Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expédition,
les événements se précipitèrent aux Tuileries, et la crise éclata
d'elle-même, un peu plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé. Pendant le
séjour de Fontainebleau, Joséphine avait pressenti son sort: depuis
lors, sa vie n'était plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir
et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent
l'Empereur, le décident à livrer le fatal secret et avancent le terme
d'une situation intolérable. Le 30 novembre, à la suite d'un dîner
silencieux où l'Empereur n'a élevé la voix qu'une seule fois, il se
retire avec l'Impératrice, et aussitôt survient la scène célèbre qui met
dans cette époque de fer un rappel de sentiments humains, l'écho
déchirant d'une plainte de femme. Napoléon a parlé, et l'arrêt signifié
à Joséphine a paru la frapper mortellement: elle est étendue à terre, en
proie à de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins,
aide à la transporter dans ses appartements, la ramène à la vie, appelle
Hortense auprès d'elle, s'associe à leur douleur; il sait cependant
surmonter son émotion, demeure inexorable, et seuls ses yeux où brillent
des larmes témoignent du combat qui s'est livré dans son âme. Le
lendemain, Joséphine est plus calme; à l'explosion d'une douleur aiguë
succède en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent
que ses forces et sa résistance sont à bout, que sa volonté s'affaisse,
qu'elle va se soumettre sans se résigner, se prêter avec une docilité
passive au rôle prescrit par son mari. Lorsque Eugène arrivera, il la
trouvera prête pour le sacrifice: il n'aura plus qu'à en ménager
l'accomplissement, à convenir avec l'Empereur et l'Impératrice des
dispositions à prendre, des formalités à remplir, et son intervention
achèvera d'assurer à cette grande affaire une terminaison paisible et
digne[258].
[Note 258: _Mémoires du baron de Bausset_, I, 369-374.]
Voyant que le dénouement se précipite, Napoléon sent davantage le besoin
de hâter sa nouvelle union. Il prend alors et définitivement son parti;
avant même d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements
requis, il décide qu'il l'épousera, si l'empereur Alexandre ne la lui
fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations
prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse à
devenir mère et à l'être tout de suite, car la satisfaction de
l'Empereur et de la France ne saurait être retardée d'un instant. Le
divorce en décembre: avant la fin de janvier une autre impératrice, une
souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement
d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que
Napoléon, commandant aux événements, compose et décrète l'avenir. Dans
son extrême impatience, il n'hésite plus à se déclarer tout à fait, à
s'engager vis-à-vis de la Russie, à se fermer tout retour en arrière: il
va permettre à Caulaincourt, sous les deux conditions indiquées, de
formuler une demande en règle, d'insister au besoin, de pousser vivement
et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir à son ambassadeur, non
seulement pour négocier, mais pour conclure.
Quelque urgente que lui paraisse cette démarche irrévocable, il entend
la préparer avec une sollicitude prévoyante, comme il a préparé la
première. À supposer qu'Alexandre n'ait pas accédé d'emblée au voeu
exprimé par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononcée
le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une
sorte de hâte, dans le peu de jours qui lui restent, Napoléon accumule
les séductions à l'adresse de la Russie, prodigue les services, les
surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours
ingénieux, il ne néglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens
et s'élève à des inventions grandioses, procède par attentions délicates
et par déclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par
coups de tonnerre. Kourakine est mieux traité que jamais, et les
distinctions qu'il reçoit sont soigneusement notifiées en Russie: «Il a
sa loge particulière au théâtre des Tuileries, écrit Champagny à
Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de
l'Impératrice ou des reines de préférence à tout ce qui n'est pas roi ou
grand dignitaire.» Puis, c'est une note au _Moniteur_ annonçant
l'emprunt russe, c'est-à-dire une garantie morale accordée par la
France, une invite à souscrire. En même temps, pour proclamer l'amitié
qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napoléon va
choisir une circonstance frappante, mémorable, et élever solennellement
la voix dans le seul jour de l'année «où il parle en public à la
France[259]».
[Note 259: Champagny à Caulaincourt, 28 décembre 1809.]
Tandis qu'aux Tuileries le drame intime poursuivait ses péripéties,
tandis que tout était deuil chez l'Impératrice, attente et agitation
autour du maître, Paris prenait un air de fête. Les édifices se
pavoisaient; les salves de l'artillerie répandaient dans l'air une
solennité, et les rues étaient disposées pour le passage d'un grand
cortège. D'imposantes cérémonies et des réjouissances publiques avaient
été ordonnées pour les 3, 4 et 5 décembre, à l'effet de célébrer à la
fois l'anniversaire du couronnement, la paix avec l'Autriche et le
retour dans sa capitale de l'Empereur et Roi.
