elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n’aurez pas
besoin de nouvelles instructions... Vous observerez cependant qu’il
faut se défier des apparences: _l’Empereur pourrait afficher
extérieurement le système quoiqu’il soit contraire à ses inclinations
véritables_. C’est pourquoi il est important de pénétrer ses
sentiments secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence et
nous précautionner contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter
de l’indisposer et de le cabrer par des instances trop vives sur des
objets qui pourraient lui déplaire... Pour vous dire notre secret, ce
qui nous importe essentiellement, c’est que la Russie demeure attachée
à la grande alliance; qu’elle ne rappelle pas ses armées; qu’elle
persiste dans l’ancien système et qu’elle ne fasse point sa paix
particulière...
La deuxième hypothèse n’exige pas de grands éclaircissements. Je ne
doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles pour
prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez à cet effet la
force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la
douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait
sur la Russie d’un pareil procédé.
Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle et
celle qui présente le plus de probabilité; mais on peut l’envisager
sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs
modifications.
1º L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des
conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s’embarrasser de
ses alliés et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre
présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux qu’une union avec nos
ennemis, _ce serait cependant une violation manifeste des traités et
une défection honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les
obstacles possibles_;
2º Une suspension d’armes entre les Russes et le roi de Prusse, toute
choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à une
paix générale par la médiation de la Russie. _Une pareille convention
serait un peu moins fâcheuse qu’une paix particulière, mais elle
serait encore fort contraire à nos intérêts_;
3º L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la
guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communiquer
le désir qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et nous
proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou
limitée à la guerre d’Allemagne... Ce n’est pas, Monsieur, que nous
soyons éloignés de la paix, _mais nous ne croyons pas qu’elle puisse
nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie_...[5]
[5] Voir le _Recueil des Instructions données aux ambassadeurs_,
_Russie_, tome II, par Alfred RAMBAUD (chez Alcan).
Tel était le péril que présentait pour la France l’avènement de Pierre
III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le
nouvel empereur devait s’empresser de faire sa paix et même de s’allier
avec le roi de Prusse. Image de ce que nous réservait, s’il eût réussi,
le coup d’État de Stürmer et de Protopopof!
Il ne vint à l’idée de personne, dans la France de Louis XV, que la
couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par
scrupule légitimiste. Sans doute, on n’alla pas jusqu’à aider la Grande
Catherine à «supprimer» son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La
Chétardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la
révolution qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination
allemande et porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit
seule. Et lorsqu’elle annonça que son mari était mort d’une certaine
«colique», on accueillit paisiblement à Paris la nouvelle de l’affaire.
Louis XV écrivait du ton le plus naturel du monde, dans sa
correspondance secrète: «La dissimulation de l’impératrice régnante et
son courage, au moment de l’exécution de son projet, ainsi que la
manière dont elle a traité ce prince, indiquent une princesse capable de
concevoir et d’exécuter de grandes choses.» Mon Dieu, oui, c’est un
monarque qui a écrit cela de la suppression d’un autre monarque...
Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur, en
1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de
s’absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n’avoir
pas été là au moment de cette «révolution intéressante», comme disait le
cabinet de Paris. «Si Sa Majesté», écrivait le comte de Broglie à
Breteuil, dans la correspondance secrète, «eût été informée à temps des
moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de
l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d’enlever le trône au
Czar, _elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement_, au
lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les
propositions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites _de
chercher à mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient
à l’empereur_.»
La diplomatie française, en ces temps-là, n’était pas bégueule. Elle
allait à l’urgent et à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la
France. Et puis elle n’aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par
les événements.
Au fond, que s’est-il passé en Russie au mois de mars 1917? Une nouvelle
péripétie de cette lutte entre l’esprit national et les influences
allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une
répétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire de
l’Empire russe. La différence, c’est que la révolution de palais de 1917
s’est terminée dans la rue et qu’on ne sait plus trop où elle va, parce
que, ne l’ayant pas prévue, on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes
se sont perdues.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE
Pages.
Avant-propos V
I.--Ce qui aurait pu sauver l’Empereur 7
II.--Le nationalisme de la Douma 23
III.--La trahison de la bureaucratie 30
IV.--Raspoutine 44
V.--La chute 54
DEUXIÈME PARTIE
AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE
I.--Quelques éclaircissements.--Un mot du _Novoïé Vremia_.--Le
tsar et l’orthodoxie.--Où est la tradition? 65
II.--Phase nouvelle d’un vieux conflit.--Le parti allemand en
Russie.--Dans le personnel diplomatique.--Où l’histoire
se répète 73
III.--Instructions à un ambassadeur en Russie 86
Paris.--Typ. PHILIPPE RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--53828.