes compliments.

--Je ne vous les demande pas! lança-t-elle, taquine.

Comme s'il n'avait pas entendu, il continuait rudement:

--Je me demande à quoi a pensé Mlle de Villebon, d'autoriser cette

absurde équipée.

--Mais Mlle de Villebon n'avait rien à autoriser ou à interdire,

riposta-t-elle avec insouciance, un peu hautaine. Je suis libre,

j'imagine, de mes actes.

--Très exact, vous avez raison. Recevez mes excuses de m'être mêlé de ce

qui ne me regarde pas.

--Bon!... Alors, puisque vous reconnaissez vos torts, faisons la

paix!... Vous me demandiez ce que j'ai fait à Landemer?... J'ai aussi

regardé Mlle de Villebon soigner son troupeau.

Une impatience passa en éclair dans les yeux gris du jeune homme.

--Et vous l'avez aidée?

--Bien peu..., pour ne pas dire «point», si j'ose un tel aveu. Je ne me

sentais pas un brin altruiste, à Landemer.

Une expression désapprobatrice assombrit le visage d'Étienne Hugaye.

--Je suis sûr que vous vous calomniez.

Elle eut un petit rire bref:

--C'est que vous êtes une belle âme; vous jugez les autres à votre

image; comme Mlle de Villebon qui, très sincèrement, ne connaît rien de

plus passionnant que de faire du bien à ses semblables... Si elle

n'était très charitable, elle aurait été plus d'une fois scandalisée de

ma misérable insouciance pour les obligations de la solidarité!

Peut-être, à Paris, près d'Élisabeth, je vais redevenir un peu

meilleure... Mais ce n'est pas sûr!

Elle parlait avec une légèreté ironique, amusée de l'irritation qu'elle

devinait chez son sévère interlocuteur.

Leurs rapports étaient tout particuliers. Elle aussi l'estimait. Mais

résolument, en toute occasion, elle s'insurgeait contre son

intransigeance autoritaire qui la choquait, elle si indépendante et de

pensée si souple; contre son austérité qu'il eût voulu voir partagée par

tous, comme la source d'un bonheur né du renoncement à la joie de vivre.

Très souvent, elle le choquait; quelquefois même elle le blessait; mais

toujours elle l'intéressait, alors même qu'elle l'irritait jusqu'à

l'exaspération. Seulement, combien de plus en plus, elle lui paraissait

inquiétante! Il reprit:

--J'espère bien, moi, que vous êtes toujours la même, très généreuse

quoi que vous en disiez... Car j'ai besoin de votre concours.

--Pour?

--Pour venir faire entendre un peu de musique à mon cercle ouvrier.

La même obscure rébellion, qu'elle ne s'expliquait pas, frémit au coeur

de Claude. Aller retrouver là, encore, cette atmosphère de pauvreté dont

il semblait que, peu à peu, le dégoût lui venait! Pourtant, plusieurs

fois déjà, et de très bon coeur, elle avait été ainsi donner à des

humbles, l'aumône de son talent. Elle avait aimé la ferveur de leurs

applaudissements... Alors qu'avait-elle donc?...

Bravement, peut-être parce qu'au passage, elle rencontrait le regard

lumineux d'Élisabeth, elle domina tout de suite la honteuse impression:

--Je serai à votre disposition, Étienne, le soir où vous voudrez.

--Bien. Merci beaucoup, Claude. Je vous dirai, ces jours-ci, la date

exacte du concert. Croyez-vous que votre amie, Rita Delviani,

consentirait à chanter?

--Étienne, vous m'en demandez trop long. Mais Rita viendra, je pense,

tout à l'heure. Vous pourrez lui adresser vous-même votre requête...

Tenez, les dieux sont pour vous, la voilà justement!... Ah! Sonia

aussi!...

En effet, la porte venait encore de s'ouvrir devant deux nouvelles

visiteuses très différentes d'aspect: une superbe créature, grande, très

forte, des yeux de velours sombre, une bouche délicieuse sur des dents

de bébé, un air joyeux de bonne fille qui goûte la vie avec des lèvres

gourmandes, Rita Delviani, la chanteuse dont la voix était d'un

admirable métal.

