LA VOIX

1

Je chante la voix, la mesure, la concentration, la détermination

et le pouvoir divin de prononcer les

mots;

Etes-vous parvenu à vous faire des poumons solides et

des lèvres souples, après de longs essais? Les avez-vous

obtenus tels à la suite d’un exercice vigoureux?

Les tenez-vous de votre constitution?

Parcourez-vous ces larges régions avec autant de largeur

en vous-même qu’elles en ont?

Etes-vous bien arrivé à posséder le pouvoir divin de

prononcer les mots?

Car ce n’est qu’à la fin, après beaucoup d’années, après

avoir connu la chasteté, l’amitié, la procréation,

la prudence et la nudité,

Après avoir foulé la terre et affronté fleuves et lacs,

Après avoir débarrassé sa gorge de ses entraves, après

avoir absorbé les âges, les tempéraments, les

races, après avoir connu le savoir, la liberté, les

crimes,

Après avoir acquis une foi complète, après s’être clarifié

et exalté, après avoir écarté les obstacles,

Après toutes ces expériences et bien davantage, qu’il

est tout au plus possible que vienne à un homme

ou à une femme le pouvoir divin de prononcer

les mots;

Mais alors vers cet homme ou cette femme tout se précipite

à flots--rien ne résiste, tout est là,

Armées, vaisseaux, antiquité, bibliothèques, peintures,

machines, villes, haine, désespoir, amitié, douleur,

vol, meurtre, aspiration, tout cela se forme en

rangs serrés,

Tout cela sort selon que cet homme ou cette femme en

a besoin, pour défiler docilement par sa bouche.

2

Oh qu’y a-t-il donc en moi qui me fait ainsi trembler

en entendant des voix?

Celui qui me parle d’une voix juste, je le suivrai sûrement

quel qu’il soit,

Comme les flots de la mer suivent la lune, en silence,

à pas fluides, n’importe où autour du globe.

Tout est en attente de voix justes;

Où est l’organe exercé et parfait? Où est l’âme développée?

Car je vois que tous les mots qui en sortent ont des

sons neufs, plus profonds et plus purs, qui

seraient impossibles à de moindres conditions.

Je vois des cerveaux et des lèvres qui restent fermés,

des tympans et des tempes que rien ne frappe,

Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité de frapper

et d’ouvrir,

Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité d’accoucher

ce qui sommeille, toujours prêt à sortir, dans

tous les mots.

Poèmes de Walt Whitman · 第 44 / 73 题