Elle partait ravie du plaisir imprévu; car elle pressentait que cet
homme, de mine audacieuse, devait, ainsi que le lui reprochait sa mère,
se plaire aux courses folles qui distillent l'ivresse du danger. Et
c'était vrai qu'elle aimait tout ce qui était violent. Sa maîtrise
d'elle-même voilait une source vive de passion.
Dans la prairie, elle retrouva Mlle de Villebon qui, paisible et
consciencieuse, surveillait, comme chaque jour, les ébats de son
troupeau. Les petites bondissaient, criaient, venaient la harceler de
leurs disputes, de leurs questions, voire même de leurs effusions
qu'elle accueillait avec une inépuisable patience. De même que la
veille, elle reçut par un sourire de bienvenue, Claude qui arrivait en
coup de vent, toute fraîche des vives caresses de la brise.
--Bonjour, Claude. Vous n'avez pas oublié d'aller chez Mme de Ryeux?...
--Chère mademoiselle Cécile, je ne l'ai pas oublié... et j'en ai été
récompensée. Mme de Ryeux m'envoie, tantôt, à Jobourg en auto, avec son
fils. C'est délicieux, cette promenade!
--En auto?... A Jobourg?... Avec son fils?... Comment, Raymond de Ryeux
est ici?
--Juste!... Vous le connaissez?
--Oui... Oh! oui... Certes oui... je le connais...
Claude la regarda, curieuse, voyant qu'elle s'arrêtait.
--Mademoiselle, de quel ton singulier vous me répondez!... C'est un
monsieur bon à rien? n'est-ce pas... J'entends un monsieur qui ne fait
rien, autrement dit qui ne compte pas!
Mlle de Villebon eut l'air un peu scandalisée.
--Mais si, il fait quelque chose. Il a une très importante écurie de
courses!
--Ce n'est pas une occupation très intellectuelle... Mais enfin, on fait
ce que l'on peut... A quoi réfléchissez-vous? mademoiselle Cécile...
Vous avez une mine préoccupée...
Mlle de Villebon parut hésiter et ne répondit pas. Elle regardait vers
un groupe de trois petites qui semblaient comploter quelque malice à
l'égard des autres.
Claude, impatiente, répéta:
--Que pensez-vous donc, mademoiselle, qui vous rend ainsi songeuse
subitement?
--Je pense que...
--Quoi donc? Dites!
--Je pense que... que... M. de Ryeux n'est peut-être pas... tout à fait,
le chaperon qu'il vous faudrait comme compagnon de promenade... Ce n'est
pas bien convenable que vous alliez avec lui...
Un sourire malicieux souleva les lèvres de Claude.
--Chère mademoiselle, est-ce que vous imagineriez encore que je m'occupe
jamais de ce qui est ou non convenable, pour parler comme vous. C'est un
luxe de fille riche, ça! Mme de Ryeux, qui m'a invitée, n'avait pas
l'air, d'ailleurs, de penser rien de pareil!
--Mme de Ryeux est si bonne qu'elle ne soupçonne jamais le mal.
Taquine, Claude lança:
--Vous n'êtes pas «si bonne», à ce que je vois!
Mlle de Villebon devint pourpre.
--Claude... mais, Claude... je vous confie, dans votre intérêt... une
réflexion qui m'est venue... J'ai entendu beaucoup parler,
naturellement, de Raymond de Ryeux qui est un peu parent avec notre
famille. C'est un homme très honorable, bien entendu. Mais... mais... je
crois qu'il n'est pas un mari... bien fidèle!
--Ah! vraiment? Il est comme les autres, alors. Ce n'est pas bien
étonnant. C'est peut-être la faute de sa femme? De quelle espèce
est-elle?
--Une personne très élégante, blonde, un peu forte, mais jolie,... qui
va beaucoup dans le monde...
--Et un peu sotte, n'est-il pas vrai? finit Claude.
--Oh! Claude, quelle idée!... Pourquoi supposez-vous cela?
--Mademoiselle, c'est votre signalement qui m'a donné cette idée...
impertinente...
--Vous ne savez rien d'elle! Alors...
--Oh! non, rien du tout!... Je suppose seulement. Il doit être plus
intelligent qu'elle!... Du reste, ça m'est égal! Je ne comprends pas
très bien pourquoi, en somme, vous ne le trouvez pas pour moi un mentor
assez sérieux, car enfin il m'a eu l'air de posséder l'âge canonique. Sa
mère m'a annoncé qu'il pourrait être père de plusieurs enfants.
--Il n'en a pas!
--Oui, mais il pourrait en avoir! Je vous cite Mme de Ryeux. Alors,
c'est tout comme, et je puis me fier à lui, ainsi qu'à un père. Bonne
mademoiselle, ne soyez plus scandalisée... Et allons déjeuner! car mon
protecteur viendra m'enlever à une heure et demie.
--Bien... bien... Claude. Je vais ramener, pour midi, les enfants.
Voulez-vous avertir Pauline, afin que son déjeuner soit prêt?
--Oui, mademoiselle.
Et Claude, de son pas ailé, partit si bien houspiller la lente et humble
servante, qu'à l'heure dite,--à peu près!...--le premier plat
apparaissait dans la grande salle basse où Mlle de Villebon et Claude
présidaient le repas des vingt fillettes affamées; Mlle de Villebon
s'évertuant à les discipliner, tandis que Claude, distraite, intervenait
seulement quand une incorrection trop grave la faisait sortir de son
indifférence.
Le service de la grosse Pauline n'était pas rapide, et Claude commençait
à croquer ses noix quand, sur la route, gronda le roulement de l'auto.
Sans se troubler, elle continua d'enlever la peau d'une belle noix
fraîche et en mordit la chair bien blanche. Alors seulement, elle grimpa
dans sa chambre, tout en recommandant à Pauline d'annoncer qu'elle
descendait.