L'autre, Sonia Lavernoff, une Russe, étudiante en médecine, d'une

vingtaine d'années, qui avait des yeux clairs de mystique, dans un

masque rude. Insouciante de la pauvreté, elle poursuivait ses études

pour atteindre les grades qui lui permettraient de s'en aller exercer un

ministère charitable dans une région perdue de la Russie.

Claude lui serra amicalement la main car elle admirait fort sa valeur

morale; tandis que Étienne Hugaye évoluait pour se rapprocher de Rita.

Il la savait très généreuse, toujours prête à faire, pour les

malheureux, le don de sa belle voix; et, à cause de cela, il lui

pardonnait les allures que sa rigidité et son éducation condamnaient.

Il dut attendre un peu pour l'aborder. Après avoir gaiement pris contact

avec Élisabeth et ses hôtes, elle était revenue à Claude et demandait:

--Claude, ma petite, voulez-vous, dimanche prochain, venir jouer dans un

concert à Rouen? Je chante. Nous partirions le matin avec la troupe des

artistes. Ce n'est pas bien avantageux... Mais vous savez mon principe.

Quand on débute, il faut surtout se faire connaître; donc ne jamais

refuser une occasion d'être entendue. Le cachet n'est pas fort, mais le

voyage est payé... Ça vous tente-t-il?

--Bien sûr! fit Claude, rieuse. Rien que le voyage me tenterait... C'est

si amusant de remuer!... Expliquez-moi ce qu'il faudrait jouer...

Rita, très volontiers, se mit en devoir d'expliquer. Mais elles furent

interrompues par une exclamation du professeur Delbeau:

--Est-ce que nous n'allons pas avoir un peu de musique?... Les deux

artistes seraient bien aimables de ne pas s'absorber dans leur aparté.

Le petit journaliste hirsute avait aussitôt dressé la tête, abandonnant

les «logements ouvriers». Ses yeux vifs regardaient avec envie le groupe

des deux jeunes femmes qui, en riant, terminaient sans façon leurs

arrangements.

Puis Rita se rapprocha:

--Docteur, qu'est-ce qu'il vous faut?... Du chant?... du violon?

--Tous les deux.

--Quelle gourmandise...! Claude, voulez-vous jouer seule, d'abord...

parce que, moi aussi, j'ai envie de vous écouter... pour me mettre en

train...

Elle s'était assise au piano. Claude vint se placer près d'elle... Et

elles commencèrent. Alors, instantanément, les conversations cessèrent.

Tous, même les pures intellectuelles comme Mme Albran, étaient saisis

par la magie des sons. Étienne écoutait, son cerveau d'observateur se

prenant, une fois de plus, à chercher le mystère d'une personnalité que

ne livrait guère cette troublante Claude. Le petit journaliste semblait

hypnotisé; son regard ne quittait point les artistes. Les yeux

mystiques de Sonia rêvaient; et ceux de Lily détaillaient le visage de

Claude, devenu ardent et grave, notaient le mouvement harmonieux du bras

qui faisait frémir l'archet.

A travers la maison où, une heure plus tôt, montaient les plaintes de la

souffrance, s'épandaient maintenant les sonorités du chant qui s'élevait

pareil à une voix humaine, toute vibrante d'une passion d'abord

contenue, puis épanouie dans une allégresse triomphante.

Quand Claude se tut, laissant retomber son archet, Rita se tourna vers

elle, avec l'exclamation qui était dans toutes les pensées:

--Ma petite, vous avez encore fait des progrès depuis cet été!

Les paroles se croisaient, tandis que Claude, une faible lueur pourpre

sur les joues, reposait son violon d'un geste presque tendre, elle si

peu démonstrative. Elle souriait parce que Rita poursuivait drôlement:

--Vous savez, Claude, vous devenez dangereuse, au moral s'entend, pour

vos auditeurs! Vous avez un jeu qui rend tout prêt à la chute... s'il y

a occasion!

Rita Delviani ne se doutait pas qu'en ce moment même, le docteur Delbeau

disait à Élisabeth:

--Comme elle joue, cette gamine! Elle n'a plus rien d'une écolière.

