CHAPITRE XV

Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre,

qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me

disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de

cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait,

qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre

pour le faire?

Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes

mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui

dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un

désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma

mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances

passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.

Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles

dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu

lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand

je l'approche.

Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]

Quand je vous vois, ô ma belle joie!

Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour

Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.

Mon visage montre la couleur de mon coeur,

Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3]

Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,

Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.

Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,

S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,

Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,

Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,

Et que ferait naître cet aspect lamentable

Des yeux qui ont envie de mourir.[4]

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 44 / 170 题