À la lecture des dépêches de Russie, Napoléon éprouva une impression
toute contraire à celle de son ambassadeur. Dans chaque circonstance,
Caulaincourt aimait à présupposer la bonne foi d'Alexandre; cette
confiance répondait à son noble caractère, satisfaisait son coeur; pour
le ramener à un jugement moins favorable sur le monarque qui l'honorait
de ses bontés, il était nécessaire de placer sous ses yeux des
témoignages clairs et probants. Napoléon partait d'un point de vue
différent. Depuis qu'il avait surpris Alexandre, durant la dernière
campagne, en flagrant délit de déloyauté, il suspectait toutes ses
intentions et, derrière chacun de ses actes, chacune de ses paroles,
cherchait l'arrière-pensée. «Je connais les Grecs[323]», dira-t-il
bientôt, par une comparaison peu flatteuse entre le jeune empereur et
les princes du Bas-Empire; mais lui-même ne se privait jamais d'opposer
à la duplicité de son allié la finesse aiguë qu'il tenait de la patrie
de ses ancêtres. À considérer cet effort mutuel pour se pénétrer et se
déjouer, voilé sous les dehors de l'amitié la plus expansive, il semble
assister au duel de deux races également maîtresses dans l'art de la
dissimulation et de la ruse: c'est la lutte d'un Italien contre un Grec.
Dans le cas présent, lisant à travers les faits, retenant, comparant,
groupant les circonstances rapportées par son ambassadeur, remarquant
l'affectation du Tsar à se réfugier derrière sa mère, à faire intervenir
son ministre, sa soeur, Napoléon en conclut qu'Alexandre organisait une
mise en scène habile pour éluder la demande sans la décliner
ouvertement. La cour de Russie se ménageait, pensa-t-il, des prétextes
pour l'éconduire, et il trouva--ce fut sa propre expression--que le jeu
n'était pas mal imaginé «_pour filer un refus_[324]». C'est cette
pensée, insupportable pour son orgueil, qui prend désormais possession
de son esprit: elle va inspirer et régler sa conduite.
[Note 323: _Documents inédits_.]
[Note 324: ERNOUF, 271.]
Si la Russie se dérobait définitivement, elle le mettrait dans la
nécessité de recourir au parti vers lequel un revirement spontané
l'attirait déjà, d'aller à cette Autriche qui venait d'elle-même à la
rencontre de ses voeux. Mais attendra-t-il, pour exécuter ce changement
de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que
son échec à Pétersbourg soit certain et consommé? Au contraire, va-t-il
prendre les devants, ôter à la Russie la faculté de l'éconduire en se
retirant le premier? C'eût été mal le connaître que de le supposer
capable d'une marche moins altière. «Trop fier et trop fin, nous dit
Maret, pour laisser aller la scène jusqu'au bout[325]», il compte bien,
par une brusque conversion, échapper au coup désagréable dont il se sent
menacé et le laisser porter dans le vide.
[Note 325: _Id._]
L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la
prudence commande de ne rien précipiter. De simples indices, si
significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas à autoriser un jugement
ferme sur l'avenir de la négociation en Russie. Il n'est pas impossible,
après tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille
sincèrement et réussisse à triompher de sa mère. Se jeter ailleurs quand
Alexandre promet une réponse dans un délai fixé, quand le consentement
de la Russie peut arriver à toute heure, ce serait s'exposer à une
indignation justifiée, provoquer une scission violente dont Napoléon ne
veut à aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se
montre affamée de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en
suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses
préférences primitives, il sent qu'il s'est trop avancé pour se retirer
à la légère. Il patientera donc encore quelques jours, espérant être
promptement tiré de doute. Le duc de Vicence, avec le zèle qu'on lui
connaît, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les péripéties du
débat; suivant toute vraisemblance, il fournira à bref délai de
nouvelles indications, et l'envie de les posséder se trahit par la
manière dont l'Empereur lui fait accuser réception de son envoi: «On
désirerait, lui écrit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus
étendus; on espère les recevoir par votre premier courrier; ils sont
nécessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.»