Le 3 au matin, Napoléon sort des Tuileries dans la voiture du sacre; son
frère Jérôme est avec lui; le roi de Naples, les princes grands
dignitaires, les ministres, les grands officiers de l'Empire et de la
couronne le précèdent dans de somptueux équipages, et à travers la haie
des troupes, à travers les flots pressés de la multitude, le glorieux
Empereur mène dans Paris cette pompe triomphale. De nouveau,
l'enthousiasme naît à sa vue et les acclamations partent; cependant, que
de contrastes déjà dans ces journées vouées par ordre à l'allégresse!
que d'ombres à cette splendeur! Par une inadvertance de la police, près
de l'un des endroits où le cortège se déploie et où s'opèrent les
cérémonies, la file des équipages est coupée par un convoi de
prisonniers, aux mains liées et au visage de désespérés; et ces
prisonniers sont Français, ce sont des conscrits réfractaires, traînés à
l'armée et au carnage[260]. Mais déjà l'Empereur est à Notre-Dame, où il
entre sous le dais et où retentit le chant du _Te Deum_. De Notre-Dame,
il va au Corps législatif inaugurer la session et prononcer le discours
d'ouverture. Cette séance d'apparat, qui réunit au pied du trône les
députations du Sénat et du Conseil d'État, avec le Corps législatif,
emprunte cette année un lustre particulier à la présence de témoins
augustes; les rois de Saxe et de Wurtemberg sont placés dans une
tribune, avec l'Impératrice, et représentent l'Europe attentive au
langage du maître. Il parle: sa harangue, emphatique et superbe,
respirant l'orgueil et l'enivrement de la force, retrace les merveilles
accomplies au cours de l'année: l'Espagne accablée, «le Léopard fuyant
épouvanté», l'Autriche infidèle à ses serments et promptement châtiée;
il embrasse ensuite d'un rapide coup d'oeil les autres parties du
continent, dépasse les champs de bataille du Danube, les murs écroulés
de Vienne, porte sa pensée jusqu'aux contrées où le grand fleuve mêle
ses eaux à la mer Noire et où finit l'Europe; là, il s'arrête et
prononce ces mots: «Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à
son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de
la Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à
cet empire, mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord
avec ma politique[261].»
[Note 260: Rapport de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
[Note 261: _Corresp._, 16031. Cf. le _Moniteur_ du 4 décembre.]
Ces paroles avaient la valeur d'un acte, et la phrase sur les
Principautés empruntait à de récentes conjonctures une importance
exceptionnelle; elle venait à point pour rétablir en Orient les affaires
fort compromises de la Russie. Pendant tout l'été, l'armée du Danube
avait fait campagne sur les deux rives du fleuve pour arracher à la
Porte la cession des Principautés. Mal conçues, les opérations avaient
été médiocrement heureuses; les dernières nouvelles de Bucharest étaient
même franchement défavorables aux Russes; elles annonçaient que les
troupes du prince Bagration avaient essuyé un sérieux échec et dû lever
le siège de Silistrie. Enhardis par cette tournure inattendue des
événements, les Turcs se montraient plus disposés que jamais à tenir
tête, à défendre l'intégrité de leurs États, à refuser au Tsar la
Moldavie et la Valachie. Jusque-là le pacte dont ces pays avaient fait
l'objet entre les deux empereurs avait été tenu secret: c'était l'une
des conditions que Napoléon avait mises à sa signature. S'il avait
insinué aux Ottomans d'acheter la paix au prix des Principautés, il ne
leur avait jamais révélé qu'il avait pris parti contre eux et sanctionné
d'avance leur dépossession. Il avait voulu, en évitant de les désabuser
trop complètement sur son compte, se conserver quelques droits à leur
fidélité et les éloigner de l'Angleterre. Aujourd'hui, pour mieux servir
la Russie, il dédaigne ces précautions, déchire les voiles; il présente
comme fait acquis l'incorporation des Principautés à l'empire
d'Alexandre et laisse entendre que cette réunion s'est opérée de son
plein et entier assentiment. Dans ce langage de l'Empereur
tout-puissant, les Turcs reconnaîtront l'arrêt du destin; ils cesseront
de s'opposer aux revendications de leur adversaire, approuvées par celui
qui tient entre ses mains le sort des États. En condamnant
définitivement leurs espérances, Napoléon les décourage de combattre,
les oblige à la résignation: c'est prêter aux armées en détresse du Tsar
un concours peut-être décisif que de lui réitérer publiquement le cadeau
des deux provinces.
