_Histoire de la baronne de Malcolm._
Louise, baronne de Malcolm, descendait d'une ancienne et honnête famille
de Suisse. Son père (le marquis St.-Clair) avait hérité de cette
bravoure et de cette vertu qui avaient si éminemment distingué ses
ancêtres. Il avait perdu de bonne heure une femme qu'il aimait
tendrement, et toute sa consolation semblait concentrée dans l'éducation
des enfans chéris qu'elle avait laissés après elle. Son fils, élevé pour
l'état militaire dans lequel il s'était lui-même si honorablement
conduit, avait péri au service de sa patrie avant d'être parvenu à sa
dix-neuvième année; sa fille aînée était morte dans l'enfance; Louise
avait seule survécu au reste de sa famille. Son château était situé dans
une de ces vallées délicieuses des cantons, où l'on rencontre cet
heureux assemblage du beau et du sublime; où les traits magnifiques du
paysage sont encore relevés par le superbe contraste des forêts altières
et des douces prairies à travers lesquelles serpentent de clairs
ruisseaux, et par l'aspect paisible de la chaumière. Le marquis était
alors retiré du service; ses cheveux blancs annonçaient son âge
vénérable. Sa résidence était le rendez-vous de tous les étrangers de
distinction, qui, attirés par les qualités réunies du soldat et du
philosophe, trouvaient dans sa maison cette hospitalité si naturelle aux
gens de son pays. De ce nombre était le feu baron de Malcolm, frère du
chef actuel, qui voyageait alors en Suisse. La beauté de Louise, jointe
à l'élégance d'un esprit supérieurement cultivé, toucha le coeur du
baron, et il la demanda en mariage. Le bon sens et la bonté du caractère
de celui-ci avaient attiré l'attention du marquis, tandis que les graces
de sa personne et de son esprit lui avaient mérité dans le coeur de
Louise une préférence marquée sur ses rivaux. Le marquis ne voyait
qu'une objection, c'était également celle de Louise: ils ne pouvaient
supporter la pensée de la distance qui devait les séparer. Louise était
pour lui le dernier soutien de sa vieillesse, et le marquis était pour
Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors son coeur avait été
entièrement dévoué, et dont elle ne pouvait s'arracher qu'avec des
angoisses égales à son attachement.
Ce fut là un obstacle insurmontable jusqu'à ce que la tendresse du baron
eût trouvé un moyen de l'écarter, en proposant au marquis de quitter la
Suisse et de venir résider avec sa fille en Ecosse.
L'attachement de ce dernier pour son pays natal, cette fierté que l'on
éprouve en habitant le domaine de ses pères, eurent de la peine à céder
à ces conditions. Mais le désir d'assurer le bonheur de sa fille, et de
la voir établie avant que la mort l'eût privée de la protection d'un
père, l'emporta enfin sur toute autre considération, et il accorda la
main de Louise au baron de Malcolm. Le marquis, après avoir réglé ses
affaires, et confié l'administration de ses biens à des agens sûrs, dit
un dernier adieu à sa chère patrie, à cette patrie qui, pendant soixante
ans, avait été le théâtre de son bonheur et de ses regrets. Le nombre
des années n'avait point effacé de son coeur les tendres affections de
sa jeunesse: il fit ses tristes adieux au tombeau qui renfermait les
restes de sa femme, et ce ne fut point sans de grands efforts qu'il
parvint à s'en séparer, après avoir ordonné qu'après sa mort ses cendres
fussent réunies à celles de cette épouse chérie. Louise, en quittant la
Suisse, éprouva des sensations presqu'aussi pénibles que celles de son
père; elles furent néanmoins bien adoucies par la tendresse de son mari,
dont les égards assidus méritèrent de plus en plus son estime, et
augmentèrent son amour.
Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun accident; là le baron reçut Louise
comme la maîtresse de son domaine. Le marquis de Saint-Clair eut des
appartemens dans le château où il passa le reste de ses jours dans une
heureuse tranquillité. Avant sa mort, il eut le plaisir de voir sa
famille régénérée dans les enfans de la baronne: elle eut un fils auquel
on donna le nom du marquis, et une fille qui partageait maintenant, avec
sa mère, les horreurs de sa prison. A la mort de ce père respectable, le
baron fut obligé d'aller en Suisse, tant pour prendre possession de ses
biens que pour régler quelques affaires qu'une longue absence avait
dérangées. Il accompagna les restes du marquis jusqu'à leur dernière
demeure. La baronne désirant de voir encore une fois le lieu de sa
naissance, et de rendre les derniers devoirs à la mémoire d'un père,
confia ses enfans aux soins d'une fidelle domestique qu'elle avait
amenée avec elle du Valais, et qui l'avait élevée dans sa jeunesse, et
accompagna le baron dans son voyage. Après avoir, selon le désir du feu
marquis, déposé ses cendres dans le tombeau de sa femme, et arrangé
leurs affaires, ils revinrent en Ecosse. La première nouvelle qu'ils
apprirent en arrivant au château, fut la mort de leur fils et de la
vieille nourrice qui en avait soin. La domestique était morte peu de
tems après leur départ; et l'enfant quinze jours avant leur retour.
Cet événement désastreux affecta également le baron et sa femme, qui ne
put jamais se pardonner à elle-même d'avoir confié son fils à des
domestiques. Le tems appaisa néanmoins la vivacité de sa douleur, mais
il lui en préparait de bien plus aiguës; c'était la mort du baron, qui,
à la fleur de son âge, faisant le bonheur de sa famille et de ses
vassaux, fut tué à la chasse par une chute de cheval. Il laissa après
lui la baronne et une fille unique pour pleurer éternellement sa perte.
Les biens patrimoniaux échurent en conséquence à son frère, le baron
actuel, dont le caractère formait un contraste bien frappant avec celui
du feu lord. Il avait légué à sa femme et à sa fille toutes ses
propriétés personnelles, qui étaient considérables, ainsi que la terre
de Suisse. Le nouveau baron avait pris possession du château aussitôt
après la mort de son frère; mais il avait permis à sa belle-soeur et à
une partie de sa suite d'en occuper une portion jusqu'à la fin de
l'année. La baronne accablée sous le poids de sa douleur aimait encore à
se rappeler, sur le théâtre de son ancienne félicité, l'image de son
époux, et à errer dans les lieux qu'il avait coutume de fréquenter. Ce
motif et la nécessité de faire des préparatifs pour pouvoir se rendre en
Suisse, l'engagèrent à accepter l'offre du baron.
La mémoire de son frère s'était bientôt effacée de l'esprit de Malcolm,
qui ne parut occupé que de projets d'avarice et d'ambition. Son
arrogance et sa soif insatiable de dominer le brouillèrent avec les
chefs voisins et l'engagèrent dans des hostilités continuelles. Il
visitait rarement la baronne, et quand cela arrivait, c'était avec un
air de réserve et de hauteur. Piquée d'éprouver un pareil traitement de
la part du frère de feu son mari, et réduite à se considérer comme mal
vue dans un château qu'elle avait été accoutumée à regarder comme le
sien, elle résolut de partir immédiatement pour le continent, et de
chercher, dans la solitude des montagnes de son pays natal, un asyle
contre les insultes de l'arrogance. Le contraste des caractères des deux
frères lui arracha des soupirs bien amers et ajouta un nouveau poids à
la douleur dont elle était déjà accablée.