Elle ne fut, d'ailleurs, pas longue à se préparer; et au bout de
quelques minutes, elle revenait emprisonnée dans sa veste de laine, un
long voile serrant le petit bonnet émeraude d'où s'échappaient quelques
boucles vagabondes sur le front.
Elle eut un rapide adieu pour Mlle de Villebon qui retenait, au seuil de
la salle, le troupeau des petites se bousculant pour voir... Et elle
apparut dans le jardinet. Devant la barrière, stationnaient l'auto et
son conducteur qui attendait, arpentant la route, le pas impatient.
Il eut un sourire à la vue de Claude, à laquelle, carrément, il tendit
la main.
--J'avais toujours peur que vous ne changiez d'avis. Maintenant je suis
sûr de vous emmener!... Est-ce que vous n'avez pas un manteau plus
chaud?... Vous allez avoir froid!
Mais elle secoua la tête:
--Je n'ai jamais froid. D'ailleurs, voyez, je suis une personne
prudente, quoi que vous supposiez; j'ai emporté mon plaid.
--Bien. Et puis, moi, j'ai des couvertures. Alors, filons vite, pour
profiter du soleil.
Il l'installait avec ce soin et cette adresse des hommes habitués à
servir les femmes, allongeant sur ses genoux une vaste fourrure. Puis il
interrogea:
--Vous êtes bien ainsi?
--Très bien...
--Alors, en route!
Elle répéta: «En route!» sans tourner la tête vers lui; car ses yeux
cherchaient, par delà les vieux arbres tors, l'immensité houleuse...
--Vous voulez aller très vite? j'imagine, interrogea-t-il.
--Oui, quand il n'y a rien à voir!
--Bon, entendu!... Vous doutez-vous que je suis enchanté de l'idée de ma
mère?
Elle riposta, imperceptiblement ironique:
--Vous êtes enchanté à peu de frais!... Je vous ai prévenu que j'étais
une ennuyeuse compagne!
--Je n'en suis pas, cependant, convaincu encore... Enfin, on verra bien,
comme disent les bonnes gens prudents... Nous montons la côte de
Landemer à une sage vitesse, puisqu'elle est jolie... C'est votre avis?
--Oh! oui!
Il n'insista pas. Et la voiture se prit à filer assez vite pour que la
sensation de vol vînt griser Claude; pas assez, pour qu'elle ne pût
distinguer que des images confuses. Le vent fouettait son visage,
soulevant les boucles autour du voile dont les longs pans voletaient
éperdument.
Elle regardait avec de larges prunelles, sans un mouvement, ni une
exclamation. Ils traversèrent Landemer. Dans les creux des falaises, les
bruyères roussissaient. Des fleurs d'or piquaient les buissons épineux
des ajoncs. La brise violente courbait les branches, arrachait les
feuilles brûlées par l'été, dressait en crêtes neigeuses les vagues
qu'elle poussait au large.
Ils laissèrent derrière eux le village où les dernières maisons
s'égrenaient sur le haut de la falaise... Et ce fut la route en corniche
qui fuyait droite, au-dessus de la mer.
--Alors, maintenant, de la vitesse? fit-il brièvement, un peu tourné
vers elle; et, une seconde, il y eut, dans ses prunelles, un éclair,
tandis que ses yeux se posaient sur le jeune visage où, dans le pâle
ivoire de la chair, les lèvres semblaient deux fleurs de sang.
Elle l'effleura d'un regard que rendait un peu vague l'ivresse du
mouvement.
--Oui, c'est cela, vite!
Et alors, ainsi qu'elle l'avait souhaité, ce fut la course vertigineuse,
la volupté du danger frôlé, les nerfs exaspérés, tout l'être vibrant
sous le choc brutal du vent. Droite, elle regardait presque haletante,
ses joues mordues par le souffle de la mer qui lui jetait aux lèvres une
saveur de sel et d'eau. Comme des images de rêve, elle voyait fuir des
plaines désertes; sur la route, quelques charrettes dont les conducteurs
les saluaient d'exclamations furieuses... Puis Gruchy apparut, ses
petites maisons écrasées, mélancoliques, dans leurs murs de pierre
grise; avec leurs jardinets où, sur un banc, somnolaient des vieux qui
se chauffaient au soleil d'automne et relevaient à demi la tête, au
bruit de l'auto faisant accourir la bande des gamins aux joues écarlates
et barbouillées.
Puis, encore, ce fut la lande, la route nue, la ligne lointaine de la
mer, bleue comme le ciel de septembre où l'équinoxe amenait, sans
relâche, des nuées lourdes d'un blanc d'argent... Et la silhouette
grandissante du phare se découpa sur l'immensité des eaux.
Dans la solitude de la falaise, peuplée par quelques moutons noirs en
quête d'une herbe courte, il se dessinait à chaque minute davantage, en
lignes plus puissantes qui précisaient les détails de sa masse.
Et seulement alors, Raymond de Ryeux ralentit la course de sa machine,
avec une autorité de maître. Plus lentement, elle roula; et il semblait,
par contraste, qu'elle n'avançait plus... Puis, enfin, elle s'arrêta
devant la barrière qui enserrait le phare et les constructions
accroupies à sa base.
--Voilà! Nous sommes arrivés! dit Raymond de Ryeux, se tournant vers sa
compagne. Êtes-vous contente? Était-ce bien ce que vous désiriez?...
--C'était exquis! fit-elle: et elle respira largement; une ondée de sang
montait à ses joues pâlies un peu.
--Vous n'avez pas eu peur?
--Je n'y ai pas pensé... Vous donnez une telle sensation de sécurité!
