Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre,
qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me
disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait,
qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
pour le faire?
Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes
mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui
dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un
désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma
mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances
passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.
Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles
dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu
lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand
je l'approche.
Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
Quand je vous vois, ô ma belle joie!
Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour
Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
Mon visage montre la couleur de mon coeur,
Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3]
Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,
Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,
Et que ferait naître cet aspect lamentable
Des yeux qui ont envie de mourir.[4]