CHAPITRE II

Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire

d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu

quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita

nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento

touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait

entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.

On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_

avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne

s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice

était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que

servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce

même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée.

Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit:

«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.»

Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui

appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait

lui convenir.[1]

Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel

qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.

Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du

Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute

empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient

du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques

et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée.

L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco

Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti

Guelfe.

A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à

Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches,

que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république

Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là

comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des

familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait

aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles

familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le

travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient

leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient

rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout,

elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal

odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par

l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait

y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des

regards défians ou hostiles.

L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il

donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il

appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par

tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même

monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il

possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande

place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui

venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_.

Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de

Folco Portinari.[4]

Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette

courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit

reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.

On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très

rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher

d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant

paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et

important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être

très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans

relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une

simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien

compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]

Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le

cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la

mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace

de temps que comporte le récit du Poète.[7]

C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés

depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,

fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète,

faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la

part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette

époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins

respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du

Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir

appartenu par un lien quelconque?[9]

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il

faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni

une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a

rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a

retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute

pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée

Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt

ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle

est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut

retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous

devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une

ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de

toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 106 / 170 题