Vous conduisez très bien.
Il n'y avait nul accent complimenteur dans sa voix; elle énonçait un
fait évident, ainsi que lui, le matin, quand il avait parlé de son
talent de violoniste.
Tout de même, cette approbation lui fut sensible; elle en eut soudain
l'intuition, encore qu'il n'en témoignât rien. Il interrogea seulement:
--Nous laissons un moment l'auto, voulez-vous?... Il faut que vous
voyiez bien la côte...
--Oui, très volontiers.
Il avait sauté à terre et lui tendait la main. Elle se dressa, d'un
mouvement un peu incertain de créature qui rentre dans la réalité, et se
cambra une seconde, en arrière, d'un geste inconscient. Puis, sans
toucher la main qu'il lui offrait, elle sauta à son tour et, au hasard,
fit quelques pas, frappant le sol de ses pieds engourdis par
l'immobilité.
--Oh! c'est bon de remuer! s'exclama-t-elle joyeusement.
Elle s'avançait vers l'extrémité de la falaise, laissant derrière elle
le phare, dont le gardien les regardait, distrait par leur visite
soudaine. Au bas de la gigantesque muraille de pierre, la mer jetait sur
les roches, des torrents de mousse écumeuse; la côte profilait, loin, sa
ligne dentelée, très précise, car il n'y avait pas de brume. Le ciel,
balayé par les rafales, était d'un bleu violent, presque aigu.
Raymond de Ryeux arrêta sa compagne par une interrogation drôlement
lancée.
--Est-ce que vous vous amusez encore? mademoiselle Suzore. J'espère bien
que non.
--Pourquoi?
--Parce que je ne m'«amuse» plus à conduire, moi... Alors, j'aimerais
bien causer...
--Quelle singulière idée! fit-elle, moqueuse.
--Ce serait plus gai!
--Croyez-vous?... Soit... Parlons. Commencez.
--Vous m'intimidez... Vous êtes si peu encourageante!
Ils se mirent à rire. En dépit des quelques sillons blancs qui rayaient
ses cheveux sur les tempes, il était bien encore un homme jeune, et il
en avait toute l'apparence, surtout en ce moment où ses yeux de loup,
pailletés d'or, étincelaient brillants de gaieté, dans le visage fouetté
de sang par le rude vent qui avait avivé la couleur des lèvres,--les
lèvres gourmandes, saines et fortes, sûrement habiles à la morsure et à
la caresse du baiser.
Claude en eut l'impression; et avec son hardiesse paisible de fille
avertie, elle pensa, ainsi qu'elle eût jugé quelque lutteur antique:
--C'est un beau mâle que M. Raymond de Ryeux! Il doit, en effet, avoir
du succès!
Puis elle continua tout haut:
--Nous allons jusqu'à la plage...
--Vous savez que le sentier est très difficile, taillé à peu près à pic
dans la falaise!
--Qu'est-ce que cela fait? dit-elle, insouciante. Ce sera plus amusant!
Il insista:
--Vous n'allez pas vous tuer?... Avoir le vertige?
Dans les yeux qui s'attachaient à son visage, elle planta ses larges
prunelles qui ignoraient la peur des êtres et des choses:
--Jamais je n'ai le vertige. J'ai une tête très solide. Pourquoi en
doutez-vous? Ai-je donc l'air d'une femmelette?
--Pas du tout. Vous avez plutôt la mine d'un jeune garçon très résolu.
--Je ne me doutais pas que j'étais si masculine!
--J'ai dit que vous aviez une mine résolue de jeune garçon; mais je ne
vous trouve pas masculine!... Oh! non, pas du tout!
Elle eut une imperceptible contraction des sourcils, hérissée tout de
suite, devant la banalité du compliment possible. Et sans répondre, elle
s'engagea dans l'étroit sentier qui dévalait jusqu'aux roches du rivage.
C'était vrai que le chemin constituait un vrai casse-cou; très étroit,
pierreux, campé au bord du vide, abrupt de plus en plus, à mesure qu'il
s'enfonçait vers le sable.
Mais Claude ne s'en embarrassait guère; le pied sûr, elle descendait,
souple et ferme, de cette allure vive qui lui était propre, sans
s'occuper de son compagnon qui la suivait en silence, attentif à la
surveiller; lui aussi, avec une adresse d'alpiniste.
--Prenez garde! lui jeta-t-il seulement comme ils approchaient de la
plage. Ici cela devient tout à fait laborieux! Voulez-vous ma main?
--Ce serait bien inutile; merci!... Je suis accoutumée à me tirer
d'affaire toute seule.
Elle descendait, sans peine apparente, en effet, à travers les éboulis,
les degrés de plus en plus hauts qui formaient des semblants de
marches... D'un dernier bond, elle sauta sur le sable enfin atteint; et,
se retournant, attendit son compagnon qui arrivait derrière elle, plus
lent mais le pied aussi adroit, l'allure aussi libre.
Il sourit de la voir qui le regardait avec une attention un peu curieuse
au fond des prunelles et l'accueillait d'une exclamation moqueuse:
--Eh bien, malgré vos craintes, nous ne sommes morts ni l'un ni
l'autre... Et nous sommes fiers de nous! n'est-ce pas?
--Très fiers! approuva-t-il du même ton qu'elle avait eu. Mais vous
aviez raison, vous n'avez pas besoin de secours... Est-ce que dans la
vie, comme dans les sentiers de falaise, vous ne comptez que sur vous
seule?
--Mais... heureusement!... oui.
--Même dans votre carrière?
--Dans ma carrière, je compte beaucoup sur moi-même... Mais je sais
qu'il me faut aussi compter, non pas _sur_, mais _avec_ les autres.
--Et vous comptez?...
--Que vous êtes curieux!
