_Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, il est repoussé et blessé à
mort.--Prise du château de Dunbayne.--Malcolm, avant de mourir fait à la
baronne et au comte Sant-Morin, l'aveu de ses crimes; il déclare que
c'est lui qui a enlevé son fils unique. Il lègue tous ses biens à la
baronne.--Mort de ce chef.--Osbert rend à la baronne le château de son
époux.--Recherches inutiles de celle-ci pour trouver son fils.--Amour de
Sant-Morin pour Marie; il la demande en mariage.--Refus de
Marie.--Osbert se prépare à épouser Laure--Accident qui donne au comte
des soupçons sur l'honneur d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à quitter
secrètement le château d'Athlin._
Le comte de Sant-Morin se promenait sur les remparts du château,
enseveli dans ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha; dont les pas lents
et l'air décontenancé annonçaient à son coeur le rejet de sa demande. Il
dit au comte que Marie ne sentait pas encore pour lui ces sentimens
d'affection qui pouvaient justifier l'acceptation de ses offres. Cette
information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir du comte ne le détruisit pas
tout-à-fait; car il s'imagina que le tems et son assiduité pourraient
encore réaliser ses désirs. Tandis que ces deux amis étaient appuyés sur
les murs du château, engagés dans une conversation sérieuse, ils
remarquèrent sur une colline voisine un nuage qui paraissait sur
l'horizon, dont la couleur de poussière laissa apercevoir une lumière
subite; au même instant ils découvrirent l'éclat des armes, et une
troupe armée parut successivement sur la colline et descendit dans la
plaine. Osbert crut reconnaître la tribu du baron. C'était le baron
lui-même qui s'avançait à la tête de ses vassaux, pour chercher cette
vengeance qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, et qui, déterminé à
vaincre, avait amené avec lui une armée qu'il regardait comme plus que
suffisante pour emporter d'assaut le château de son ennemi.
Malcolm avait retenu prisonnier le messager porteur du cartel, et avait
en même-tems hâté ses préparatifs pour surprendre le château d'Athlin.
La détention de son serviteur avait éveillé les soupçons du comte, et il
avait pris des précautions pour prévenir les desseins de son ennemi. Il
avait averti sa tribu de se tenir prête à repousser une attaque
soudaine, et avait fortifié son château contre tout événement. Il envoya
donc à la tribu les ordres nécessaires, arrangea son plan de défense, et
se posta sur les remparts pour observer les mouvemens de l'ennemi.
Sant-Morin, en armure, se tint à ses côtés. Alleyn, avec un parti, fut
chargé de défendre la grande porte.
Le baron s'avança rapidement avec ses gens et cerna les murs du château.
Tout, dans l'intérieur, était tranquille, tout annonçait la plus
profonde sécurité, et le baron, certain de la victoire, comptait déjà
sur le succès de son entreprise, quand il aperçut un homme qu'il ne
reconnut pas à cause de son armure; il le somma de se rendre, lui et son
chef, aux armes de Malcolm. C'était Osbert lui-même qui lui répondit en
lui décochant une flèche qui manqua le baron, mais qui perça un soldat
de sa suite. Les archers, placés derrière les murailles, se montrèrent
alors et firent pleuvoir sur lui une grêle de flèches; en même-tems
toutes les parties du château parurent garnies des soldats du comte, qui
lancèrent sur les assaillans des piques et d'autres armes défensives
avec une rapidité inconcevable. Le tocsin sonna et donna le signal à
cette partie de la tribu postée en dehors; elle fondit immédiatement sur
l'ennemi, qui, étonné de cette attaque inattendue, eut à peine le tems
de se défendre. Le cliquetis des armes retentit dans les airs avec les
cris des vainqueurs, et les gémissemens des mourans.