C'est par ces seules paroles, si différentes de celles transmises six
semaines auparavant, que Napoléon répond aux pièces de tout ordre
expédiées par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du
courrier, la ratification du traité antipolonais, réserve sa signature,
et ne livrera qu'à bon escient cette suprême concession. Vis-à-vis de la
Russie, il s'en tient pour le moment à une observation méfiante et
arrête tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend
dès à présent ses mesures pour que l'évolution vers cette puissance, si
elle doit s'accomplir, paraisse s'opérer d'un mouvement naturel et aisé,
sans heurter ni déconcerter l'opinion. Il veut pressentir, préparer les
esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il
avait tranché naguère de sa volonté souveraine.
Il avait pris connaissance des dépêches le 27 janvier. Le 29, qui était
un dimanche, le bruit se répandit aux Tuileries, au sortir de la messe,
que l'Empereur tiendrait dans la journée un grand conseil privé, un
conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de délibérer
sur le choix de la future impératrice. Effectivement, on vit arriver au
château les rois et princes des deux familles, les grands officiers de
l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les présidents du Sénat et
du Corps législatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq à
trente, furent introduits dans la salle où l'acte de divorce avait été
rédigé quarante-trois jours auparavant.
Quand l'Empereur fit son entrée, annoncé par les huissiers et précédé de
ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires
convoqués s'assemblèrent autour de la table du conseil, dans un
religieux silence, il faut croire que rarement, à travers les
vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus
solennel. Songez qu'un homme s'est élevé plus puissant que ne le furent
César et Charlemagne, que cet homme est là, qu'il prépare une
détermination par laquelle il compte maîtriser l'avenir comme il a
dominé le présent, qu'en cet instant il rend la parole à la France, pour
ainsi dire, et l'appelle à le conseiller par la voix de ses plus
illustres représentants. Autour de lui, groupez ces personnages célèbres
à des titres divers, dont les uns personnifient l'héroïsme guerrier et
d'autres le génie des affaires, les rois par l'épée, les hommes d'État
possesseurs de la tradition, Murat et Eugène, Talleyrand et Fouché,
Berthier, Cambacérès, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par
l'origine, l'esprit, les passions, mais réunis par le maître commun qui
forme leur lien et associe leurs destinées. Évoquez-les tous avec leur
physionomie connue, avec leurs attitudes caractéristiques, avec ces
traits d'âme et de visage par lesquels ils sont entrés dans
l'imagination de la postérité; rehaussez cette scène par le ton de
gravité et de grandeur qui régnait alors dans toutes les opérations
d'État; encadrez-la dans la majesté des hauts appartements dorés, et
vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait échappé à une impression
inoubliable et profonde.
Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond même des
choses, demandons-nous à quel résultat pratique pouvait aboutir cette
délibération sans précédent. Son but annoncé était d'éclairer le choix
de l'Empereur, de contribuer à le former. Or, ce choix dépendait en
grande partie d'événements que Napoléon avait placés lui-même en dehors
de sa volonté. Par la manière dont la négociation avait été entamée à
Pétersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui à
l'heure présente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un
accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien
difficile à l'Empereur de reprendre une liberté dont il s'était lui-même
dessaisi; le mariage russe deviendrait nécessaire par cela seul qu'il
s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien
s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais
vouloir.
Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il
ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit
l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment à l'impatience
publique. Il sait que l'attente du grand événement tient tous les
esprits dans la fièvre; Paris est ému, nerveux, il compte les jours,
trouve le temps long, et s'étonne de n'être point fixé. Pour expliquer
ces retards, Napoléon feint d'éprouver quelque embarras, fondé sur le
nombre et la grandeur même des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne
pouvant encore présenter un dénouement, il se montre occupé à le
préparer, en s'entourant des avis les plus éclairés et les plus sûrs;
aussi habile à frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de
magiques réalités, il veut distraire, occuper l'attention des Français,
en leur donnant la représentation d'un grand débat.
Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une
partie de l'opinion, de vives appréhensions: l'Autriche est
essentiellement une puissance d'ancien régime; les Français craignent
que d'aller à elle, ce ne soit faire un pas en arrière, et toute
apparence de mouvement rétrograde alarme la nation, qui s'est attachée à
l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le régime nouveau solidifié,
glorifié, mis à l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napoléon sait
que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup désirent le choix
de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'élèvent avec autorité
pour répondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir
les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvénients du
parti primitivement annoncé. Le conseil se tiendra sans mystère, portes
ouvertes, et certaines des paroles prononcées, retentissant au dehors,
pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables.
Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place réservée tout
d'abord à la Russie, il ne plaît point à Napoléon que cette substitution
soit attribuée aux difficultés rencontrées à Pétersbourg: le public doit
l'attribuer à des raisons plus hautes, y voir un choix librement et
mûrement concerté, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant
par avance.
L'Empereur ouvrit la séance par quelques paroles pleines de superbe et
d'habileté. «Je puis épouser, dit-il en substance, une princesse de
Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines
d'Allemagne, ou bien une Française; il ne tient qu'à moi de désigner
celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer dans
Paris[326].» Il proclamait d'autant plus la liberté de son choix qu'il
la sentait en fait lui échapper. Il ajouta, en termes propres à flatter
l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Française serait l'union
selon son coeur, mais que de puissants intérêts pouvaient commander un
parti différent. Ensuite, le duc de Cadore reçut la parole pour faire
fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses
princesses que leur âge et leur rang mettaient en état d'être choisies,
cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Après
quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du
conseil à exprimer leur avis.
[Note 326: HELFERT, 87, d'après le rapport adressé par
Schwartzenberg à sa cour.]
Un récit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier à tous
les détails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose
minutieusement les discours[327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est
appuyé que sur un seul témoignage, celui de Cambacérès; d'autres ont été
produits depuis, assez différents, et ici s'accusent les difficultés
parfois insolubles de la tâche dévolue à l'historien. Voilà un fait qui
a frappé fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs
ont laissé des Mémoires et y ont retracé le tableau ou l'esquisse de la
scène[358]; pourtant, il n'est pas deux de ces récits faits après coup
qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil,
spécialement sur les avis exprimés. Si la date peut être fixée avec
certitude, d'après des indications purement documentaires[329], il n'en
est point de même de certains des suffrages recueillis: sur ce point,
les divergences sont plus aisées à expliquer qu'à concilier. Chez plus
d'un narrateur, le désir de grandir son rôle, de diminuer ou d'altérer
celui d'autrui, a pu contribuer à certaines défaillances de mémoire qu'a
facilitées d'ailleurs une circonstance particulière. Un second conseil
ayant été tenu sur le même objet peu de jours après, mais alors que la
situation se présentait différemment et que les opinions devaient s'en
ressentir, les auteurs de Mémoires ont tous, sans exception, confondu
leurs souvenirs et mêlé dans leur récit les deux réunions en une seule,
ne laissant aucun moyen de restituer à la première ce qui lui revient en
propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilité
de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut
exactement le sien, de rendre la teneur littérale et même le sens de
tous les discours, en un mot de dresser le procès-verbal de la séance.
[Note 327: THIERS, XI, 368 à 373, d'après les Mémoires inédits de
l'archichancelier.]
[Note 328: _Mémoires de Talleyrand_, II, 7 à 10. _Id. du comte
Mollien_, III, p. 117 et suivantes. _Notes du duc de Bassano_, dans
l'ouvrage du baron ERNOUF, p. 275 à 277. Cf. dans HELFERT le rapport
précédemment cité de Schwartzenberg à sa cour, écrit d'après les
renseignements qui furent fournis à l'ambassadeur par le duc de Bassano
après la séance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le
_Mémoire de Pellenc_ cité plus loin.]
[Note 329: Voy. sur ce point la note placée à l'_Appendice_, I,
lettre C.]
Au moins est-il permis, d'après certains traits qui se dégagent avec
certitude, de retracer la physionomie générale du débat, d'indiquer les
opinions émises, à défaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de
montrer comment le conflit s'entama et s'établit entre elles. L'idée
d'épouser une Française ne fut relevée par personne. Le parti saxon
rencontra quelques adhérents: s'il présentait vis-à-vis de la Russie
tous les inconvénients du mariage autrichien sans aucun de ses
avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait
séduire certains esprits moyens et timorés: il eût compromis l'Empereur,
il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrésorier Lebrun, il
rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment
que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une
discussion approfondie entre deux grands systèmes d'alliance qu'un débat
d'ordre intérieur, une reprise de l'éternelle lutte entre les passions
qui, depuis un siècle, ont troublé périodiquement et déchiré notre pays.
À l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et
une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France
qu'une inspiration de génie et une main de fer avaient violemment
rapprochées.
Par une rencontre singulière, l'autocratique Russie eut pour elle la
partie la plus avancée du conseil; sur son nom se rallièrent, en haine
de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des préjugés, des traditions
révolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion.
