Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à
songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse
été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur
d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu
dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.
Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté
célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur
lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa
beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière
elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!
Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que
l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue
la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la
première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son
fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire
_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in
deserto: parate viam Domini_.»[5]
Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette
Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon
excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle
Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7]
Un esprit amoureux qui dormait;
Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.
Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.
Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.
Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,
Je regardai du côté d'où il venait
Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
Venir de mon côté,
L'une de ces merveilles après l'autre.
Et, comme je me le rappelle bien,
L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]