C'est une vraie femme. Mon amie, gare à l'éveil! Il est tout proche.

--L'éveil?... Oh! pas encore, j'espère.

--Vous espérez? Pourquoi? C'est beau, le développement normal de l'être.

--Très beau... oui... Mais si inquiétant aussi! Ah! comme nos enfants

nous échappent vite.

--Toujours l'évolution, l'inévitable évolution!

Encore une fois, pensivement, elle fit «oui». Le docteur la regardait,

trop observateur pour n'être pas perspicace; mais aussi, trop discret

pour lui laisser voir qu'il percevait en elle une obscure préoccupation

au sujet de Claude; et amical, il dit seulement, tout haut:

--Pour votre tranquillité...--et celle de Claude!--tâchez de n'être pas

ainsi «mère poule». Vous avez élevé cette petite, donc elle doit être

bien trempée... Vous l'avez élevée--et Dieu sait que je vous en

approuve!--de façon à lui permettre d'acquérir une personnalité. Eh

bien, cette personnalité est en train de se révéler. Voilà tout! Il ne

faut pas vous en plaindre!

Élisabeth gardait son visage songeur.

--C'est vrai, j'ai voulu qu'elle eût sa personnalité... Je lui ai

toujours montré, autant qu'il était en mon pouvoir, ce qui me paraissait

le bien, ce qui devait être fait... Et puis, je l'ai laissée libre de

choisir, d'agir, de penser, après m'être appliquée à lui donner le

sentiment de sa responsabilité...

--Et ainsi, vous l'avez marquée de votre empreinte, mon amie. A travers

la vie, elle l'emportera...

--Peut-être... Docteur, ces petites filles sont des sphinx... Mais après

tout, vous avez, sans doute, raison. Je suis trop «mère poule»... C'est

que je me sens, moralement, de telles responsabilités, vis-à-vis de

cette petite qui m'a été confiée. Pour ma propre enfant, j'aurais, il me

semble, moins de souci!...

--Je ne crois pas, fit-il, souriant. Dès que votre sentiment maternel

est en jeu, vous, de volonté si ferme, vous vous transformez en une

pauvre petite femme craintive...

--Un chiffon, quoi! fit-elle, secouant la tête.

Puis, changeant de ton, elle jeta:

--Rita, nous vous écoutons, n'est-ce pas?

Mais l'artiste n'entendit pas, occupée à causer avec Étienne Hugaye,

tandis que, près d'eux, le petit journaliste félicitait Claude, avec la

même ardeur qu'il apportait à attaquer les jouisseurs, oublieux de leurs

frères misérables.

Élisabeth les regarda, une seconde; aux lèvres, elle avait son beau

sourire indulgent; puis elle répéta, un peu plus haut:

--Rita, Rita, vous bavarderez tout à l'heure avec Hugaye! Le docteur

Delbeau va être obligé de nous quitter et il réclame un peu de chant!

Tous aussitôt insistèrent. Lily Switson, glissée dans un coin de la

pièce, avait pris son album et crayonnait les physionomies.

Rita, docilement, se dirigea vers le piano.

--Bon, bon! Ne soyez pas si agités, vous tous!... Je chante... Claude,

vous êtes prête?

Toutes deux s'installèrent... Et de nouveau, ce fut, pour ceux qui les

écoutaient, l'oubli, le rêve, l'apaisement ou l'éveil passionné dans le

secret de l'âme... En chantant, Rita perdait son air «bonne fille». On

aurait dit, alors, qu'un invisible dieu modelait le visage où la bouche

délicieuse frémissait au souffle des sons. Même la stature trop massive

changeait de caractère, prenant la majesté de quelque cariatide.

Près d'elle, Claude avait une sveltesse de Tanagra. Sous les paupières

abaissées, les cils traçaient leur ombre sur la chair de rose blanche;

et la lueur des bougies caressait la ligne délicatement ferme du profil.

--Ah! que c'est beau à contempler, la jeunesse! murmura le docteur.

Élisabeth ne répondit pas; elle écoutait.