La terreur qu'inspirait le baron, et qui était le principal mobile de
l'obéissance de ses vassaux, fut dans ce moment surmontée par la
surprise et la crainte de la mort; ils abandonnèrent leurs rangs en
grands nombres et s'enfuirent vers les montagnes voisines. En vain il
s'efforça de rallier ses soldats et de les ramener à la charge, ils
cédèrent à une impulsion plus forte que les menaces de leur chef, qui
resta au pied des murailles avec moins de la moitié de ses gens. Le
baron, étranger à la lâcheté, dédaignant la retraite, continua
l'attaque. A la fin les portes du château s'ouvrirent, et un parti, à la
tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, fit une sortie sur les
assaillans. Ils se séparèrent pour chercher Malcolm; mais leurs
recherches furent également inutiles. Enfin Osbert, craignant qu'il ne
s'introduisît dans le château par stratagême, retournait vers les portes
lorsqu'il reçut un coup d'épée dans l'épaule. Son armure rompit la force
du coup et il n'eut qu'une légère blessure. Il se tourna à l'instant
pour faire face à l'ennemi et découvrit un homme du parti de Malcolm qui
l'attaqua en désespéré. Le combat fut long et furieux; une adresse et
une valeur égale semblaient animer les combattans. Alleyn, ayant
remarqué de son poste le danger du comte, vola à son assistance; mais la
crise était passée lorsqu'il arriva; Osbert avait blessé son adversaire
au côté et il tomba par terre. Il le désarma, et tenant son épée sur sa
poitrine, lui dit de demander la vie. «Je n'ai point de grâce à
demander», répondit Malcolm, dont le comte reconnut alors la faible
voix: «Si j'en avais une, c'est la mort que je vous prierais de me
donner. O! maudit soit...»
Il aurait voulu finir la phrase, mais le sang coulait abondamment de sa
blessure et il s'évanouit. Le comte jeta son épée, appela ses gens, leur
confia le soin du baron et leur ordonna de prendre possession du château
de Dunbayne. Le reste de l'armée de Malcolm, ayant appris que son chef
était mortellement blessé, avait abandonné les murailles. Les troupes
d'Osbert s'avancèrent sans interruption, et prirent possession du
château, sans rencontrer la moindre opposition.
On examina les blessures du baron lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et
l'opinion des chirurgiens fut incertaine. Son visage annonçait d'une
manière sensible les tourmens de son ame; il jeta avidement les yeux
autour de l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un.
Après avoir plusieurs fois, inutilement, essayé de parler, il dit: «Ne
me flattez pas des espérances de la vie; je sens qu'elle me fuit avec
rapidité; mais pendant que j'ai encore le pouvoir de parler, faites-moi
voir la baronne». Elle vint et, se tenant suspendue sur son lit en
silence et remplie d'horreur, elle reçut ces paroles: «Madame, je crains
bien qu'il ne soit pas en mon pouvoir de réparer les torts que je vous
ai faits. Dans le peu de momens qu'il me reste à vivre, permettez-moi de
soulager ma conscience en vous découvrant mon crime et mes remords». La
baronne tressaillit, appréhendant la phrase qui allait suivre. «Vous
aviez un fils». «Eh bien qu'y a-t-il au sujet de mon fils?» «Vous aviez
un fils, que mon ambition démesurée a voulu priver de son héritage et
dont je vous ai fait croire la mort pendant votre absence». «Où est mon
enfant», s'écria la baronne? «Je n'en sais rien», reprit Malcolm, «je
l'ai confié au soin d'un homme et d'une femme qui vivaient alors dans
une partie éloignée de mes terres; mais quelques années après, ils
disparurent et je n'ai jamais depuis entendu parler d'eux. Je le fis
passer pour un enfant trouvé que j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut
qu'un de mes domestiques qui fut instruit du secret; je trompai les
autres. Je vous dis cela, madame, afin de vous engager à faire des
recherches et pour soulager les angoisses d'une conscience coupable.
J'ai d'autres faits...» La baronne n'en put entendre davantage; elle fut
portée sans sentiment hors de l'appartement. Laure, effrayée de sa
situation, fut informée de ce qui en était la cause, et sa tendresse
filiale veilla sur elle avec l'attention la plus assidue.
