CHAPITRE XXVI

Tanto gentile e tanto onesta pare....

_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il

n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.

* * * * *

Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration

que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice

propre à la personne même de Béatrice.

Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas

une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une

merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne

connaissons rien de plus.

Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,

de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses

douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable

et insaisissable.

Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions

humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime

pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques

rayons humains.

Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en

faire une représentation sensible.

Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque,

mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de

celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont

changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir

étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une

Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de

perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui

doivent mourir jeunes....

Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des

traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui

qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous

une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à

supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre

auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire

doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 138 / 170 题