Cette souveraine opportunité de ses paroles, Napoléon voulut la faire
sentir à qui de droit: il prit soin de souligner lui-même l'attention
qu'il avait eue. Le 9 décembre, il dictait pour Champagny ce billet: «Je
pense qu'il est nécessaire d'expédier un courrier en Russie pour porter
mon discours au Corps législatif. Vous ferez connaître les véritables
nouvelles de la défaite des Russes au duc de Vicence, et vous lui ferez
comprendre que c'est à cause de ces défaites que j'ai cru nécessaire de
parler de la réunion de la Valachie et de la Moldavie à l'empire russe;
qu'ainsi l'Empereur doit voir que je ne biaise pas, et que je fais même
plus que je ne promets.» Il est bon de rappeler aussi, avec tact, que
cette complaisance chez l'empereur des Français est d'autant plus
méritoire que rien ne l'y sollicitait dans la conduite de la Russie.
Napoléon ne compte pas avec ses amis, il ne regarde pas à leur prodiguer
les témoignages de sa bienveillance, alors même qu'il n'en est que
médiocrement payé de retour; mais on aurait tort de croire que les
défaillances de l'amitié russe, au cours de la dernière campagne, lui
aient échappé, et que son coeur n'en ait point souffert. À cet égard,
aucun doute ne doit subsister, et il faut que Caulaincourt trouve moyen
de glisser à Roumiantsof cette propre phrase: «Vous sentez qu'il n'y a
rien dans la conduite passée que l'Empereur n'ait saisi; dans les
affaires d'Autriche, vous avez été sans couleur. Comment l'Empereur
a-t-il agi? Il vous a donné une province qui paye plus que les frais que
vous avez faits pour la guerre, et il déclare tout haut que vous avez
réuni la Finlande, la Moldavie et la Valachie à votre empire[262].»
Caulaincourt placera ces mots «sans aigreur[263]», sans rien ajouter;
c'est une remarque qu'il fera et non un reproche: à l'empereur Alexandre
de comprendre, à lui d'apprécier une conduite si différente de la sienne
et d'en tirer une conclusion qui se dégage d'elle-même. Puisque Napoléon
a fait depuis quelque temps tous les frais de l'alliance, puisque la
Russie s'est laissé sensiblement distancer dans la voie d'offices
réciproques où l'on devait marcher du même pas, c'est à elle qu'il
appartient aujourd'hui de se mettre en règle et d'obliger à son tour;
elle doit en sentir le besoin, en rechercher les moyens. Qu'elle
saisisse donc l'occasion qui lui est offerte de s'acquitter en une fois;
qu'elle accède de bonne grâce, sans délai, sans réticences, à cette
demande en mariage qui va se produire, qui suivra dans les vingt-quatre
heures l'envoi du discours et que les circonstances ne permettent plus
de retarder.
[Note 262: _Corresp._, 16035.]
[Note 263: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]
Effectivement, à l'heure où Napoléon traçait à son ambassadeur la leçon
que l'on vient de lire, le prince Eugène entrait dans Paris. Dès son
arrivée, il voit l'Empereur, il voit sa mère: après avoir tout d'abord,
dans un élan de fierté, professé pour lui-même et recommandé aux siens
un désintéressement absolu, il cède aux volontés bienveillantes de son
beau-père; il conseille à sa mère de se sacrifier au bien public, de
s'éloigner du trône, en acceptant les compensations offertes, en
laissant la situation de ses enfants intacte et grandie. Tout se dispose
à cette solution, et le 15 décembre est la date choisie pour le prononcé
officiel du divorce, par voie de sénatus-consulte.
Cinq jours seulement vont s'écouler avant ce grand acte; ils seront
utilement employés. Le 12, Champagny fait partir pour la Russie le texte
du discours au Corps législatif, avec le commentaire fourni par
l'Empereur. Au même moment, le roi de Saxe quitte Paris, laissant la
cour de France à ce recueillement qui précède la mise à effet des
grandes et douloureuses résolutions. Napoléon tient néanmoins à remplir
jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité: il rejoint le Roi à la
première étape de sa route et achève la journée avec lui à Grosbois,
chez le prince de Wagram et de Neufchâtel; dans cette royale résidence,
il y a chasse, représentation théâtrale, illumination des jardins, et
l'Empereur, toujours habile à se faire des circonstances un moyen, a
voulu que le prince Kourakine fût le seul des ministres étrangers convié
à ces fêtes; il le met une fois de plus hors de pair et le traite déjà
en ambassadeur de famille[264]. Le lendemain 13, rentré aux Tuileries,
il mande Champagny et lui fait écrire sous ses yeux, à Caulaincourt, la
lettre suivante; c'est le ministre qui tient la plume, c'est l'Empereur
qui la dirige:
[Note 264: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1810.]