Avec sa fougue ordinaire, avec une éloquence éperonnée, il exécuta une
charge à fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre
de tous les lieux communs dont l'ignorance révolutionnaire a trop de
fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de
prêter main-forte à l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour
l'Autriche, il se jetait dans le camp opposé au nom des Bonapartes.
Puis, dans son rôle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que
personne éprouvé en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux
les plus fermes adversaires que les Français eussent rencontrés, ceux
dont il était le plus utile de conjurer l'hostilité et de se ménager
l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur
poids auprès de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du
Danube, en était resté au souvenir d'Eylau: Napoléon se rappelait
Essling. Ce qui créait la force de Murat et l'autorité de ses paroles,
c'était que derrière lui apparaissait un grand parti dans la nation,
tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux
privilèges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un
Concordat avec l'ancien régime.
L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus
nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque désirait,
par principe ou d'instinct, que l'Empereur répudiât autant que possible
l'héritage révolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie
légitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le
conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extérieur,
habilement présentés et, il faut le dire, très spécieux.
Le maintien de la paix continentale, la conquête de la paix maritime,
voilà quel était toujours le premier besoin et le désir de tous. Or, les
guerres déchaînées par la Révolution avaient eu pour trait distinctif,
sur le continent, un duel constamment repris entre la France et
l'Autriche: la réconciliation de ces deux adversaires semblait devoir
tarir la source d'où avait coulé tant de sang, supprimer la cause
principale des conflits, assurer la sécurité de nos frontières, fixer
définitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et théâtre
éternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de
l'Europe, n'était-ce point pourvoir au repos du monde?
Ces raisons d'intérêt présent pouvaient d'ailleurs se fortifier de
considérations permanentes, se rattacher à un système d'ensemble, à
toute une théorie politique, dont le passé avait dans une certaine
mesure démontré la valeur. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle,
à une époque où la France s'occupait moins à étendre ses frontières qu'à
assurer la paix autour d'elle et à tourner son activité vers les mers,
l'ancienne monarchie avait eu la sagesse de renoncer à une rivalité
surannée avec la maison d'Autriche; elle avait tendu la main à cette
ennemie de trois siècles et cherché dans un accord avec elle la garantie
de la stabilité européenne. Malheureuse à ses débuts, cette alliance
n'en avait pas moins procuré par la suite au continent vingt-cinq années
de paix et permis une revanche contre les Anglais. Combien ce précédent
n'acquérait-il point de force aujourd'hui que la France, engagée contre
les insulaires dans une lutte sans merci, avait dépassé sur terre ses
plus audacieuses espérances, atteint ou franchi partout ses limites
naturelles, et ne devait plus avoir d'autre ambition que de conserver et
d'affermir ses immenses domaines! Cette oeuvre de maintien et de
préservation ne trouverait-elle point son auxiliaire désigné dans
l'Autriche, puissance rassise, dégoûtée des aventures, moins disposée à
conquérir qu'à garder? Parmi les conseillers de l'Empereur, les plus
politiques, ceux que leur nature d'esprit et leur carrière avaient le
mieux familiarisés avec la connaissance des rapports internationaux,
avec les lois de l'histoire, demeuraient fidèles à cette tradition de
l'alliance conservatrice que se sont transmise jusque dans le milieu de
notre siècle, par une filière ininterrompue, certains des plus sages et
des moins écoutés de nos hommes d'État. Adepte convaincu en principe de
cette politique, nous pensons qu'en 1810 le moment était passé de
l'embrasser fructueusement, en admettant que Napoléon eût pu jamais la
mettre en pratique; en 1810, l'Autriche ne s'offrait à nous que par
contrainte et des lèvres; elle avait trop souffert pour pardonner, et
ses pertes successives lui laissaient une invincible arrière-pensée
d'hostilité et de revanche. Il faut convenir néanmoins que la politique
de rapprochement avec cet empire, envisagée sous ses côtés les plus
élevés et d'un point de vue spéculatif, s'autorisait de sérieux
raisonnements et de mémorables exemples.