Elle donna donc ordre à ses domestiques de faire sans délai les
préparatifs du départ; mais ils l'informèrent bientôt après que le baron
avait défendu qu'on obéît à ses ordres; étonnée de cette circonstance,
elle allait demander une explication lorsqu'elle reçut un message de
Malcolm, pour lui demander un moment d'entretien. Le messager fut
presqu'aussitôt suivi du baron lui-même, qui entra brusquement dans sa
chambre, ayant peint sur son visage les noirs desseins de son ame. «Je
viens vous défendre, madame, dit-il d'un ton sévère et déterminé, de
quitter ce château. Les biens que vous regardez comme les vôtres
m'appartiennent, et ne vous imaginez pas que je néglige de faire valoir
mes droits. La générosité inconséquente de mon frère a diminué la valeur
des terres qui devaient me revenir par droit d'héritage; c'est pourquoi
il est de mon devoir de m'en dédommager sur les biens que vous lui avez
apportés. La justice ne lui donnait pas le droit de léguer ceux qu'il
vous a laissés, et je ne souffrirai pas qu'on me trompe en éludant les
lois; rendez-moi donc ce testament qui n'est qu'un monument de ses
injustes désirs, et qui ne vous donne aucun titre. Lorsque les recettes
de vos revenus auront rempli mes demandes, vous en aurez de nouveau la
jouissance. Je vous laisse les appartemens que vous habitez; mais vous
ne sortirez pas des murs de ce château; car je ne veux pas, en souffrant
que vous partiez, vous fournir une occasion de contester des droits que
je puis faire valoir sans opposition.»
Pétrifiée d'étonnement et d'horreur, la baronne fut, pendant quelque
tems, privée de l'usage de la parole. A la fin, excitée par un esprit
d'indignation, elle lui répliqua en ces termes: «je suis trop bien
informée, Milord, de mes droits aux terres que vous réclamez, et je
connais trop l'intégrité de la personne que vous accusez, pour ajouter
foi à vos téméraires assertions; elles ne servent qu'à me faire
connaître votre caractère cruel et rapace, dont l'insatiable avarice,
foulant aux pieds toutes les lois de la justice et de l'humanité,
s'empare, sans miséricorde, des droits de la veuve sans défense, et de
l'héritage de l'orphelin incapable de résistance. Cela vous est
possible, Milord, nous n'avons aucuns moyens de nous y opposer; mais ne
croyez pas m'en imposer par une vaine assertion de droit, ou couvrir la
scélératesse de votre conduite des couleurs de la justice; cela est
au-dessus de votre pouvoir, et un pareil artifice n'est point assez
spécieux pour tromper le discernement de la vertu. Comme je suis votre
prisonnière, il m'est impossible de m'échapper, mais je ne remettrai
jamais entre vos mains ce testament qui fait la base de mes droits, et
qui est le dernier et triste gage de l'affection de mon époux.» La
douleur l'interrompit, le baron quitta l'appartement, enflammé de rage,
et en jurant de se venger de son opiniâtreté. La baronne eut alors le
loisir de déplorer doublement la perte d'un époux chéri, et la réflexion
lui peignit son malheur sous des couleurs encore plus lugubres. Elle se
trouvait dans une terre étrangère, privée de tous ses biens par l'homme
dont elle avait le plus de droit d'attendre la protection; prisonnière
dans son château, sans ami pour venger sa cause, et dénuée de tous les
moyens d'en appeler aux lois du pays, elle pleura amèrement sur la jeune
Laure, et en la pressant tendrement contre son sein, elle se confirma
dans la résolution de ne jamais se défaire du seul titre qui pût
certifier les droits de sa fille.
Le baron, en scélérat consommé, obtint, par le moyen d'une fausse
procuration, le revenu des terres situées en pays étrangers, et retint
effectivement la baronne en son pouvoir, en la privant de cette dernière
ressource. Ainsi maître de ses biens et de sa personne, il regarda le
testament comme un objet de peu d'importance; et comme elle ne fit
aucune tentative pour s'échapper, ou pour le recouvrement de ses droits,
il la laissa tranquille et ne lui en parla plus.
