«Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges

possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de

l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la _vieille foi_ avec

l’Église orthodoxe.» La responsabilité de ce schisme retombe sur

Pierre le Grand et sa «cruauté inouïe». Le métropolite exhorte donc

les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une

erreur de deux cents ans.

Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour

au passé; elle aiderait à revenir sur une «erreur de deux cents ans».

Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs

germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux

«moitiés de Dieu» moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars

l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé

l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le

président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église

de la «vieille foi» s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle

retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point,

une restauration et une réaction?...

OÙ EST LA TRADITION?

Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette: Il y a

traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis

Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou

moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un

plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la

tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en

France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à

partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel.

--Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption

n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet...

Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien

empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de

l’ancienne Russie? Car on l’oublie trop: la Russie a un passé

républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire

tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à

Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).

Où cette tradition pourrait-elle remonter encore? A la Russie de Kief, à

celle du grand prince Jaroslaf dont une fille, au XIe siècle, avait

épousé le roi de France Henri Ier? Mais, a écrit Alfred Rambaud, «entre

cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, fort semblable au

reste de l’Europe féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de Moscou,

la Russie asiatique et despotique, à peine émancipée du joug mongol, il

y a un abîme». Passons sur la période de la domination tartare. La

tradition remonte-t-elle à Michel Romanof? C’était un prince élu.

Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars? A Ivan le Terrible le

moscovite, ou à Pierre le Grand l’occidental?

Et puis quand, de nos jours, Alexandre II entreprit d’affranchir les

serfs, marchait-il en avant ou en arrière? Exactement, il rétrogradait.

Jadis le paysan russe avait été libre, et ses chansons parlaient encore

de cet âge d’or, car l’établissement de la servitude par raison d’État

datait des tsars des temps modernes, et Catherine II, l’amie des

philosophes, avait encore étendu le servage à la Petite-Russie où il

n’avait pas, au XVIIIe siècle, d’existence légale. C’est de la Russie

qu’il est vrai de dire aussi que la liberté y était ancienne.

Il y a mieux: qu’avaient fait les réformateurs d’Alexandre II, en 1861?

C’étaient des hommes qui se piquaient, non seulement de marcher avec

leur temps, mais d’être en avance sur leur temps. Bureaucrates férus

d’idées allemandes, ils avaient consacré en Russie le système primitif

de la propriété collective qui répondait aux théories du socialisme

germanique. Pour le baron Hachsthausen, «le régime collectif en Russie

apparaissait comme l’une des institutions étatiques les plus

remarquables et les plus intéressantes qui existassent au monde».

Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre réforme agraire fit passer

les masses paysannes du communisme à la propriété individuelle, il y eut

peut-être des traditionalistes pour regretter la condamnation du _mir_.

Si la véritable tradition de la Russie doit être cherchée quelque part,

il n’y en a qu’une: c’est celle de l’unité nationale, c’est celle qu’ont

représentée les tsars «rassembleurs de la terre russe». Que leur œuvre

ne soit pas compromise, que leur héritage ne soit pas «gâché», et la

Russie d’aujourd’hui restera dans sa ligne de toujours.

PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT

LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE

Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, les événements de Russie

sont devenus plus clairs pour le public français. Ils sont devenus aussi

plus clairs en eux-mêmes par l’échec des intrigues allemandes pour la

paix séparée, transposées des milieux bureaucratiques et des milieux de

Cour dans le monde de la social-démocratie.

Nous ne savons pas ce qui se passera à la réunion de l’Assemblée

constituante et ensuite. Pour le moment, ce qui est acquis, c’est qu’un

genre de trahison est exclu, cette trahison larvée, cette trahison

d’apparence décente, cette trahison respectueuse du protocole que le

régime Stürmer avait commise à l’égard de tous les Alliés en la

commettant aux frais de la Roumanie. Plus tard comme plus tard. Il

semble que ce soit malheureusement pour la Russie comme une fatalité

historique d’être disputée entre les influences germaniques et son

esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même

division et Bakounine n’a pas cessé de s’y opposer à Karl Marx,

Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en

ce moment, Bakounine qui l’emporte sur Karl Marx et Stürmer. C’est le

plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la

révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre

européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c’est alors

qu’elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l’on compare

seulement la conversion des «défaitistes» au manifeste de Vyborg!

Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l’Allemand est

la mort du moujik. L’invasion allemande en Russie est un phénomène qui a

plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée,

gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au

XVIIIe siècle, comme le premier modèle du régime Stürmer. «Depuis lors,

disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône; autour du trône des

Allemands; les généraux étaient Allemands, les ministres Allemands, les

boulangers Allemands, les pharmaciens Allemands. Quant aux Allemandes,

elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices et de

sages-femmes[4].»

[4] M. Jean de Bonnefon, dans le _Journal_ du 24 avril 1917, a dressé

cette généalogie parlante:

«... L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom de Nicolas

Romanof.»

«Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif. Il est

possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite la

faveur de le porter, pour être attaché sur la terre d’exil par un

dernier lien à cette Russie dont il fut le maître. Il est possible

qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce nom, dernier débris

de tous les biens perdus, parce qu’il sait que, _légalement_, ce nom

n’est pas le sien.

En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui passe de

mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle Nicolas de

Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose:

La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613 à 1762.

Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les États assemblés à

Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice Élisabeth, fille de

Pierre le Grand, portée sur le trône par la révolution du comte de

Lestocq, à la place du tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut

pas d’enfants et désigna pour successeur son neveu, Pierre de

Holstein-Gottorp. Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de

Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les

Holstein régnèrent sur la Russie.

La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg,

s’est divisée en deux branches: la branche royale de Danemark et la

branche ducale de Gottorp, à laquelle appartiennent Pierre III et

tous ses successeurs.

Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande

d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et

étrangler son époux en 1762; après quoi, elle régna glorieusement

sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son fils Paul Ier,

étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.

Alexandre Ier, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à seize

ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas de fils.

Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas Ier, troisième fils

de Paul Ier de Holstein.

La femme de Nicolas Ier fut la princesse Charlotte de Prusse, sœur

du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.

Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.

Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse Dagmar

de Danemark, qui était, hier encore, impératrice veuve et

douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.

Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas

II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin, sœur du

grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans l’armée

prussienne.

... Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures contre le

souverain découronné. S’il est vrai que chaque homme est le total de

sa race, il est vrai aussi que nul ne choisit sa famille. Et

l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux alliances qu’il avait librement

choisies quand il demande humblement à porter le nom de Romanof,

dont il n’est pas l’héritier.»

DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE

«Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée par des Allemands», a écrit

Maurras dans _Kiel et Tanger_ en parlant de la Russie. Le rêve d’une

partie,--et non la moins influente,--de la diplomatie des tsars était,

par le moyen de l’alliance française, de conclure un pacte

franco-germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg,

Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe affichait ouvertement cette

idée. Et l’on n’a pas assez remarqué que l’ambassadeur d’Alexandre III

qui avait conclu l’alliance portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la

pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Morenheim.

Mais l’abondance du sang allemand, la persistance des traditions

allemandes dans la diplomatie comme dans l’armée russe (qu’on se

rappelle Stœssel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des

fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de

l’alliance franco-russe.

Au _Novoïé Vremia_, où cette alliance, conçue dans toute sa pureté, a

trouvé des précurseurs, puis, de tout temps, des défenseurs convaincus,

d’ardentes campagnes ont été menées contre les éléments d’origine

germanique et les fameux «barons baltes» qui foisonnaient dans la

diplomatie russe. En pleine guerre, le 17 août 1915, le _Novoïé Vremia_

écrivait courageusement:

Il y a six mois, nous avons consacré une suite d’articles à la

question de l’emprise allemande, à l’infiltration allemande dans notre

ministère des Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la liste

fantastique des barons et des _von_ dont les noms émaillent notre

«Annuaire du ministère des Affaires étrangères». Nos déclarations nous

ont d’ailleurs valu une amende de 3000 roubles et pas mal de

protestations de la part de personnages faisant partie du ministère.

Tous jugeaient de leur devoir de déclarer qu’ils étaient depuis

longtemps sujets russes et que leurs services, comme ceux de leurs

ancêtres, témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire russe.

A ce propos, nous voudrions renvoyer à l’exemple de l’Angleterre: ces

trois derniers mois, à Londres, il y a eu quelques démissions

sensationnelles et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il

passé dans notre ministère des Affaires étrangères?

Nous ne voulons nommer personne puisque nous ne combattons pas des

personnalités, mais un état d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on

a annoncé quelques démissions éclatantes et «quelques incorporations»

au ministère. On peut se convaincre que tous ceux qui ont interrompu

leur carrière des derniers mois portent des noms de famille purement

russes et slaves de temps immémorial. Sur cette liste, aucun baron,

aucun _von_. Nous devons convenir toutefois que deux personnes

d’origine allemande du ministère ont été relevées de leurs fonctions.