--Oh! vraiment?... Je suis confus alors...
Il le disait, mais l'était si peu que Claude se mit à rire:
--Oui, vraiment... Mais vous venez de me procurer une telle promenade,
que je vous dois bien une réponse en guise de remerciement. Eh bien, les
gens très sages...--comprenez, très avisés!...--qu'il m'arrive comme à
tout le monde de fréquenter, prétendent que je manque de souplesse et
devrais apprendre l'art des courbettes. Mais j'espère bien que je
l'ignorerai toujours! Je suis pour cela à bonne école, auprès
d'Élisabeth Ronal. Depuis ma petite enfance, je la vois prêcher et
pratiquer l'indépendance que je trouve, comme elle, le bien par
excellence.
Entre ses dents, elle l'entendit murmurer:
--L'indépendance! Est-ce que jamais l'on est indépendant?...
--Bah! quand on le veut fortement!... Regardez comme la mer nous en
donne l'exemple... Comme elle vient vers nous, impérieuse, sans
s'occuper de nos chétives présences, qu'elle culbuterait sans même les
soupçonner en allant droit vers son but...
--Oui... mais nous ne sommes pas la mer! fit-il un peu ironique.
--Non, nous sommes des volontés conscientes.
Il la regarda curieusement. Elle ne prenait plus garde à lui. Elle
s'avançait vers la mer, à travers le chaos des roches, insouciante du
sol détrempé par le choc furieux des vagues qui s'écrasaient sur leurs
têtes déchiquetées. Tout au bord de l'eau haletante, elle s'arrêta
seulement, les mains tendues vers la poussière d'écume qui jaillissait
des remous; ses yeux erraient sur l'immense horizon où, lointaines, des
voiles passaient, blanches dans la lumière.
Une rafale plus violente fit sauter jusqu'à son visage quelques
gouttelettes qui mouillèrent sa bouche. Alors, instinctivement, elle
promena le bout de sa langue sur ses lèvres humides, pour recueillir la
saveur de la mer.
--Vous avez soif? questionna près d'elle la voix railleuse de Raymond de
Ryeux. Alors, nous pouvons remonter. J'ai fait placer votre goûter dans
l'auto.
Elle se mit à rire:
--Quelle bonne idée vous avez eue là! Remontons... Prosaïquement, j'ai
une faim dévorante!... Vous, pas?
--Moi?... Eh bien... moi, aussi!... Je vous préviens que la remontée va
être plus dure encore que la descente. Aussi, je passe en avant.
--Soit, si vous voulez..
Il avait raison, l'escalade était laborieuse; car il ne s'agissait plus
de sauter, mais de se hisser sur les vagues degrés, si hauts que, très
difficilement, une femme pouvait les gravir. Raymond de Ryeux, qui
montait le premier, entendit soudain le rire de Claude. Avec une mine
dépitée, elle regardait l'obstacle à franchir, un fragment de roche qui
barrait le sentier et qu'il fallait escalader... Il redescendit de
quelques pas et se rapprocha d'elle.
--Voyons, ne soyez pas orgueilleuse! Donnez-moi la main. Nous irons
ainsi beaucoup plus vite... Montrez-vous une enfant obéissante!
Une enfant!... A cette appellation paternelle, l'indéfinissable sourire
courut sur ses lèvres. Si peu, elle était, et se savait une enfant, même
auprès de cet homme, qui avait cependant le double de son âge! Et
taquine, elle jeta:
--J'aime mieux aller seule, je vous l'ai déjà dit.
Mais au même instant où elle parlait, une grosse pierre s'ébranlait sous
son pied. Une seconde, elle chancela. Aussitôt, elle sentit sa main
saisie par la main ferme de Raymond de Ryeux, et de telle sorte, qu'elle
comprit qu'il ne la lâcherait point.
--Allons, pas d'imprudence inutile! fit-il avec une sorte de rudesse
impérieuse. Vous m'êtes confiée... Je vous rendrai votre liberté
seulement quand ce passage sera traversé. Tenez, mettez votre pied
là.... Puis ici... Bien. Maintenant, un vrai bond pour grimper cet
échelon...
Comme il lui commandait, elle s'élança, amusée de subir cette volonté
qui s'imposait à la sienne. L'élan avait été si vif qu'elle vint se
heurter contre lui, qui fut frôlé tout entier par le jeune corps souple.
Elle éclata de rire et s'exclama:
--Oh! pardon!... Je vous ai trop bien obéi!
Une seconde, pas même une seconde, il la retint ainsi tout près de
lui;--peut-être simplement parce que l'espace était bien étroit où ils
se trouvaient réunis, dans le sentier qui surplombait la mer...
Mais tout de suite, elle jeta, la voix un peu mordante:
--Eh! bien, nous n'avançons plus?
--Mais si...
Sans lâcher la main qu'il sentait frémir, impatiente, dans la sienne, il
reprit la montée qui devenait, de minute en minute, plus facile.
--Maintenant, merci... Je puis bien aller seule. Je préfère, dit-elle,
impérative à son tour.
Cette fois, aussitôt, il desserra sa solide étreinte.
--Allez...
--Pas bien loin!... Nous arrivons!
En effet, adroits comme ils l'étaient tous deux, ils eurent vite gravi
la dernière pente, et ils furent sur la lande déserte où le vent
écrasait l'herbe courte.
--Eh! bien, nous voilà encore arrivés sans aventure fâcheuse, malgré vos
appréhensions! lança-t-elle, un peu railleuse.
--Des appréhensions bien vaines, je le reconnais. C'est que je ne suis
pas habitué à de si vaillante compagne de promenade.
--Mme de Ryeux n'est pas marcheuse...
