CHAPITRE XXXVI

Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait

le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché

de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de

dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler

d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien

que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je

ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet

dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon

ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait.

Venez entendre mes soupirs,[2]

O coeurs tendres, car la pitié le demande.

Ils s'échappent désoles,

Et s'ils ne le faisaient pas

Je mourrais de douleur.

Car mes yeux me seraient cruels,

Plus souvent que je ne voudrais,

Si je cessais de pleurer ma Dame[3]

Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.

Vous les entendrez souvent appeler

Ma douce Dame qui s'en est allée

Dans un monde digne de ses vertus,

Et quelquefois invectiver la vie

Dans la personne de mon âme souffrante

Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4]

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 79 / 170 题