«Monsieur l'ambassadeur, je vous ai fait connaître les projets de
l'Empereur par ma lettre chiffrée de novembre.
«Depuis ce temps, le vice-roi est arrivé; l'Impératrice, convaincue de
la grandeur des circonstances et de l'urgent besoin de l'État, a été la
première à faciliter le divorce. Tout me porte donc à penser que
vendredi prochain un sénatus-consulte prononcera la dissolution du
mariage de l'Empereur, par consentement mutuel. L'Impératrice conserve
son rang, son titre, et un douaire convenable. Placé sur les lieux comme
vous l'êtes, Monsieur, l'Empereur s'en rapporte absolument à vous sur ce
qu'il convient de faire. Vous devez donc agir d'après ces trois données
positives:
«1° Que l'Empereur préfère, si vous n'avez pas d'objection qui puisse
faire changer son opinion, la soeur de l'empereur de Russie d'abord;
«2° Que l'on calcule ici les moments, parce que, tout cela étant une
affaire de politique, l'Empereur a hâte d'assurer ses grands intérêts
par des enfants;
«3° Qu'on n'attache aucune espèce d'importance aux conditions, même à
celles de la religion.
«Vous avez donc en ce moment toute la latitude nécessaire pour vous
conduire avec la prudence qu'exige la circonstance, et pour avancer,
s'il y a lieu, sans plus de retardement. Il serait donc très fâcheux que
la réponse que vous ferez à cette lettre nous laissât dans
l'incertitude, et soit que cette affaire dût manquer par le résultat des
renseignements que vous aurez acquis et sur lesquels l'Empereur s'en
rapporte à vous, soit qu'elle dût manquer par des refus de volonté de la
part de la cour de Russie, le principal est que, s'il y a lieu, on
puisse aller en avant. Dans toutes vos combinaisons, partez du principe
que ce sont des enfants qu'on veut. Expliquez-vous donc, agissez donc en
conséquence de la présente lettre qui a été dictée par l'Empereur. Sa
Majesté s'en rapporte absolument à vous, connaissant votre tact et votre
attachement à sa personne.
«Le colonel Gorgoly[265] sera expédié lundi, jour auquel les pièces
seront dans le _Moniteur_. L'Empereur désire savoir absolument avant la
fin de janvier à quoi s'en tenir.»
[Note 265: Officier russe, envoyé à Paris pour porter des dépêches
diplomatiques.]
On remarquera les termes formels et péremptoires de cette lettre. Pourvu
que la Russie se décide promptement et ne le fasse pas attendre,
Napoléon est prêt à subir toutes les conditions qu'il plaira à cette
cour de lui imposer; il passe sur la différence de culte, et, à ce
moment, la question religieuse n'existe pas à ses yeux. Sa seule réserve
porte sur la princesse elle-même et son degré de formation, et encore se
refuse-t-il à cet égard tout pouvoir d'appréciation. C'est à
Caulaincourt, guidé par son tact et son zèle, qu'il appartiendra de
s'éclairer, de consulter et de statuer; l'ambassadeur reçoit procuration
pour marier son maître, sous sa responsabilité.
La lettre partie, Napoléon l'appuya le lendemain d'un suprême
témoignage. Après avoir ratifié les conquêtes orientales d'Alexandre, il
veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant à
nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicité dont il est
entouré, il déclarera à la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de répéter
à la Russie, ce qu'il s'est offert à lui dire par traité, à savoir qu'il
ne songe nullement à restaurer la Pologne.