Entendre de la musique, c'était pour elle le plus vivifiant des repos,

la seule jouissance, peut-être, qu'elle se permît. Les auditeurs

devenaient insatiables. Ils demandaient une mélodie, puis une autre

encore... Car les deux artistes se comprenaient, se suivaient si

merveilleusement, le violon vibrant à l'unisson avec la voix, que la

moindre page musicale devenait ainsi une oeuvre d'art.

Mais une visiteuse de la dernière heure apparaissait, le professeur de

philosophie Sabine Méruel; et si discrètement qu'elle eût pénétré dans

la pièce, son entrée rompait le charme, d'autant que Rita, jetant, par

hasard, un coup d'oeil sur la pendule, s'exclamait:

--Comment, six heures et demie?... Vite, je me sauve! Je dîne en ville

et je veux me faire belle... Or, madame Ronal, sans reproche, vous

demeurez au diable!... Je vous pardonne, parce que vous êtes une femme

exquise... comme votre salon!... J'adore décidément cette pièce... Au

revoir, Claude. Alors, à jeudi pour notre répétition... Vous savez, il

nous faut un succès digne de nous...

Tous et toutes prenaient congé, plus ou moins stupéfaits de s'être ainsi

attardés dans les délices de la musique.

Devant l'étroit perron, sur le gravier du jardin, sonnait le roulement

des autos qui remmenaient dans Paris les ex-infirmières redevenues de

très fortunées créatures.

Claude s'était rapprochée de son amie...

--Élisabeth, si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai reconduire Lily et

Sonia pour marcher un peu...

--Je n'ai pas du tout besoin de toi, mon petit. Tu peux sortir. Mais

nous dînons à sept heures et demie, n'est-ce pas? J'ai quelques visites

à faire, ce soir.

--Et moi, à travailler. A tout à l'heure, Élisabeth.

Le salon se vidait; mais les chaises dérangées, les tasses sur le

plateau du thé, le violon demeuré près du piano ouvert lui gardaient une

physionomie vivante.

--Élisabeth, je ne vous dérange pas en restant encore un instant avec

vous, demanda Sabine Méruel, voyant Hugaye et son ami, le journaliste,

s'apprêter, à leur tour, pour le départ.

--Pas du tout. Je puis m'accorder encore un moment de récréation, avant

de chercher un rapport attendu. Vous voyez que je ne fais pas de

cérémonies avec vous!

Tout en parlant, elle levait ses yeux clairs vers son amie, et aussitôt,

elle acheva, le ton tout différent:

--Qu'est-ce que vous avez? Sabine. Vous êtes nerveuse... Un ennui?

--Est-ce un ennui?... Peut-être vous jugerez que le mot est impropre...

--Si vous pouvez, dites-le-moi... Nous en causerons ensemble. Cela vous

détendra...

Sabine Méruel fit un geste vague et se rassit, laissant Élisabeth

recevoir l'adieu de ses derniers hôtes. Sans qu'elle en eût conscience,

son pied battait le parquet, et un pli creusait son front, accentuant le

caractère un peu autoritaire des traits réguliers, fortement dessinés.

Elle tressaillit, sentant sur son épaule la main d'Élisabeth, ferme et

légère.

--Eh bien, Sabine, qu'y a-t-il?

--Oh! rien, après tout... que la réaction d'une scène absurde que je

viens de subir tantôt.

--Une scène?... de qui?...

La jeune femme mordit ses lèvres.

--Vous connaissez une des «petites» les plus remarquables de mon cours

de philosophie, Suzanne Lumièges?...

--Oui... Du moins, je vous en ai souvent entendue parler... Eh bien?...

--Eh bien, cette petite est un cerveau rare... Elle est douée à miracle

pour devenir une intellectuelle remarquable. Et depuis trois ans qu'elle

suit mes cours, je m'applique à la diriger vers la beauté pure, à faire

d'elle une créature vraiment supérieure. Jamais, peut-être, dans toute

ma carrière de professeur, je n'ai rencontré un sujet qui m'intéressât,

même qui m'attachât davantage... par sa pensée admirablement

compréhensive, son culte pour l'idée, son âme ardente, avide de se

développer librement sans souci des préjugés d'antan. Pour moi, elle

devenait une délicieuse âme soeur qui m'était chère, comme une créature

d'élection, créée par mes soins...