--Oh! pas du tout, articula-t-il, avec une conviction ironique. Si elle
s'était trouvée, pour ses péchés, sur cette lande déserte, sûrement elle
n'aurait pas imaginé même qu'on pût s'engager dans le sentier de chèvre
que nous venons d'arpenter. Et maintenant, goûtons, voulez-vous?
--Oui. Nous restons ici?
--A moins que vous ne préfériez aller ailleurs? Je prends le panier...
Elle le laissa faire; cela lui semblait tout simple qu'il la servît; et
son féminisme prenait un inconscient plaisir à ce que l'homme sentît,
même en cette menue circonstance, qu'il n'était pas le maître.
Pourtant, quand il revint, l'instinct de la «ménagère» se réveilla en
elle; vive, elle ouvrit le panier pour excursion qui enfermait, avec le
goûter lui-même, tous ses accessoires, théière, bouilloire, tasses,
assiettes, même _thermos_... Elle commençait à sortir les bibelots. Il
l'arrêta:
--Vous n'avez pas peur du vent, ici? Vous n'aurez pas froid?
--Froid!... Oh! non!... Je n'ai pas froid du tout... Voyez comme mes
mains sont chaudes!
Elle les lui tendait, d'un geste franc de camarade. Il les prit et les
souleva un peu vers ses lèvres; elles étaient longues, fines, très
soignées, l'annulaire droit serti par un seul jonc d'or où s'enchâssait
une large chrysolithe.
--Puis-je?... Me permettez-vous?...
--Non, certes, fit-elle, presque raide, avec un froncement des sourcils,
qui, une seconde, rendit son visage dur. J'ai horreur du flirt et de
tout ce qui en approche.
--Alors, mettons que je n'ai rien dit.
Et aussitôt, il laissa les mains retomber.
--C'est cela. N'oubliez pas que je ne suis rien d'autre qu'une compagne
de passage... Je puis dire, plus justement, un compagnon, puisque vous
trouvez que j'ai l'air d'un jeune garçon...
--Pas toujours! prononça-t-il brièvement. Vous devez être, ou vous
serez... une dangereuse androgyne...
--Dangereuse?
--Oui, pour les pauvres diables qui, bénévolement, se laisseront attirer
par vous.
--_Vers_ moi, corrigea-t-elle; mais pas, _par_ moi! Et contre mon gré!
--Quel air de protestation!
--Je ne proteste pas. Je vous livre tout simplement mon idée bien
sincère. J'aime trop mon indépendance pour ne pas la défendre contre
toutes les intrusions. Voilà. Et maintenant, si nous goûtions?
Il se mit à rire de son accent de gamine affamée. Il prenait le
_thermos_.
--Du thé, voulez-vous?
--Oh! oui, ce sera délicieux!
--Alors, je vais vous installer.
--Où?... Vous seriez bien en peine...
--Non... dans l'auto...
--Comme une vieille dame?... Jamais de la vie! Voici ma tasse.
Versez-moi ce bienheureux thé; et je vais le prendre là, debout, devant
la mer... la mer que dans si peu de jours, je ne vais plus voir!
--Vous êtes fâchée de rentrer à Paris?
--Navrée!
--Pourquoi? questionna-t-il hardiment.
--Pour tant de raisons!...
--Qui sont des secrets?
--Non... Mais je suis un livre à serrure; et je n'ai pas pour habitude
d'en donner la clef aux étrangers.
Il ne se laissa pas désarçonner; et gaiement, il prononça:
--Ici, nous sommes en dehors des habitudes.
--C'est vrai... Ce n'est pas l'usage, vous avez raison, qu'une jeune
personne s'en aille courir les routes et goûter, sur une falaise
déserte, avec un monsieur inconnu.
--Pas inconnu du tout. Vous savez très bien qui je suis...
--Oui... je sais... un peu...
Elle ne poursuivit pas. Elle se souvenait du jugement de Mlle de
Villebon, et une indéfinissable expression détendait la ligne ferme de
ses lèvres.
Il le remarqua aussitôt.
--Vous avez entendu dire du mal de moi, n'est-ce pas?
Elle mordait son sandwich à belles dents, et négligemment, elle laissa
tomber:
--Non... pas du mal!
--Pas du bien, sûrement!
--Ni du bien ni du mal... La vérité, tout uniment, ce me semble...
--Voulez-vous me dire ce que c'était?
Elle rit et but une gorgée du thé brûlant.
--Bien sûr que non! D'ailleurs, je ne m'occupe jamais que de ma propre
impression.
--Et quelle est votre impression? Est-ce que vous consentiriez à ouvrir
la serrure pour me la confier?... puisque je suis en cause...
--Je pense que vous êtes très curieux...
--Non!... simplement, j'aime à m'instruire.
--Sur ce qui se passe dans le cerveau, ou le coeur, des gens que vous
rencontrez!...
--Oh! pas de tous!... Oh! non!... Encore un sandwich?
--Oui... Ne me trouvez pas une affreuse gourmande. Mais cet air
délicieux m'a donné un appétit de loup.
--A moi aussi!... Alors dévorons! Heureusement, le maître d'hôtel de ma
mère a été généreux! Seulement, je fais très mal mon service... J'aurais
dû vous offrir une assiette et une fourchette pour manger vos
sandwiches, tenir devant vous ladite assiette...
--Un soin bien inutile que vous auriez pris là! Je suis si habituée à me
nourrir «en camp volant»... Que de fois, il m'est arrivé de déjeuner
comme cela, debout, d'une tasse de lait et d'un petit pain, dans quelque
modeste crèmerie.
Il la regarda, presque choqué; mais l'élégante originalité du visage
dissipa aussitôt l'impression.
--Ça devait être bien désagréable! remarqua-t-il seulement, très
convaincu.
