Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles
que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et
diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir
m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.
L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était
que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.
Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre
qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est
écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la
femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres
femmes dont le coeur se meut si légèrement.
Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je
ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à
chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres,
ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient
de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
cet état que je fis le sonnet suivant:
Toutes mes pensées parlent d'amour,[1]
Et le font de manières si diverses
Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance,
Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
Elles s'accordent seulement à demander pitié,
Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur.
C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner;
Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour.
Et si je veux les accorder toutes
Il faut que j'en appelle à mon ennemie,
Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]