Le 13 décembre, le Corps législatif était en séance; le ministre de
l'intérieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la
situation de l'Empire: il y récapitulait les faits accomplis depuis la
dernière session tant à l'extérieur qu'au dedans, et un passage portait
interprétation officielle du traité de Vienne, en ce qui concernait les
remaniements opérés dans le bassin de la Vistule: «Le duché de Varsovie,
disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile
à l'Empereur de réunir à cet État la Galicie tout entière, mais il n'a
rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur
de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entière, est
restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le
rétablissement de la Pologne[266].» Il était impossible d'exprimer
davantage que l'agrandissement accordé à l'État varsovien avait eu un
caractère tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se
reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duché un terme et non un
point de départ, que les autres parties de la Pologne devaient se garder
d'espérances téméraires. L'exposé du ministre, succédant de trois jours
à l'envoi de l'allocution impériale, est destiné à en redoubler et à en
prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hésitations
d'Alexandre, qui aura reçu dans l'intervalle des paroles définitives au
sujet du mariage. Napoléon glisse sa demande entre deux bienfaits,
épuisant tous les moyens d'en assurer le succès.
[Note 266: _Moniteur_ du 14 décembre 1810.]
Malgré le caractère confidentiel des deux démarches matrimoniales,
malgré le mystère dont elles furent entourées, la décision prise par
l'Empereur transpira rapidement. Trop de témoignages publics
l'annonçaient pour qu'il fût possible d'en douter; la nouvelle du
mariage russe se répandit à la cour, à Paris, dans l'Empire: il en fut
parlé dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans
surprise, elle n'y vit que la continuation du système inauguré à Tilsit;
depuis les rumeurs répandues en 1807 et 1808, elle s'était habituée à
l'idée d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se
partageaient la souveraineté de l'univers: ce serait, disait-on, le
mariage de Byzance avec Rome, les noces «de Charlemagne et
d'Irène[267]». Au reste, recommandant le secret, Napoléon l'observait
mal; il parla devant son entourage; il dit un jour à Savary, en faisant
allusion au mariage, «que cet événement amènerait sans doute l'empereur
Alexandre à Paris[268]», et ces mots dévoilent toutes les perspectives
qui s'ouvraient à son imagination.
[Note 267: Lettres interceptées. Archives nationales, AF, IV, 1691.]
[Note 268: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 276.]
Attirer Alexandre à Paris avait été de tout temps l'un de ses voeux. À
Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru
sourire à son allié. S'il avait évité dans les mois suivants de
renouveler son invitation, c'était qu'il voulait échapper à une reprise
de conversation sur la Turquie et s'épargner des engagements fermes. À
Erfurt, les deux empereurs avaient parlé de se revoir, et depuis lors,
malgré sa ferveur décroissante, Alexandre continuait à subir
l'attraction de Paris: il avait dit tout récemment à Caulaincourt: «Je
voudrais aller le plus tôt possible à Paris, c'est là que je veux de
nouveau cimenter l'alliance, c'est là qu'il faut préparer de nouvelles
armes contre l'Angleterre[269].» Le mariage fournirait une occasion de
lui rappeler ses engagements et de l'amener à réaliser son rêve.
[Note 269: Caulaincourt à Champagny, 14 septembre 1809.]
À Paris, Napoléon lui apparaîtrait plus grand, plus fort, plus pacifique
aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins
conquérant et plus chef d'empire; se montrant à son hôte au milieu des
institutions qui étaient son oeuvre et sa gloire, il l'environnerait
d'enchantements, et le tenant à nouveau, l'étonnant, le maîtrisant,
réussirait peut-être à lui rendre la foi et à lui suggérer la confiance.
Assurément, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre
pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et
définitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il
résultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet
moral, la plus imposante de ces démonstrations par lesquelles Napoléon
s'efforce de perpétuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec
la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il
donne au monde: c'est une succession de prestiges périodiquement
renouvelés, afin de tenir nos sujets dans l'obéissance et nos ennemis
dans la crainte. Avec un art inépuisable, Napoléon sait varier le cadre
et la scène de ces représentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de
théâtre inattendu, le combat rompu pour faire place à l'alliance, les
deux adversaires jetant leur épée pour se jurer d'être amis et de ne
plus haïr que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision évoquée d'une
entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus
tard encore, c'est Erfurt avec son assemblée de souverains, avec ses
pompes mondaines, c'est Napoléon s'associant Alexandre pour tenir sa
cour plénière de rois et de grands vassaux. Paris après Erfurt, après
Tilsit, ravivera des souvenirs déjà lointains et une impression qui
s'efface: la venue d'Alexandre à travers l'Europe pour conduire et
remettre à Napoléon une fille de tsar, apparaîtra comme un hommage
décisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant
la Russie et ses inépuisables réserves prêtes à s'unir pour leur perte à
toutes les forces disciplinées de l'Occident, en manifestant contre eux
«l'alliance de cent millions d'hommes[270]».
[Note 270: _Corresp._, 14413.]