Triste nuit! à travers tes froides ombres,
Flotte le gris crépuscule,
Il disparaît, l'aurore arrive,
Et les ténèbres ne sont plus.
La fleur renaît à son aspect,
Ses rayons pompent la rosée,
Rappellent les heures rapides et gaies,
La scène verte est dévoilée.
Bientôt la brise modérée
Ecume la montagne et l'humide vallée,
Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit,
Les parfums délicieux que cachent ses replis.
Mère des fleurs, brillante aurore, salut!
Le choeur des heures célèbre ton arrivée;
Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin,
Le cor bruyant et le zéphir muet.
Quand tu paraîtras sur la plaine,
Avec tes nymphes aux doigts de rose,
Les doux accords de cet air simple
Frapperont toujours ton oreille.
_CHOEUR._
Passez, passez nymphes légères!
C'est l'alouette au vol hardi
Qui rend hommage à vos appas.
Passez, passez nymphes légères!
Captivé par ces doux sons, il s'était avancé de quelques pas dans la
galerie; lorsque la musique cessa, il s'arrêta; après une courte pause,
elle recommença, et il entendit les paroles suivantes, chantées à voix
basse et avec l'expression de la plus tendre mélancolie.
En secret je porte tes chaînes,
Objet chéri de mon amour;
Hélas! du terme de mes peines,
Jamais je ne verrai le jour.
La voix fut interrompue et perdue dans des soupirs; les cordes du luth
rendirent des sons aigus, et un moment après il régna un profond
silence. Il s'avança vers l'endroit d'où étaient partis ces sons, et à
travers une porte qu'on avait laissée entr'ouverte, il aperçut Marie
appuyée sur son luth et fondant en larmes. Il resta quelque tems
immobile, plongé dans l'admiration, sans en être remarqué; mais un
soupir qui lui échappa, la rappela à elle-même; elle leva les yeux et
aperçut l'objet de ses chagrins secrets. Elle se leva en désordre; la
rougeur de son visage trahit son coeur, et elle fuyait à la hâte la
présence d'Alleyn resté à l'entrée de la chambre, le désespoir dans
l'ame, lorsqu'elle fut rencontrée par son frère qui entrait par la porte
par où elle voulait sortir; elle avait les yeux rouges à force de
pleurer: il lança sur elle un regard de surprise et de mécontentement,
et passa dans la galerie, où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de sa
transe. «Je m'attendais à une autre conduite de votre part,» lui dit le
comte; «je comptais sur votre parole, et vous m'avez trompé.» «Veuillez
m'entendre, milord, répliqua le jeune homme, je n'ai jamais abusé de
votre confiance; ayez la complaisance de m'entendre.» «Je ne puis
actuellement, répondit Osbert, mon tems est précieux; je vous entendrai
dans un autre moment.» En prononçant ces mots, il sortit avec un air de
hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à l'ame. Celui-ci dédaigna de le
suivre, et d'insister davantage pour se justifier. Il fut alors
complètement malheureux. Le même accident qui lui avait dévoilé le coeur
de Marie, et toute l'étendue de ce bonheur que le sort lui refusait, lui
arrachait tout espoir. Le même accident avait exposé la délicatesse de
celle qu'il aimait à un choc cruel, fait soupçonner son honneur, et
l'avait exposé à un reproche sensible de la part d'un homme dont il
s'efforçait de captiver la bienveillance, et pour la sûreté duquel il
avait souffert la captivité et affronté la mort.
Marie avait quitté sa chambre dans l'affliction et la perplexité; elle
s'était aperçue de la méprise de son frère et en était accablée; elle
aurait bien voulu le détromper, mais il était allé au château de
Dunbayne rendre une de ces visites préparatoires à son mariage, d'où il
ne revint que le soir. La scène dont il avait été témoin le matin lui
avait causé la plus violente agitation; il connaissait la passion
mutuelle qui enflammait le coeur d'Alleyn et celui de sa soeur; il les
avait surpris dans un appartement écarté; il avait remarqué l'air tendre
et pensif du jeune homme, et les larmes et le désordre de Marie; et dans
le premier moment il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue était
concertée. Dans la chaleur de son mécontentement, il avait rejeté
l'explication d'Alleyn avec une hauteur que cette scène était seule
capable d'exciter, et que rien ne pouvait excuser que l'illusion qui en
avait été la cause. Cependant, après avoir plus mûrement réfléchi, il se
représenta la délicatesse et la noble fierté de sa soeur, ainsi que
l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de trop de précipitation. Les
services signalés de ce jeune homme s'offrirent à son esprit; il se
repentit de l'avoir traité avec tant de rigueur. A son retour, il le fit
demander pour entendre son explication et pour adoucir l'âpreté de sa
dernière conduite.