A son tour, elle lui jeta un coup d'oeil de sincère surprise:
--Qu'est-ce que cela peut bien faire?... Est-ce que vous êtes un
sybarite?
--Déplorablement... oui, je le crains... Et je n'ai pas envie du tout de
me corriger!... Mon excuse, c'est que depuis ma plus tendre jeunesse, on
m'a donné, sur ce chapitre, de très fâcheuses habitudes. Ainsi, j'ai
été amené à croire impossible--sauf nécessité absolue!--de manger
autrement que devant une table correctement dressée, ayant derrière moi
un serviteur, non moins correct, pour me présenter ma pitance... C'est
ridicule, mais c'est comme cela... Peut-être, pour cette raison, je ne
vous vois pas du tout, avec votre visage, à la Vinci, dans une honnête
crèmerie!... J'aime même mieux ne pas penser que vous pouvez vous
trouver dans un pareil cadre!
--Pourquoi?
--Parce qu'il vous va fort mal!... Je vous avoue mes faiblesses. Ne vous
moquez pas de moi!
--Que vous êtes donc «homme du monde»! Moi, je ne suis pas une femme du
monde; c'est pourquoi, sans doute, la crèmerie me laisse indifférente.
--Vous n'êtes pas une femme du monde? Qu'êtes-vous donc, alors?...
Voulez-vous me le dire, puisqu'il est convenu que je suis curieux...
--Ce que je suis?... Une femme qui gagne sa vie!
--Eh! bien, je vous en adresse mon très respectueux compliment d'être
inférieur qui ne sait que dépenser l'argent, à lui légué par sa famille.
--Je suppose que c'est là une agréable situation!... Mais tout de même,
vous avez raison, une situation un peu inférieure!... Je me demande
comment un homme qui pourrait devenir quelque chose, se contente d'être
une inutilité de luxe!
Une fibre tressaillit en lui. Il lui était désagréable que cette
singulière petite fille le jugeât une nullité; d'autant qu'elle avait
parlé ni rude ni agressive, seulement un peu dédaigneuse.
Et impatient, il jeta:
--A quoi bon compliquer la vie d'obligations que rien n'impose?
--Rien, peut être, sauf le désir de posséder une valeur personnelle!
Il rit, avec une mine de confusion voulue:
--Je suis très paresseux et tout à fait dépourvu d'ambition. J'avoue
qu'il me suffit d'être un pauvre clubman trouvant intérêt à son écurie
de courses, et encore à toute sorte de distractions et plaisirs, plus ou
moins frivoles, je le reconnais... En toute humilité, je dois confesser
que jamais, il ne m'est venu la prétention de valoir quelque chose!...
--Ah? fit-elle, brièvement. Mais je suppose que vous plaisantez!
Autrement...
--Vous vous arrêtez?... Quoi? autrement... Dites... Je veux savoir ce
que vous pensez sur mon compte...
--Autrement, je dirais: «tant pis pour vous», s'il en est ainsi!...
Il comprit très bien qu'elle le jugeait avec sa rigueur de femme
consciente des difficultés et du prix de la lutte pour la vie qu'il
ignorait lui-même... Et aussi avec l'intransigeance des êtres jeunes.
Pourtant, il interrogea, mi-dépité, mi-intéressé:
--Est-ce que vous parlez sérieusement?... ou bien pour me faire
honte?... Vous savez comment on en use avec les petits?
--Je suis très sincère.
--Ah!... Eh bien, à mon tour de dire «tant pis»! Alors, vous,
mademoiselle, vous vous mouvez dans l'existence, attentive toujours à
suivre un idéal que vous prétendez atteindre?
A sa profonde surprise, elle ne répondit pas tout de suite; et l'accent
était un peu étrange quand elle dit enfin:
--Jusqu'ici, oui, il en a été ainsi pour moi.
--Jusqu'ici?...
Elle haussa les épaules.
--Sait-on jamais l'avenir!
Puis, brusquement, elle fit quelques pas en avant vers la mer. Il ne la
suivit pas. De nouveau, il la regardait curieux, et avec le même plaisir
des yeux; mais, en lui, demeurait une sorte d'impatience devant la
sévère impertinence de son jugement sur lui, qu'il devinait trop bien.
Ce en quoi, il voyait juste. Toutefois, chez elle aussi, il y avait de
la curiosité. Ce Raymond de Ryeux lui paraissait un type un peu
particulier, de cette phalange des gens du monde qu'elle englobait dans
un impitoyable dédain. Plus intelligent, semblait-il, que la plupart,
cependant; et elle s'amusait de sa galanterie caressante, comme des
imprévus de leur situation, sur cette lande isolée. Les hommes qui
l'approchaient d'ordinaire, chez Mme Ronal, étaient plus austères ou
plus rudes. Avec ses camarades du Conservatoire, c'était autre chose
encore... Celui-ci était d'espèce différente...
Comme elle ne bougeait pas, il appela:
--Je crois qu'il faudrait songer au retour, mademoiselle.
--Déjà?...
Vivement, elle avait tourné vers lui un visage déçu; et il oublia son
impatience.
Il dit aussitôt:
--Nous resterons autant que vous voudrez!
--Alors, encore quelques minutes de grâce; et puis, en gens bien sages,
nous partirons! C'est réellement exquis, cet espace, ce vent, cette
solitude, ce silence!
--Ce silence... Hum! nous n'étions pas silencieux tout à l'heure! J'ai
même entendu de dures vérités!
Une courte flamme monta aux joues de Claude.
--Prenez-les pour ce qu'elles valent, venues d'une étrangère dont
l'opinion n'a cure pour vous. Mais vous avez raison, ma franchise a été
malhonnête... Et je m'en excuse!