Pour développer dans toute son ampleur le système autrichien, nul n'eût
été plus qualifié que Talleyrand: il l'avait formulé à plusieurs
reprises comme sa doctrine de prédilection; disciple des ministres qui
firent l'alliance au dix-huitième siècle, il est devenu le maître de
ceux qui la souhaitèrent de nos jours: dans cette chaîne continue, c'est
l'anneau intermédiaire. Il ne paraît pas toutefois que Talleyrand, gêné
peut-être par ses relations clandestines avec la cour de Russie, ait
pris l'initiative de mettre en relief les avantages de l'autre parti;
s'il le soutint, ce qui n'est pas absolument établi[330], il le fit avec
des circonlocutions, des réticences, et dans cette lutte de paroles où
les opinions se donnaient librement carrière, se montra moins orateur
que diplomate. Ce fut le prince Eugène qui insista le premier en faveur
de l'Autriche, en termes convaincus et persuasifs. Après lui, le duc de
Bassano se fit l'avocat brillant de la même cause. Le ministre des
relations extérieures était acquis d'avance à cette opinion; le comte
Mollien s'y rallia: le cardinal grand aumônier et M. de Fontanes firent
valoir contre la Russie, avec une âpre amertume, des raisons de tout
ordre, mais surtout religieuses et confessionnelles[331].
[Note 330: Voy. pour l'affirmative les _Mémoires de Talleyrand,
Thiers_, et, en sens diamétralement contraire, les notes de Maret.]
[Note 331: Suivant Thiers, le prince de Neufchâtel se prononça aussi
pour l'archiduchesse. Fouché, ministre de la police, opina discrètement
dans le même sens, d'après Maret; d'après Talleyrand, il fit chorus avec
le roi de Naples. Aucun récit ne mentionne l'avis des autres ministres,
sauf une sortie véhémente du comte de Cessac contre la maison
d'Autriche.]
En somme, sans qu'une majorité décisive se dessinât, d'importants
suffrages s'étaient donnés à l'Autriche. Il est vrai que cet avantage
pouvait être contre-balancé par un avis de haute portée: la voix de
l'archichancelier Cambacérès s'éleva, comme celle même de la prudence,
pour réclamer en faveur de la Russie. Cambacérès avait prévu que la
puissance non élue deviendrait nécessairement ennemie. S'inspirant de
cette donnée, il essaya de démontrer discrètement que le grand danger de
l'avenir n'était point dans une reprise d'hostilités avec l'Autriche
vaincue d'avance, mais dans une guerre au Nord, dans une rupture avec
l'empire dont la force de résistance et les ressources demeuraient une
redoutable inconnue, et ce grave avertissement, s'il ne parut pas
impressionner immédiatement les assistants, semble à distance dominer le
débat et définir la situation[332].
[Note 332: Sur l'avis de Cambacérès et la manière dont il l'exprima,
voyez la conversation qu'il eut avec M. Pasquier, citée par le comte
d'Haussonville dans son grand ouvrage: _L'Église romaine et le premier
Empire_, t. III, 205.]
L'Empereur écoutait tout, impassible, majestueux, évitant le plus
possible de donner des signes d'acquiescement ou d'improbation; il
laissait la discussion se prolonger, s'échauffer, mais ne lui permettait
point de dépasser certaines limites et savait au besoin, par un mot, par
une phrase qui portait, la diriger et la contenir. Il n'entendait point
que la balance de l'opinion penchât trop ouvertement d'un côté, car il
ignorait encore vers lequel les circonstances le forceraient d'incliner.
Dès qu'il voyait se produire un argument de nature à jeter sur l'un des
deux partis une défaveur trop marquée, un discrédit irrémédiable, il ne
manquait point de l'arrêter au passage et de l'anéantir. Lacuée, comte
de Cessac, ministre de l'administration de la guerre, parlait vivement
et s'acharnait contre l'Autriche: il rappelait les désastres
ininterrompus de cet empire, le recul continu de ses frontières, et
s'animant: «L'Autriche, dit-il, n'est plus une grande
puissance.»--«L'Autriche n'est plus une grande puissance, interrompit
l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram[333].»
Et tout de suite la solidité et l'élan des troupes ennemies dans cette
journée, leur ténacité stoïque, leurs charges fougueuses, le succès un
instant compromis, lui reviennent à la mémoire et se dessinent devant
ses yeux en traits saisissants: il n'admet point, s'il désigne
l'Autriche, qu'on puisse le considérer comme s'alliant à une monarchie
déchue.