Sabine s'arrêta un peu. Sans un geste, du ton qu'elle eût trouvé pour

faire n'importe quelle intéressante analyse, mais la voix sourdement

frémissante, elle avait parlé.

--Alors?... demanda Élisabeth qui écoutait, pensive.

--Alors, il y a trois semaines, cette enfant, qui reconnaissait en moi

la directrice morale de sa vie, m'a confié que sa famille désirait la

marier... Et à qui! Si encore ç'avait été à un artiste, à un

intellectuel remarquable, j'aurais compris que la proposition pût être

étudiée. Mais, vous le savez, cette petite est lamentablement riche...

Et c'est d'un futur agent de change qu'il était question. Une vraie

chute, qu'un pareil mariage!... Je lui ai dit mon sentiment... Nous

avons causé... Elle m'a comprise et a répondu en conséquence...

Élisabeth leva son regard profond vers son amie.

--Et la liberté dans le jugement et la décision, qu'en faisiez-vous là?

Sabine.

--Je l'ai, comme toujours, respectée, ce me semble. J'ai discuté la

question avec une fille très intelligente... Et ensuite, c'est elle qui

a décidé en connaissance de cause.

--Sous votre influence, puisque, dites-vous, Suzanne Lumièges a en vous

une absolue confiance... Et qu'est-il arrivé?...

--Une visite de sa mère, furibonde, fulminante, m'accusant d'avoir

perverti le jugement de sa fille... Une stupidité, à laquelle j'ai

répondu cette très simple vérité que je n'avais eu en vue que le

développement moral de sa fille, digne de vivre pour un idéal supérieur,

dégagé des mesquines préoccupations qui remplissent la cervelle des

femmes du monde. Là-dessus, elle m'a encore accusée d'avoir détaché

d'elle sa fille, de lui avoir faussé l'esprit en lui donnant des idées

qui ne sont pas de mise en son monde...--heureusement!... de l'avoir

détournée d'un mariage qui,--soi-disant--était, pour elle, le bonheur...

Des idioties!... quoi!... Puis, pour couronner son discours, elle m'a

déclaré que j'avais commis le crime «d'accaparer son enfant»... C'était

complet!

Attentive, Élisabeth écoutait; son clair regard d'observatrice attaché

sur le visage de Sabine Méruel, le beau visage, d'une régularité

classique, un peu dure, où errait, en ce moment, le reflet d'une émotion

passionnée que seul trahissait un imperceptible tremblement des lèvres,

de la voix timbrée, qui avait une autorité «prenante».

--Qu'avez-vous répondu à cette Mme Lumièges? Sabine.

--Toujours la vérité; que jamais, naturellement, je n'avais pensé à

accaparer sa fille. Mais, puisqu'elle me la confiait, je l'avais dirigée

dans le sens que je jugeais utile à son perfectionnement moral. Vite, je

me suis aperçue que c'était lettre morte pour elle, tout ce que je lui

disais sur la beauté, le devoir que nous avons de la chercher pour la

réaliser en nous, sans souci des obstacles dressés par les préjugés, le

milieu, les tentations... Vivre pour la pensée, libre de tous liens,

occupée du développement harmonieux de sa personnalité... Quand je lui

ai dit cela, à sa mine, j'ai compris qu'elle saisirait aussi bien une

révélation faite en chinois! Elle était toute à sa fureur, exhalée en

misérables petites phrases, à ses lamentations de bête qui croit avoir

perdu son petit... Ah! Élisabeth, ce serait à décourager de l'apostolat,

si je n'avais au coeur et au cerveau, la conviction que j'accomplis une

oeuvre trop haute, pour avoir le droit de me rebuter devant

l'incompréhension des natures inférieures.