Maintenant elle souriait un peu, de son sourire indéfinissable où il y
avait une ironie à peine voilée. Et il remarqua, un peu âpre:
--Vos lèvres seules s'excusent de votre sévérité; mais votre pensée les
désavoue.
Elle rit franchement:
--Je tâche d'être polie comme une dame du monde... et comme une personne
reconnaissante de la délicieuse promenade qu'elle vous doit...
--Oh! je vous en prie...
--Mais si... Mais si!... Je suis trop ravie pour n'être pas _très_
reconnaissante... Et, à mon tour, je voudrais vous être agréable... Mais
comment?... Est-ce que vous aimez beaucoup la musique?...
--La bonne, oui, ardemment!...
Elle glissa, taquine:
--Autant que vos chevaux de courses?... Eh bien, puisque mon jeu,
entendu par hasard, vous a plu, voulez-vous que, en rentrant, je vous
joue une page quelconque, à votre choix, pourvu qu'elle soit belle?...
Je n'ai--et je le regrette fort!...--rien de mieux à vous offrir...
seulement une bonne intention...
Il eut l'air si sincèrement ravi, qu'elle comprit combien elle était
tombée juste.
--Oh! la bonne pensée! Vraiment, vous daigneriez me faire ce grand, très
grand plaisir? Je n'aurais jamais osé vous demander de me le
procurer!... Et pourtant, j'en avais bien envie!... Que vous êtes
délicieuse d'avoir deviné... Rentrons vite!... Mais, où jouerez-vous?
Elle réfléchit une seconde.
--Dans notre «home» à cette heure, ce ne sera pas bien agréable, les
petites seront là!... Voulez-vous entrer à l'église où je joue chaque
dimanche? Je monterai à l'orgue. Vous écouterez dans les rangs des
fidèles absents... Et puis... et puis, je disparaîtrai... sans que nous
nous revoyions,... parce que les paroles ne valent rien après la
musique. Ne le trouvez-vous pas aussi? Quand je peux, je les fuis
toujours!... Mon programme vous va?
--Je n'ai qu'à l'accepter... Sans quoi, je m'insurgerais contre la
conclusion que vous lui donnez!... Si vous vous y refusez, nous ne nous
reverrons pas _aujourd'hui_... parce que je n'ai pas le droit de vous
imposer mes remerciements, hommages, etc.!... Mais, dans la suite, il en
sera autrement? N'est-ce pas?... Maintenant que je vous connais, je ne
me résignerais pas à vous dire un adieu définitif.
--Nous reverrons-nous?... C'est possible mais c'est peu probable!...
Nous n'aurons sans doute ni raison, ni occasion pour cela... Nous
suivons des routes toutes différentes.
La voix de contralto reprenait ses notes brèves.
Il s'inclina:
--Ce sera comme vous déciderez...
Elle laissa tomber légèrement:
--Bien entendu!... La chose est convenue, partons!... Obéissons à
l'austère sagesse.
Railleur à son tour, il acheva:
--Pour valoir...
--Dites pour le plaisir de nous sentir bien les maîtres de notre
volonté, corrigea-t-elle, vive. Et puis, maintenant, il faut remballer
tous les ustensiles du goûter... puisque le «correct serviteur» nous
manque!
Il s'apprêtait à l'aider.
--Non, vous n'y connaissez rien! J'en suis sûre! Laissez-moi faire...
Avec une adresse de femme habituée à se servir, elle rangeait les
étincelants bibelots. Alors, sans insister, il prépara sa machine et
revint seulement pour fermer et soulever le panier de paille qu'il plaça
dans la caisse de l'auto.
Puis il prononça:
--Tout est prêt... Voulez-vous que nous repartions?
--Oui, puisqu'il le faut!
--Mettez votre plaid... Le soleil baisse, il ne va pas faire chaud...
Étendez cette fourrure sur vos genoux... Ah! attendez que j'attache
votre châle par une épingle pour que le vent ne l'écarte pas.
--Oh! merci, je puis bien...
--Non... Laissez-moi faire, enfant volontaire.
--Soit... Comme vous aimez à servir les femmes! Mme de Ryeux doit être
une personne terriblement dorlotée!
--Ma femme?... Non, je ne la dorlote guère... Elle se charge si bien de
se dorloter elle-même que je réserve mes soins pour les étrangères.
Claude ne répondit pas. Elle pensait que Mlle de Villebon avait dit
vrai. Le ménage de Ryeux n'était pas très amoureux.
Il sauta près d'elle. Alors elle dit:
--Et maintenant, nous ne parlons plus!
--Convenu! fit-il inclinant la tête.
Et la course fantastique recommença. Le soleil s'était voilé sous les
nuées plus épaisses que, sans relâche, les rafales apportaient du large.
La mer était toute grise, maintenant, soulevée en crêtes écumantes.
Claude, ressaisie par la griserie de la vitesse, contemplait, les yeux
songeurs, la fuite éperdue des landes assombries, la mer menaçante, les
pauvres villages écrasés sous leurs toitures basses, où les vieux
n'étaient plus assis devant le seuil de granit. De nouveau, ils
traversèrent Gruchy, entrevirent le Millet de pierre dressé devant le
paysage qu'il a aimé... Puis ce fut Landemer... Et du sommet de la côte,
apparut le merveilleux horizon de mer, de falaises, la ligne de la côte
qui fuyait jusqu'aux plus lointaines profondeurs du ciel tourmenté.
Alors seulement Raymond de Ryeux parla:
--Nous nous arrêtons à l'église?
--Non, il faut que j'aille à Capelle chercher mon violon.
--Allons... Je vous attendrai...
Mais elle secoua négativement la tête.
--Pour que mes doigts ne tremblent pas, il faut que je me repose un
instant. Ne m'attendez pas. Capelle est si près de l'église que j'irai
très bien à pied. Dans trois quarts d'heure, je serai à l'orgue.