Osbert, en quittant Malcolm, était retourné sur-le-champ au château; il
apporta le premier la nouvelle d'un événement qui probablement vengerait
la mémoire de son père, et terminerait les malheurs de sa famille. La
vue du comte et la nouvelle qu'il communiquait rendirent la vie à la
comtesse et à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, pour plus de
sûreté, retirées dans l'intérieur du château, et qui, durant le combat,
avaient éprouvé toutes les terreurs dont leur situation était
susceptible. Ils furent peu après rejoints par Sant-Morin et Alleyn,
dont la conduite avait attiré l'attention du comte. Les joues de Marie
se colorèrent au récit de cette nouvelle preuve de son mérite; et Alleyn
fut bien récompensé en observant son émotion. Il y avait dans le coeur
d'Osbert un sentiment qui combattait l'orgueil de la naissance. Il
aurait désiré récompenser les services et le noble courage de ce jeune
homme par les vertus de Marie; mais des préjugés invétérés faisaient
taire cette impulsion de la reconnaissance, et effaçaient de son coeur
les impressions de la vérité.
Le comte et Sant-Morin se hâtèrent alors de se rendre au château de
Dunbayne, pour consoler la baronne et sa fille par leur présence. A
mesure qu'ils s'en approchaient, le silence et la désolation des lieux
annonçaient l'état de son seigneur; ses soldats étaient entièrement
dispersés, on n'apercevait que quelques sentinelles éparses devant la
porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait de résistance, y avaient été
laissées par les troupes du comte. On ne voyait qu'un très-petit nombre
des vassaux du baron, ce petit nombre était désarmé et offrait l'image
de la grandeur déchue. En traversant la plate-forme, le souvenir du
passé s'empara de l'esprit d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait
éprouvées, l'image de la mort qu'il avait devant les yeux et les
circonstances ignominieuses qui accompagnaient sa destinée, la présence
de Malcolm, puissant dans l'injustice et cruel dans le pouvoir, dont le
visage exprimait par un affreux sourire le triomphe de la vengeance,
pénétrèrent son coeur d'un trait perçant. Chaque circonstance de torture
se présenta à son imagination sous les couleurs frappantes de la vérité;
il frémit en passant, et le contraste de la scène présente l'affecta
vivement. Il vit le pouvoir inné et vigilant de la justice, qui parcourt
toutes les circonstances de la vie comme un principe vital, et qui darde
sur les hommes vertueux, à travers l'obscurité des actions humaines, les
rayons de la félicité, et sur les coupables la lumière destructrice de
l'éclair.
Ayant demandé la baronne, on leur dit qu'elle était dans l'appartement
de Malcolm, qui touchait à sa fin. On annonça le comte Sant-Morin, et le
baron ayant entendu son nom, désira de le voir. Louise sortit pour
recevoir son parent avec toute la joie qu'une rencontre si désirable et
si inespérée pouvait inspirer. En voyant Osbert, les larmes coulèrent en
abondance de ses yeux; et elle le remercia de ses soins généreux, d'une
manière qui découvrit la profonde impression qu'avaient faite sur elle
ses services. Le laissant, elle conduisit le comte à Malcolm, qui était
sur un lit de repos, environné de toutes les horreurs de la mort.
Il leva la tête et laissa apercevoir un visage égaré et épouvantable,
sur lequel était répandue une pâleur mortelle. La belle Laure, attendrie
par une pareille scène, était pendue sur son lit et versait abondance de
larmes. «Monsieur, dit Malcolm d'une voix basse, vous voyez devant vous
un malheureux qui cherche du soulagement aux angoisses d'un esprit
coupable. Mes crimes ont détruit la paix de cette dame,... l'ont privée
d'un fils,... mais elle vous instruira de toute ma scélératesse, que je
n'ai pas maintenant le tems de vous raconter. Je reçois, depuis
plusieurs années, comme vous le savez fort bien, les revenus de ces
terres étrangères qui lui appartiennent; comme une légère compensation
des torts qu'elle a éprouvés, je lui légue toutes les possessions qui me
sont échues par droit d'héritage, et je la remets sous votre protection.