Mais comment? L’un de ces diplomates a renvoyé au ministère toutes ses

décorations et, ne voulant sans doute pas porter plus longtemps le

masque, a déclaré avec une grande désinvolture qu’il devenait le sujet

de Guillaume; naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté à

ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse et, tout en bavardant, il

raconta qu’il s’était mis dans cet état chez «son» consul, en

l’honneur de l’anniversaire de Guillaume! Que pouvait-on faire? On le

congédia. D’autres cas sont connus, plus étranges encore peut-être.

Lisez:

Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur ou ministre

plénipotentiaire) demande qu’on rappelle dans le plus bref délai un de

ses attachés qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles.

On lui donne satisfaction; mais on fait venir ce fonctionnaire au

ministère où son attitude est tellement répugnante qu’à Pétrograde il

est boycotté par tous, sa situation y devient intenable à tel point

que l’on s’empresse de se débarrasser de ce sympathique germanophile.

Et, dans ce but, on le nomme à un poste responsable dans une capitale

d’une autre grande puissance.

Citons encore un quatrième cas qui montre où on est arrivé au

ministère des Affaires étrangères: un gouvernement allié a envoyé un

télégramme demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire

diplomatique russe qui manifestait avec trop d’ostentation ses

sympathies allemandes. On a rappelé ce fonctionnaire de «là-bas». Le

fera-t-on monter en grade? Nous ne savons.

Quel résultat a-t-on obtenu? Celui-ci, que dans notre ministère des

Affaires étrangères, il se passe des choses extraordinaires. Nous

pourrions nommer, si nous ne voulions pas épargner certaines

personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre qui ont de proches

parents combattant contre nous, sur le front allemand, en qualité

d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait la pluie et le

beau temps dans les administrations centrales des chancelleries

consulaires.

On sait que toutes les affaires du ministère sont divisées en

politiques et juridiques: le ministre pour les affaires juridiques

prend conseil d’un «baron», et d’un autre «baron» pour les affaires

politiques.

Si on veut bien prendre en considération que tous les intérêts vitaux

de la Russie sont concentrés dans le ministère des Affaires

étrangères, il ne sera pas exagéré de conclure qu’il faut porter une

attention particulière à l’état de choses existant au

Pont-aux-Chantres; si les personnages d’origine allemande ne

comprennent pas d’eux-mêmes combien leur situation est gênante, il est

indispensable d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement,

quand viendra le moment de la conclusion de la paix, la Russie se

trouverait dans une situation extrêmement désavantageuse. Car, dans le

ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y a certainement pas

un fonctionnaire ayant des sympathies innées et indéracinables pour le

slavisme. Et dans le ministère des Affaires russe, le sang allemand

est presque dominant.

Voilà pourquoi s’est faite la révolution russe. Voilà pourquoi elle a

pris si vite des proportions si vastes et pourquoi elle a mérité d’être

appelée une révolution nationale.

OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE

«Le comte d’Ostermann a toujours eu, comme la naissance, le cœur et les

affections allemandes.» Ainsi parlait, au XVIIIe siècle, une instruction

du cabinet de Paris au sujet d’un Stürmer de ce temps-là. Par les

Allemands de Russie, par Biren et sa coterie, l’Autriche et la Prusse

régnaient à Pétersbourg. Et la situation internationale était déjà, ou

peu s’en faut, la même que celle d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous

avions les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait entre la Russie et

la France le même écran, tandis que le sentiment russe souffrait avec

impatience la tyrannie des Allemands. Un «parti national» se formait

autour d’Élisabeth contre le gouvernement établi. Le cardinal de Fleury

forma le projet d’aider à renverser ce régime et n’hésita pas à

comploter avec la fille de Pierre le Grand. C’était un homme de beaucoup

d’entregent que le marquis de La Chétardie, notre ambassadeur à

Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui confier cette instruction

sur l’attitude qu’il convenait, pour les intérêts de la France,

d’adopter en Russie:

Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a rien négligé pour

opprimer et pour dissiper les anciennes familles russes. Mais, malgré

tous les efforts, il reste encore des nationaux mécontents du joug

étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient de l’inaction lorsqu’ils

croiraient le pouvoir faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne

peut, à la vérité, avoir actuellement une connaissance exacte du

détail de cette situation, mais, quand on se rappelle le peu de droits

qu’avait la duchesse de Courlande pour venir au trône de Russie... on

a peine à penser que la mort de la tsarine régnante puisse n’être pas

suivie de mouvements et de troubles.

... Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur marquis de La

Chétardie, usant de toute sorte de circonspection, s’instruise le plus

exactement qu’il sera possible de la situation des esprits, de l’état

des familles russes, du crédit et des amis que peut avoir la princesse

Élisabeth, de l’esprit général des différents corps de troupes et de

ceux qui les commandent, enfin de tout ce qui peut faire juger de la

possibilité d’une révolution.

Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui ressemblerait comme une sœur

à la révolution de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une Élisabeth

pour diriger le parti national et prendre la tête du mouvement. Mais,

comme de nos jours, il s’agissait alors de délivrer «la glorieuse nation

russe de la pesante oppression et inhumaine tyrannie étrangère», et de

lui rendre «la libre élection d’un gouvernement légitime et juste». Pas

plus que les circonstances, le cœur des hommes ni leur vocabulaire n’ont

changé.

Quelque chose encore aura manqué toutefois aux journées de mars et à la

chute de Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à fait au

renversement tel qu’il s’était accompli en 1741. Le cardinal de Fleury

n’avait pas craint d’intervenir dans les affaires de Russie. Même pour

le bon motif, les gouvernements d’aujourd’hui ont des scrupules qui

étaient ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans son livre sur _Louis

XV et Élisabeth_, Albert Vandal a très bien observé cela.

C’était, dit l’historien, une résolution grave et quelque peu

compromettante pour un ministère qui se piquait de droiture et de

modération, que de se mêler clandestinement aux querelles domestiques

d’un État étranger, d’y solder la rébellion et d’y faire du roi de

France le complice d’une conspiration contre un gouvernement établi.

Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de

Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à

Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d’un

premier scrupule; le XVIIIe siècle ne connaissait guère en politique

le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, principe

d’origine essentiellement moderne. Le ministère convint que «l’affaire

mériterait toute l’attention du Roi», et qu’il fallait éviter de

décourager Élisabeth par un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage;

par son ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que la France

mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils.

Au moins l’avantage de cette méthode était-il qu’on n’était pas surpris

par les événements. Les démocraties modernes sont plus délicates et plus

réservées, plus timides et plus gauches aussi que les monarchies

anciennes.

INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR EN RUSSIE

Le public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement

décontenancé par la révoluton russe. Comme la France est, au fond, un

pays conservateur! Notre ancienne politique n’avait pas ces timidités.

Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui

paraissait aussi naturel que la chose, parce qu’elle n’y attachait pas

un sens infernal ou céleste. Une révolution, c’était un changement de

système, et la tâche de la politique était d’en tirer le parti qu’elle

pouvait après en avoir pesé le bien et le mal.

La France, pendant la guerre de Sept ans, s’était trouvée alliée de la

Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l’avons rappelé

souvent, ressemblaient singulièrement à celles d’aujourd’hui. A Berlin

non plus ce précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé, on y

spécule encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui

avait sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se

représentait le danger d’une défection de la Russie à la mort

d’Élisabeth et à l’avènement de Pierre III! C’est ce que l’on peut voir

par les instructions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à

Saint-Pétersbourg. Quand Stürmer et Protopopof régnaient sous le nom de

Nicolas II, il n’y aurait eu qu’à faire le décalque de cette lettre de

Choiseul pour avoir l’image frappante de la situation. L’instruction de

Choiseul, si vigoureuse et si limpide, date de l’avènement de Pierre

III. En voici des passages d’une étonnante actualité. Changez seulement

quelques noms propres et quelques mots, tout y est.

Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.

Versailles, 31 janvier 1762.

J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à

laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet

ambassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur

laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous

nous aviez envoyées en dernier lieu...

Je vous envoie de nouvelles lettres de créance. Vous ajouterez

verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l’union des deux

cours... Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses

sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, _n’a jamais

manqué à ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses

engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité

inébranlable lui donne droit d’attendre en retour de pareils

procédés_.

Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et détailler

suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous désiriez

suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la

circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez; mais vous

sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des

règles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos

démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être

entrer.

En poussant aussi loin qu’il est possible les spéculations sur

l’avenir, il semble qu’on ne peut faire que trois hypothèses: la

première que le nouvel Empereur suivra l’ancien système; la seconde,

qu’il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis; la

troisième, qu’il prendra un parti intermédiaire.

Comment est née la révolution russe · 第 3 / 4 段