Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son
excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment,
très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
rappelait les émotions ressenties naguère.
Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de
l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble
que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même)
que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement
par les marques d'une sincère et profonde sympathie.
Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme
de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses
faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa
confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice,
aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.
* * * * *
On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à
la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la
_Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la
mort de Béatrice».
Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de
s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous
pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie.
Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce
qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice
elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la
Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne
rencontrerons plus aucune allusion.
Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente
entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour
nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.
Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de
la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante
nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations
qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il
poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et
Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de
la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée
de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous
conduit ici.
Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode
de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre
sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.