[Note 333: _Mémoires du comte Beugnot_, II. 359. Cf. HELFERT, 87.]
Pareillement, il ne veut pas que la Russie, qu'il lui faudra peut-être
choisir, devienne l'objet d'une condamnation définitive. Le cardinal
Fesch avait prononcé un mot grave: faisant allusion à la différence de
culte qui séparerait de la France une impératrice schismatique, admise à
pratiquer publiquement ses rites, et qui l'isolerait au milieu de son
peuple, il avait dit: «Un tel mariage ne serait point dans nos moeurs.»
Cette phrase avait paru faire impression. Cependant, comme Napoléon
avait pris à Pétersbourg l'engagement d'accéder à toutes les exigences
possibles en matière religieuse, il était indispensable de réserver le
cas prévu et de le présenter sous une forme acceptable. L'Empereur se
tira d'embarras par une affirmation qu'il savait contraire à la vérité
et par une digression historique. Il avait tout lieu d'espérer, dit-il,
vu ses excellents rapports avec l'empereur Alexandre, que la Russie ne
poserait aucune condition, mais c'était lui-même qui désapprouverait et
ne saurait admettre un changement de religion. Les abjurations n'étaient
point de son goût, et il cita à ce propos, pour le blâmer, l'exemple de
Henri IV. Il admirait ce grand prince, disait-il, mais il n'avait jamais
pu lui pardonner d'avoir renié sa foi au prix d'une couronne; c'était, à
ses yeux, la seule tache sur une glorieuse mémoire[334]. Au reste, il
pèserait avec soin et tiendrait en grande considération les avis
exprimés. À la fin, pareil au juge qui, la cause entendue, se retire
pour délibérer avec lui-même, préparer et mûrir sa sentence, il leva la
séance, remercia et congédia le conseil, sans le départager. Il était
parvenu à son but: il avait laissé se développer des arguments sérieux
en faveur de l'Autriche, sans exclure la possibilité de l'autre mariage,
pour le cas où l'Impératrice mère finirait par consentir.
[Note 334: Helfert, 87.]
Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se répandit instantanément, le
secret n'ayant point été recommandé. Le surlendemain, à un dîner chez le
roi de Bavière, arrivé depuis un mois à Paris, ce monarque félicitait le
duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre à
procurer la tranquillité de l'Allemagne[335]. En même temps, dans les
cercles les plus divers, on citait «les personnes appelées au conseil,
les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du
roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majesté
sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu
M. de Fontanes[336]». Les prévisions, les commentaires, les controverses
allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se
continuait dans toutes les sociétés qui tenaient de près ou de loin au
gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits où
elle s'était depuis longtemps établie, dans ceux où s'assemblait la
foule, où se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les
plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons
de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un
bourdonnement de voix confuses et discordantes.
[Note 335: Id., 88.]
[Note 336: _Mémoire de Pellenc_.]
Dans la masse du public, les sentiments restaient partagés: la Russie
conservait ses défenseurs, qui lui demeuraient fidèles moins encore par
sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche[337]. Au contraire,
dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorité inclinait
assez nettement en faveur de l'archiduchesse.
[Note 337: Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives
nationales, AF, IV, 1508.]
Un parti, il est vrai, maintenait opiniâtrement ses objections: c'était
celui des hommes compromis dans les pires excès de la Révolution; on le
stigmatisait par le nom même qu'on lui infligeait: on l'appelait «le
parti de ceux qui ont voté la mort[338]». À l'autre extrême de
l'opinion, dans le «faubourg Saint-Germain» pur et sans mélange, chez
les royalistes qui s'honoraient d'une fidélité intransigeante au passé,
chacun s'indignait à l'idée d'un mariage qui effacerait sur le front de
Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la
profanation sacrilège d'un grand et douloureux souvenir.
[Note 338: Lettre publiée par HELFERT, 354-358. Cette lettre très
confidentielle, adressée à Metternich et signée seulement Dj, est
attribuée par l'auteur autrichien à Laborde: elle doit l'être suivant
nous au duc de Dalberg.]
En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la
plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Révolution, ceux que l'on
nommait les _Jacobins raisonnables_ ou, par l'évocation d'un vieux mot,
les _Constitutionnels_, témoignaient pour la maison de Habsbourg d'un
zèle qui devait paraître en eux un signe irrécusable de repentir. Le
parti royaliste avait aussi, en très grand nombre, ses constitutionnels.
Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite
une respectueuse déférence, composaient avec le présent, reconnaissaient
dans Napoléon une incarnation nouvelle et puissante du principe
monarchique, s'accommodaient de son régime, acceptaient de bonne grâce
des fonctions d'État ou des charges de cour, et ces conversions se
multipliaient d'année en année. Entrant dans le gouvernement, les
nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part
d'influence et s'essayaient à orienter la marche de l'État dans une
direction conforme à leurs idées. Le mariage autrichien répondrait à
leurs principes et même rassurerait leur conscience; ils se sentiraient
plus à l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le
petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des ralliés, qui prenait à la
cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids décisif en
faveur de la solution autrichienne.
Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons
directes, des raisons ou des préjugés. À Paris, l'Autriche était de
meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus
dignement que leurs collègues du Nord; on les voyait davantage; ils
semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient à Paris leur amusement,
sans se montrer très difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutôt
qu'ils ne s'occupaient à garder un rang conforme à la majesté de leur
cour: à part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait
par son luxe tapageur plutôt que par sa tenue[339]. Le prince Kourakine,
malgré le faste qu'il déployait, malgré ses réceptions «aussi splendides
qu'ennuyeuses[340]», n'avait point réussi à faire de sa maison un centre
d'élégance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules
étaient sujet de raillerie, il passait pour «le meilleur des hommes,
mais le plus insignifiant des ambassadeurs[341]». Quelle différence avec
ce brillant comte de Metternich qui avait laissé à Paris les plus
aimables souvenirs, qui s'y était fait, durant sa mission, des relations
utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherché dans le
meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne société
française, à demi groupée autour du trône impérial, se sentait en
affinité particulière de goûts et d'éducation avec cette aristocratie
viennoise qui figurait à Paris, non seulement par ses représentants
attitrés, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle
était apparentée. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au
moral comme au physique, par ses goûts, ses moeurs, et l'union avec une
princesse de Moscou fût demeurée aux yeux du monde, en dépit de tout, un
mariage exotique.
[Note 339: Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale», AF,
IV, 1508.]
[Note 340: VASSILTCHIKOF, IV, 385.]
[Note 341: _Documents inédits_.]
Cette manière de penser trouva même son expression par écrit, elle
suggéra des observations, des mémoires qui furent adressés en haut lieu;
elle s'y montre appuyée de toutes les raisons d'État déduites dans le
sein du conseil. Pour rédiger ces pièces, il fut fait appel à des
écrivains spéciaux, en quête de consultations politiques à donner, à
certains survivants des anciennes controverses. Le mémoire le plus
intéressant fut composé par l'ex-émigré Pellenc. Secrétaire de Mirabeau
au début de la Révolution, Pellenc s'était ensuite réfugié en Autriche,
d'où il était revenu récemment à Paris. De tout temps, il avait
travaillé dans les dessous de la politique et côtoyé le monde: son
mémoire se présente comme l'écho de ce qui s'y disait en 1810 sur le
compte respectif de la Russie et de l'Autriche.
Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une
interprétation extensive et un sens très large: «Ce mariage, dit-il en
parlant du projet russe, ne serait pas dans nos moeurs. Une partie de
l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme
une puissance asiatique. La différence de religion donnerait aussi
quelque embarras; il y a sans doute une église grecque à Paris, mais
l'Empereur lui-même a dit, dans une occasion, que le chef de l'État en
France devait être de la religion catholique. En examinant ce sujet sous
le rapport de l'opinion publique, on est porté à croire que le choix
d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation,
dont la cour seule a de l'éclat, n'est pas encore au nombre des États
civilisés; le trône y est exposé aux plus sanglantes révolutions, on
n'estime pas en France le caractère russe, tout à la fois remuant,
audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inondé de ces
demi-barbares qui, malgré leurs richesses, n'ont aucun point de contact
avec nos goûts, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'aménité
de nos moeurs.
