Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui
m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était
cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de
mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence
en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que
mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était
plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.
Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette
femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu
simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait
à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je
me trouvais.
Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je
viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je
t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une
autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait
la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner
l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer
à l'autre.»
Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand
pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout
pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
le jour d'après, je fis le sonnet suivant:
Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
Contre mon gré et tout pensif,
Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
Portant le simple vêtement d'un pèlerin.
Il avait un aspect très humble
Comme s'il avait perdu toute sa dignité.
Il marchait pensif et soupirant,
La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens.
Quand il me vit, il m'appela par mon nom
Et dit: Je viens de loin,
Là où ton coeur se tenait par ma volonté,
Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté.
Alors je me sentis tellement envahi par lui
Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3]