Vous demander, madame, ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du passé est
une chose que je n'ose point me permettre; cependant ce serait une
consolation pour moi d'obtenir votre pardon». La baronne était trop
affectée pour répondre autrement que par un regard qui témoignait son
assentiment; Sant-Morin l'assura de son pardon, et le pria de composer
ses esprits pour subir le sort qui l'attendait. «La paix, monsieur,
n'est plus en mon pouvoir; ma vie n'a été qu'un tissu de crimes et ma
mort est accompagnée de remords inutiles. J'ai connu la vertu, mais j'ai
préféré le vice. Je ne regrette point à présent d'être puni, parce que
je l'ai mérité». Le baron retomba sur son lit, poussa un profond soupir
et expira. Ainsi se termina la vie d'un homme, qui aurait pu parvenir au
bonheur de la vertu, mais dont les actions n'offrent que le tableau du
crime.
La baronne, le comte et Laure quittèrent cette triste scène pour se
retirer dans l'appartement de la première, où Osbert attendait leur
retour avec la plus grande inquiétude. Quand il apprit la mort de
Malcolm, la sévérité de sa justice se relâcha un peu, et son coeur
aurait poussé un soupir de pitié, si le souvenir de son père n'était
revenu à son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. «Je puis
maintenant, madame», dit-il, en s'adressant à la baronne, «remettre
entre vos mains une partie de ces possessions qui appartenaient
autrefois à votre époux, et qui auraient dû être l'héritage de votre
fils; ce château désormais vous appartient, je le rends au propriétaire
légitime».
La baronne fut accablée du souvenir de ses services et ne put guères lui
témoigner sa reconnaissance que par ses larmes. On fit venir le
domestique, dont le baron avait fait mention pour être le confident de
ses iniquités. Interrogé touchant l'enfant dont il avait été chargé, on
n'en tira pas beaucoup de consolation; car toutes les réponses qu'il fit
furent qu'il avait, par ordre de son maître, porté l'enfant à une
chaumière à l'extrémité de ses terres, où il l'avait remis entre les
mains d'une femme qui l'habitait avec son mari. Il leur avait en même
tems donné une somme d'argent, et fait une promesse qu'ils recevraient
d'autres remises. Il avait pendant quelques années été ponctuel dans le
paiement des sommes que le baron lui avait confiées; mais à la fin il
avait cédé à la tentation et se les était appropriées; et s'étant
quelques années après informé de ces gens-là, il avait appris qu'ils
avaient abandonné l'endroit. La condition que la baronne mit à son
pardon fut qu'il ferait les recherches les plus scrupuleuses pour
découvrir les personnes auxquelles il avait confié le soin de son
enfant. Elle se consulta ensuite avec ses amis sur les moyens les plus
efficaces pour réussir dans cette recherche, et envoya aussitôt des
messagers dans différentes parties du pays pour tacher d'obtenir des
renseignemens.
La baronne se trouvait délivrée de l'oppression et de la captivité; elle
était réinstallée dans ses anciennes propriétés auxquelles étaient
ajoutés tous les biens de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle;
elle se voyait environnée de ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens
dont elle était adorée; cependant les crimes du baron avaient laissé
dans son coeur un mélange de fiel qui remplissait d'amertume toutes les
sources de son bonheur, et qui rendait sa vie triste et douloureuse.
Sant-Morin lui faisait alors des visites; sa présence lui causait
beaucoup de consolation, et Laure était souvent égayée par la
conversation d'Osbert, auquel elle était fortement attachée et dont les
fréquentes visites au château n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.
La félicité de Maltida était alors aussi parfaite et aussi durable que
cela est compatible avec la nature humaine. La mémoire de son mari était
vengée, et son fils conservé pour faire la consolation de sa vieillesse.