--Bien sûr?... insista-t-il, avec une sourde irritation de devoir la
laisser partir.
--Mais certainement, bien sûr, je vous ai promis... Puisque nous nous
quittons, je vous fais mes adieux et vous remercie encore beaucoup...
ah! oui, beaucoup... Cette journée aura été une des meilleures de mes
vacances... Et mes regrets aussi d'avoir été peut-être, pour votre goût,
trop franche dans mes jugements...
--Habitude salutaire, espérons-le pour ceux qui parlent et pour ceux qui
écoutent, riposta-t-il flegmatique, un peu railleur à son tour...
Peut-être, un jour, ferai-je mon profit de vos conseils. Car tout
arrive!
--Oh! jamais je n'ai eu, dans la cervelle, l'idée de vous donner l'ombre
même d'un conseil. A quel titre, grand Dieu!... Au revoir... Et merci
encore!
--Au revoir, vous avez dit... Je retiens la promesse... Car, moi aussi,
j'ai passé un inoubliable après-midi...
Elle lui avait tendu la main d'un geste de camarade, comme sur la
falaise. Cette fois, sans demander de permission, il porta à ses lèvres
les doigts dégantés et sa bouche experte appuya un baiser sur la peau
tiède.
Puis, vif, sans attendre qu'elle eût protesté, il remonta dans l'auto et
dit:
--A tout à l'heure. Je vais vous attendre!
V
Trois quarts d'heure après, il entrait dans la petite église, toute
obscure, où, seule, brûlait la lampe du sanctuaire.
Claude Suzore était-elle là? L'idée lui traversa le cerveau que,
fantasque comme elle semblait l'être, peut-être elle allait avoir changé
d'avis et ne viendrait pas...
A demi-voix, il appela:
--Mademoiselle Suzore, vous êtes là?
Nulle parole ne répondit. L'église était déserte. Il en fit le tour,
heurtant des chaises dans l'ombre, irrité d'avoir été joué, très déçu
aussi...
Mais, soudain, la porte basse, enfoncée dans l'épaisseur du mur,
s'ouvrit de nouveau. Il entrevit une forme mince. Allons, elle venait,
fidèle à sa parole. A tort, il avait douté d'elle.
A son tour, elle demandait:
--C'est vous qui êtes là? monsieur de Ryeux.
--Oui; je commençais à avoir peur que vous ne m'ayez oublié.
--Eh bien, vous voilà rassuré. Installez-vous; je grimpe à l'orgue.
Comme il s'était rapproché, il distinguait un peu le blanc visage où les
yeux dessinaient deux abîmes d'ombre.
--Je ne puis pas monter avec vous?
--Oh! non... Vous entendriez très mal. Mettez-vous, au contraire, loin,
vers l'autel.
Il obéit, sentant qu'il ne pouvait faire autrement. Il entendit le pas
vif s'éloigner sur les dalles, tourner sur l'escalier étroit. La lueur
d'une faible lampe s'alluma dans la tribune, derrière l'harmonium. Il y
eut un silence, puis quelques notes d'accord; et la voix du violon
s'éleva dans la solitude et l'ombre, ample, vibrante, chaude ainsi
qu'une voix humaine, en un son si large et si plein, qu'il écartait
toute idée d'un accompagnement possible.
Alors, Raymond de Ryeux comprit qu'on lui avait dit vrai; cette enfant
était une artiste rare qui possédait le don que nulle étude ne pourrait
donner.
Certes, elle avait dû travailler beaucoup pour posséder, si jeune, la
science qui donnait à son jeu, cette stupéfiante souplesse. Mais c'était
d'elle-même que venait la puissance d'expression qui résultait de ce
qu'elle _sentait_ la musique, avec une force, et une profondeur émanées
de quelque mystérieux foyer qui brûlait en elle.
D'abord, il avait écouté curieusement, séduit par l'originalité de cette
séance offerte à lui seul. Puis, parce que--comme il le lui avait
dit--il goûtait ardemment la musique, il oublia la violoniste, le cadre,
absorbé tout entier, âme et cerveau, par le plaisir d'art.
Le violon se tut. Et comme un altéré, il pria:
--Oh! encore un peu... Encore!
L'artiste obéit. Peut-être son orgueil ne voulait rien devoir à l'homme
qui, sur la falaise, avait obéi quand elle demandait «encore»!
Et le chant merveilleux monta de nouveau, s'épanouit avec une pureté
grave et passionnée, tombant dans l'âme même de cet homme de plaisirs,
où elle réveillait des fibres endormies, l'élevant un fugitif moment
au-dessus de lui-même.
Mais soudain, encore une fois, la petite porte basse s'ouvrait. Des
fidèles entraient qui venaient dire la prière du soir. Les têtes se
dressèrent surprises, vers la tribune, où dans l'ombre, les dernières
notes vibraient, telles une aérienne et mystérieuse prière.
Raymond de Ryeux, alors, tressaillit, échappé à l'envoûtement des sons;
et, lui aussi, leva la tête vers la tribune. La lampe y était éteinte;
et Claude Suzore, déjà, devait être descendue car il n'entendait aucun
bruit dans l'étroit escalier, ni pas sur les dalles; sauf celui d'un
prêtre, le curé sans doute, qui arrivait à son tour et passait, avec une
génuflexion, devant l'autel.
Rapidement, Raymond de Ryeux sortit, oubliant que Claude lui avait
demandé de ne pas la chercher, après qu'elle aurait joué pour lui. Mais,
dehors, c'était maintenant la nuit complète. Le petit cimetière blotti
autour de l'église était désert; et aussi la route qui montait vers
Capelle, où des rafales, venues du large, haletaient à travers les
branches.