--Sabine, fit lentement Mme Ronal, qui semblait encore réfléchir, je

crois que cet apostolat, vous devriez le réserver pour les petites de

notre monde, à nous autres travailleuses; celles-là ont besoin de savoir

être libres et fortes puisque leur qualité de filles sans dot les

destine pour la plupart à n'être pas des épouses. Bon gré, mal gré,

elles se trouvent devant la nécessité de compter sur elles seules, sans

l'aide de l'homme, à laquelle j'estime d'ailleurs que, neuf fois sur

dix, c'est, pour elles, le bonheur d'échapper.

--Vous l'avez rudement appris, Élisabeth.

--Oui... Moi et bien d'autres!... Mais comme femme et comme médecin, je

sais aussi qu'il ne faut pas oublier la nature qui, physiologiquement et

psychologiquement, les entraîne vers l'homme... L'inévitable attirance

du sexe!...

Sabine Méruel eut un geste de protestation.

--Élisabeth, vous exagérez... Jugez-en par vous, par moi-même...

--Moi, j'ai souffert. Et vous, vous, Sabine, vous êtes une cérébrale.

Mais toutes, surtout les très jeunes, les petites de vingt ans, ne sont

pas ainsi... Alors, nous, les aînées, nous que l'expérience a

instruites, nous devons leur apprendre la belle et fière indépendance de

la femme d'aujourd'hui. Et pour leur bien tremper l'âme, vous avez

raison, il faut que nous leur donnions un idéal--de beauté morale qui

les dirige et les soutienne,--à défaut de la foi religieuse qui n'existe

plus pour beaucoup.

--Leur conscience doit suffire! interrompit orgueilleusement Sabine.

--Elle devrait, oui... Mais elle suffit surtout aux natures

supérieures... Voyez-vous, Sabine, pour en revenir à notre point de

départ, je crois qu'il faut laisser les gamines du monde à leur milieu,

avec tout ce qu'il comporte d'infériorité, à leur destinée d'épouses...

Car, après tout, il en faut, des épouses! Disciplinées par l'éducation,

elles trouvent tout naturel de subir le joug de l'homme. Elles n'en

souffrent pas. Élargissez leur horizon, vous en ferez des déclassées

dans leur milieu, dont fatalement, elles ne peuvent sortir.

Sabine Méruel gardait son expression d'invincible conviction.

--Mais, Élisabeth, quand une de ces gamines vaut la peine d'être élevée

hors de ce milieu, ce serait un crime de ne pas l'en arracher coûte que

coûte!

--De l'en arracher en la séparant de sa mère, de ses parents?

De sa voix timbrée où il y avait une sorte de violence froide, Sabine

prononça:

--Quand les parents ne remplissent pas, ou sont incapables de remplir

leur mission, il faut bien que nous nous substituions à eux!

--Le faut-il?... En êtes-vous sûre? interrompit gravement Élisabeth...

Peut-être parce que je suis moi-même une mère, je comprends la révolte

de cette femme devant l'ascendant qu'elle vous voit sur sa fille. Et je

me demande, en conscience, faut-il que cet ascendant existe?

Du même ton absolu, Sabine Méruel affirma:

--Il le faut!

--Vous le croyez, soit. Mais il me semble que, en la circonstance, pour

des raisons très complexes que votre devoir est d'analyser, vous ne

jugez pas entièrement juste, avec les intentions les plus droites...

Réfléchissez bien... N'influencez pas cette petite. Vous êtes trop

intéressée dans la question...

Sabine ne répondit pas. Et un silence tomba dans la pièce. Toutes deux

songeaient. Mais le timbre de la pendule sonna. Sabine tressaillit et se

leva aussitôt:

--Ma pauvre Élisabeth, comme je vous fais perdre votre temps! J'en suis

honteuse!... Excusez-moi...

--Ne soyez pas honteuse... Nous avons parlé de choses qui valent la

peine d'être discutées...

--Et que nous envisageons bien différemment, Élisabeth; au revoir... Et

merci de l'attention que vous m'avez donnée...

--Je voudrais espérer que je vous ai été bonne en quelque chose...

--Ah!... de cela, que sait-on jamais?...

Et serrant la main de Mme Ronal, elle la quitta rapidement.

Le chemin qui descend · 第 13 / 31 题