Le père de Laure avait toujours été l'ami de la maison d'Athlin, et sa
délicatesse n'éprouvait aucune répugnance à l'alliance que proposait
Osbert. Son bonheur était néanmoins imparfait: elle voyait la constante
tristesse de sa fille, car l'amour minait sourdement le coeur de Marie,
et résistait à tous ses efforts. La comtesse aurait voulu effectuer ce
mariage avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle s'imaginait, rétablirait la
paix dans le sein de sa fille, et assurerait son bonheur futur. Elle ne
laissait échapper aucune occasion de plaider sa cause; elle s'en
acquittait cependant avec beaucoup de ménagement pour ne point choquer
la sensibilité de Marie, qui ne répondait jamais que quelques mots, et
qui ne pouvait souffrir une longue conversation sur ce sujet. Son refus
constant d'écouter Sant-Morin fit enfin perdre toute espérance à la
comtesse et la convainquit de l'inutilité de ses efforts. Elle jugea
qu'il ne serait pas honnête de le nourrir d'un vain espoir, et elle fut
forcée de dire à Osbert de le détromper sur cet article.
Depuis plusieurs mois la baronne faisait des recherches inutiles pour
retrouver son fils; elle n'en apprenait aucune nouvelle, on ne pouvait
point découvrir les gens qui en avaient été chargés. Sa détresse était
inexprimable. Enfin désespérant de réussir, elle était réduite à
déplorer en secret la confiance facile qui avait pu l'abandonner à des
êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle fût elle-même incapable de
goûter le bonheur, elle ne voulait point en priver ceux qui en étaient
susceptibles, et elle céda aux sollicitations d'Osbert, en plaidant sa
cause auprès de Laure, pour accélérer leur union.
Osbert avait présenté la comtesse et Marie à la baronne et à sa fille,
et une conformité de sentimens n'avait pas tardé à cimenter entre ces
deux mères respectables une amitié durable. Marie et Laure n'étaient pas
moins satisfaites l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin en
présence de la soeur du comte, témoignait la violence de sa passion, et
aurait excité dans le sein de celle-ci quelque chose de plus que de la
pitié si son coeur n'avait pas été préoccupé. Alleyn qui, par rapport à
Marie, était restreint à ne point s'écarter des bornes de la pensée,
errait solitairement dans le château d'Athlin, comme un spectre qui
visite les lieux où est enseveli son bonheur. Sa prudence formait des
résolutions que sa passion lui faisait à l'instant rejeter; trompé par
l'amour, quoique poursuivi par le désespoir, il différait constamment
son départ, et l'illusion du jour était toujours l'illusion du
lendemain. Attaché à ses vertus et reconnaissant ses services, le comte
lui aurait volontiers accordé tous les honneurs, excepté le seul qui
pouvait faire le bonheur de sa vie, et que sa fierté lui permettait
d'accepter. Ses refus étaient néanmoins accompagnés d'une modestie si
gracieuse, qu'ils étaient plutôt capables de concilier la bienveillance
que d'offenser la générosité.
Dans une galerie qui était au nord du château, pleine de tableaux de
famille était un portrait de Marie. Elle était peinte dans l'habit
qu'elle portait le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée par le comte
dans la salle, et présentée à Alleyn. La ressemblance était frappante et
exprimait tous les charmes de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn
pouvait se dérober à l'observation, il se retirait dans cette galerie
pour contempler le portrait de celle qui était toujours présente à son
esprit. Là, il pouvait pousser ce soupir que réprimait sa présence, et
répandre ces larmes auxquelles elle défendait de couler. Un jour qu'il
était dans cet endroit, enseveli dans la tristesse, son oreille fut
frappée des sons d'une agréable musique, qui paraissaient venir du fond
de la galerie. L'instrument était touché avec une délicatesse extrême,
et dans les douces ondulations de la voix qui flottait dans les airs, il
distingua les paroles suivantes, qu'il se ressouvint être une ode
composée par Osbert, et présentée à Marie, qui l'avait la veille mise en
musique.