La baronne avait depuis passé sa vie dans la tristesse, excepté les
momens d'intervalle qu'elle dérobait à sa douleur pour les dévouer à
l'éducation de sa fille. Les innocens efforts de Laure, pour alléger les
chagrins de sa mère, ne les rendaient que plus sensibles, puisqu'ils
rappellaient plus fortement à son esprit la cruauté et l'oppression
auxquelles ses tendres années étaient condamnées. Les progrès qu'elle
faisait dans la musique, dans le dessin et dans la littérature, en
faisant plaisir à la baronne, qui était sa seule institutrice, étaient
accompagnés de la douloureuse réflexion que ces talens seraient
probablement ensevelis dans l'obscurité d'une prison; ils n'étaient
cependant pas tout-à-fait inutiles, puisqu'ils servaient maintenant à
divertir ses pensées d'un sujet affligeant, et que par la suite ils
pourraient alléger l'ennui de sa triste solitude. Laure avait une
prédilection pour le luth, dont elle jouait avec beaucoup de
délicatesse, et dont les sons touchans étaient parfaitement à l'unisson
de ces airs plaintifs dont elle aimait à s'accompagner. Tandis qu'elle
chantait, la baronne était absorbée dans la réflexion, les larmes
coulaient abondamment de ses yeux, et l'on pouvait bien dire d'elle, que
dans ce moment elle jouissait de _tout le luxe du malheur_.
Malcolm, dévoré par le sentiment de son crime, évitait la présence de sa
captive, et cherchait à étouffer les remords de sa conscience par les
scènes tumultueuses de la guerre.
Dix-huit ans s'étaient alors écoulés depuis la mort du baron et la
captivité de Louise; le tems avait adouci la vivacité de sa douleur,
quoiqu'elle conservât encore toute son amertume; mais elle osait
rarement espérer un bonheur dont elle était privée depuis dix-huit ans.
Elle tirait toute sa consolation des progrès et de la tendre sympathie
de sa fille, qui s'efforçait, par toutes les attentions qui étaient en
son pouvoir, d'alléger les chagrins de sa mère.
Ce fut à cette époque que la baronne communiqua au comte la relation de
ses malheurs.
Le comte avait écouté ce récit avec la plus profonde attention; son
coeur bouillonnait d'indignation contre le baron, tandis qu'il éprouvait
pour les belles affligées tout ce que la sympathie pouvait inspirer. Il
fut néanmoins délivré d'une sensation bien pénible, lorsqu'il apprit que
la beauté de Laure n'avait aucunement influencé la conduite du baron.
L'oppression de cette fille charmante fit sur son coeur l'impression la
plus touchante, et ses malheurs redoublèrent la force de la passion que
sa simplicité et ses charmes lui avaient inspirée. L'assassinat de son
père et ses propres griefs se présentant en foule à son esprit, joints
aux souffrances des victimes qu'il avait alors devant les yeux,
élevèrent dans son ame un tourbillon de fureur, à peu-près semblable à
celui qu'il avait éprouvé à sa première entrevue avec le baron. Toute
autre considération cède à l'impulsion d'une juste vengeance; son
esprit, plein de l'affreuse image du meurtrier, méprisait le danger, et
dans le premier mouvement de sa colère il aurait voulu se précipiter
dans l'appartement de Malcolm, lui plonger un poignard dans le sein,
délivrer la terre de ce monstre, et tomber lui-même victime de son
entreprise. «Et le monstre vivra», s'écria-t-il, en se levant de son
siége! Il marcha à pas précipités, l'indignation de la vertu était
peinte sur son visage. La baronne fut alarmée, et le suivant à la porte
de son appartement, qu'il avait à moitié ouverte, le conjura de
réfléchir un moment aux dangers dont il était environné. La voix de la
raison, dans les accens de la baronne, calma le tumulte de son ame; les
illusions de la colère s'évanouirent, il se rappela qu'il ignorait
l'appartement du baron, et qu'il n'avait pas d'arme pour exécuter son
dessein: il se trouva comme un voyageur sur un terrain enchanté, lorsque
la baguette du magicien fait disparaître le charme, et le laisse
environné des horreurs de la solitude et des ténèbres.
Le comte retourna à sa place, triste et désolé, en proie à toute
l'amertume d'un espoir trompé; il oublia l'endroit où il était, et
l'heure avancée de la nuit, lorsque la baronne lui rappela le danger de
rester plus long-tems; il lui dit alors un triste bon soir, et
s'avançant respectueusement vers Laure, il pressa tendrement sa main
contre ses lèvres, et se retira dans sa prison.