«La politique, en examinant le même sujet, trouverait des inconvénients
d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de côté les
circonstances présentes, nous est assez inutile. Quel parti la France
pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-siècle
pour conquérir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas même compter
sur la durée de cette alliance; c'est plutôt avec l'Angleterre qu'avec
nous que la situation géographique de la Russie, ses productions et ses
besoins, lui font une nécessité de s'unir; aussi nos partisans dans cet
empire se bornent à l'empereur Alexandre et à son premier ministre, dont
la bonne foi même est assez douteuse, et la nation entière est notre
ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de
projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir
l'agrandissement du duché de Varsovie et le reculement de la Russie en
Asie; sans compter même l'inconvénient d'épouser une princesse dont on
peut apprendre à chaque instant que le frère vient d'être détrôné...»
--«Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mémoire après
ces considérations haineuses, conviendrait mieux que celui-là sous une
foule de rapports.» Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle
chérit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est
ce sentiment qui la pousse à désirer le mariage autrichien. Ici,
l'auteur s'élève à des considérations pathétiques sur le voeu de
l'opinion bien pensante. «Sa qualité de petite-nièce de la dernière
reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain
avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne
voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la
Providence, et, d'après cette manière de voir, la place que prendrait
cette princesse sur un trône où sa tante fit naufrage, paraîtrait une de
ces compensations que le Ciel prépare dans ses décrets, quand il lui
plaît de réconcilier les époques de sa sévérité avec celles de sa
bienveillance.»
Finalement, en même temps que l'auteur expose tous les motifs politiques
qui militent en faveur de l'Autriche, il met à profit son long séjour à
Vienne pour donner sur la personne même de l'archiduchesse quelques
renseignements précis, les premiers peut-être qui parvinrent à
l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatté, il insiste sur
un point qui doit plaire à Napoléon, à savoir que la jeune princesse,
ayant reçu de la nature une constitution robuste, un physique plutôt
agréable et un esprit moyen, peu développé par une éducation imparfaite,
est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donnée, de
se laisser façonner par une direction intelligente.
«Les qualités personnelles de la princesse Louise, dit-il,
auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majesté? Voilà le seul point
véritablement important. Cette archiduchesse était encore, il y a huit
mois, très mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des
femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernière reine de France
grandit fort tard et grossit beaucoup après son mariage. Elle a, dans un
degré remarquable, l'éclat du teint allemand. Ses traits sont réguliers,
son visage est ovale, ses cheveux entre le châtain clair et le blond,
ses yeux bleus et très beaux, et son regard encore plus beau que ses
yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs très vives, mais d'un
incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un défaut qu'avait eu la
reine de France dans sa jeunesse. Ses épaules sont peu effacées et
semblent annoncer une constitution forte; elle marche très bien; elle a
cependant plus de noblesse que de grâce et s'habille sans goût. On n'a
guère parlé de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que
son éducation, dont sa mère se mêlait beaucoup trop, a été mal faite...
Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort
au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est
d'être d'une famille où la fécondité est presque certaine. On l'a
souvent comparée avec l'impératrice actuelle d'Autriche, et généralement
elle plaisait davantage sous le rapport de la beauté[342].»
[Note 342: Archives nationales, AF, IV, 1675.]
Le mémoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouvé parmi les papiers
de la secrétairerie d'État, où se centralisaient toutes les pièces
transmises à l'Empereur ou émanées de lui-même. Adressé probablement au
duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de
Sa Majesté. Napoléon ne désapprouvait point ces conseils
respectueusement donnés; il laissait écrire, comme il avait laissé
parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les
esprits un mouvement auquel il avait en quelque manière donné
l'impulsion. Toutefois, ce n'était point assez pour lui que de connaître
l'opinion des hautes classes. Il tient à savoir si dans un milieu moins
relevé, mais non moins digne d'attention, les répugnances et les
préventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intérêts
matériels, connaître ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes
d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du
Trésor public de procéder discrètement à cette enquête[343]. Lui-même
met la question à l'ordre du jour de tous les entretiens. En décembre,
il n'a consulté personne pour se décider en faveur de la Russie;
aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels
il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables à l'Autriche,
mais évite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot
prématuré, de dévoiler un avenir que les circonstances laissent
incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle
d'un arbitre souverain, maître absolu de ses décisions, mais désireux de
ne statuer qu'après avoir recueilli tous les éléments qui peuvent
éclairer et former son jugement. En fait, il délibère moins qu'il
n'attend; les yeux fixés sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau
courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou démentir ses soupçons,
que la Russie ait laissé plus clairement lire dans son jeu et se soit
mieux fait connaître.
[Note 343: _Mémoires de Mollien_, III, 122-123.]