Mot au-dessus de tous les mots, beau comme le firmament!
Il est beau que la guerre et tous ses actes de carnage
doivent avec le temps être totalement abolis,
Que les mains des deux sœurs, la Mort et la Nuit, lavent
et relavent toujours, incessantes et tendres, ce
monde maculé;
Car mon ennemi est mort, un homme divin comme
moi-même est mort,
Je regarde l’endroit où il est étendu, immobile et le
visage blanc, dans son cercueil--je m’approche,
Je me penche et effleure de mes lèvres le visage blanc
dans le cercueil.
IL Y AVAIT UNE FOIS UN ENFANT QUI SORTAIT
CHAQUE JOUR
Il y avait une fois un enfant qui sortait chaque jour,
Et au premier objet sur lequel se posaient ses regards,
il devenait cet objet,
Et cet objet devenait une part de lui-même pour tout
le jour ou une partie du jour,
Ou pour nombre d’années ou d’immenses cycles d’années.
Les précoces lilas devinrent une part de cet enfant,
Et l’herbe et les volubilis blancs et rouges et le trèfle
blanc et rouge, et le chant du moucherolle brun,
Et les agneaux de Mars et les petits rose pâle de la truie
et le poulain de la jument et le veau de la vache,
Et la couvée caquetante de la basse-cour ou celle qui
s’ébat dans la bourbe au bord de la mare,
Et les poissons qui se suspendent si curieusement sous
l’eau et le superbe et curieux liquide,
Et les plantes aquatiques avec leurs gracieuses têtes
aplaties, tout cela devint une part de lui-même.
Les pousses qui pointent dans les champs en Avril et
en Mai devinrent une part de lui-même,
Les pousses des grains d’hiver, et celles du maïs jaune
clair, et les racines comestibles du jardin,
Et les pommiers couverts de fleurs et de fruits ensuite,
et les baies sauvages et les herbes les plus communes
le long des routes,
Et le vieil ivrogne qui rentrait chez lui en titubant, du
hangar de la taverne où il venait de se relever,
Et la maîtresse d’école qui passait pour se rendre à sa
classe,
Et les enfants qui passaient aussi, les uns amicaux, les
autres querelleurs,
Et les jouvencelles aux joues fraîches et à la mise soignée,
et le négrillon et la négrillonne aux pieds
nus,
Et toutes les visions changeantes de la ville et de la
campagne, partout où il allait.
Ses parents, celui qui l’avait engendré et celle qui
l’avait conçu en son sein et mis au monde,
Donnèrent à cet enfant davantage d’eux-mêmes que
cela,
Chaque jour par la suite ils lui donnèrent, et ils
devinrent une part de lui-même.
La mère au logis qui posait calmement les plats sur la
table pour le souper,
La mère, avec sa voix douce, son bonnet et sa robe
d’une propreté exquise, la saine odeur que répandaient
sa personne et ses vêtements quand elle passait
près de vous,
Le père vigoureux, étroit, mâle, positif, coléreux,
injuste,
Le coup donné, les mots violents et soudains, les conditions
rigides posées par le père, les promesses
captieuses,
Les usages familiaux, la conversation, la compagnie,
les meubles, les aspirations d’un cœur gonflé,
L’affection qui ne veut pas être contredite, le sentiment
de ce qui est réel, la pensée que si cela après tout
était irréel,
Les doutes des jours et les doutes des nuits, les curiosités
touchant le si et le comment,
Si ce qui apparaît d’une certaine façon est bien ainsi,
ou si tout cela n’est que lueurs fugitives et simples
petites taches?
Les hommes et les femmes qui se pressent dans les
rues, que sont-ils, sinon des lueurs fugitives et de
simples petites taches?
Les rues elles-mêmes et les façades des maisons et les
marchandises aux devantures,
Les voitures, les attelages, les quais aux solides
planches, la foule énorme de passagers aux bacs,
Le village sur la hauteur vu de loin au coucher du
soleil, la Rivière qui l’en sépare,
Les ombres, l’auréole et la brume, la lumière tombant
sur les toits bruns et les pignons blancs à une
lieue de là,
La goélette proche qui descend paresseuse en jusant,
le petit bateau qu’elle remorque mollement à son
arrière,
Les vagues qui se bousculent précipitées, leurs crêtes
à l’écroulement subit, leur claquement,
Les strates de nuages colorés, la longue barre de teinte
marron qui s’étend solitaire là-bas, la pureté de
l’étendue où elle repose immobile,
Le bord de l’horizon, le vol des goélands, l’odeur des
marais salants et du limon de la plage,
Tout cela devint une part de cet enfant qui sortait
chaque jour, et qui sort à présent et qui sortira à
jamais chaque jour.