Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême
mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette
impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie
contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de
Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt
sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez
Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de
préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à
épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en
mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince
Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour
de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves
concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon
consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité
des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre
aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se
décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à
Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met
en oeuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les
Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la
tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage
concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon
s'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de
l'alliance[238].
[Note 238: Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru
dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.]
I
Le 27 octobre, Caulaincourt reçut le texte du traité de Vienne; il avait
à le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate
commission. «Je me rendis, écrit-il dans son rapport, chez l'Empereur,
qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en
entrant si c'était le traité. Je répondis en le lui remettant et
m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre
Majesté par sa dépêche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire
le traité. Il le lut sans proférer un seul mot, mais non sans montrer
qu'il n'en était pas satisfait. Après, il garda assez longtemps le
silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il était mal récompensé de sa
loyauté et surtout d'avoir remis ses intérêts à Votre Majesté et de
l'avoir secondée comme il l'avait fait dans la négociation. Je voulus
répondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur
m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre
chose. Il prit sur son bureau le jugement du général Gortschakof (ce
général venait d'être cassé pour sa conduite suspecte pendant la
campagne et par manière de satisfaction à la France) et me dit que je
voyais par la date de l'ordre de l'armée qui le contenait, qu'il y avait
longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait
cela que pour moi et comme une suite de notre dernière conversation.
Ensuite l'Empereur me parla de choses indifférentes et me
congédia[239].»
Les jours suivants, l'ambassadeur fut reçu comme à l'ordinaire,
familièrement, à toute heure, mais l'accueil n'était plus le même.
L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares
allusions à la politique: parfois un mot amer, jeté dans la
conversation, témoignait combien la blessure faite à son amour-propre,
au sentiment de sa dignité et de ses intérêts, était profonde et
cuisante; il dit un jour que les négociateurs de Vienne avaient pris
exactement le contre-pied de ses indications[240]. L'ambassadeur lui
parlait-il de mesures propres à le tranquilliser, il déclarait, sur un
ton d'impatience, que l'empereur Napoléon devait connaître ses justes
désirs, qu'il était temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier
Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait consterné, et la société
tempêtait.
[Note 239: Rapport n° 58 de Caulaincourt, octobre 1809.]
[Note 240: Rapport n° 59, novembre 1809.]
La lettre de Champagny à Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la
Pologne du présent et de l'avenir, arriva dix jours après la réception
du traité; c'était un peu tard pour réparer l'effet produit: le coup
était porté. Néanmoins, Alexandre fut très frappé des termes absolus et
catégoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil
langage. Il y trouva, suivant son expression, «quelque chose dans
l'esprit de l'alliance[241]», et en éprouva un sérieux réconfort.
[Note 241: Rapport n° 60 de Caulaincourt, novembre 1809.]
Ces garanties qui lui étaient si positivement offertes, il se déclara
prêt à les accepter, pourvu qu'elles lui fussent conférées sous une
forme strictement obligatoire pour la France: entre Napoléon et lui, il
ne croyait plus à la valeur des paroles et exigeait une signature. Il
parla d'abord d'assurances par écrit, puis, s'enhardissant et précisant
mieux sa pensée, demanda un traité, un pacte en bonne forme. L'empereur
Napoléon y prendrait l'engagement de ne jamais rétablir la Pologne; à
cette clause s'ajouterait la garantie de l'état de possession résultant
des partages, sans préjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce
contrat passé, Alexandre consentirait à oublier ses griefs; délivrée de
l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance
reprendrait son cours majestueux et paisible. À l'aspect de ces
consolantes perspectives, le front du Tsar se rassérénait, la paix
semblait rentrer dans son âme, mais il revenait toujours à son traité,
le demandait tel qu'il l'avait conçu, et à la gravité significative que
prenait alors son langage, à sa manière de peser sur chaque phrase, sur
chaque mot, on sentait qu'il énonçait des conditions irrévocables et
qu'il articulait l'_ultimatum_ de son amitié[242].
[Note 242: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le
ministre, octobre-novembre 1809.]
Quant à Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que,
dans les journées qui avaient suivi son retour et précédé l'arrivée du
traité de Vienne, il n'avait point imité la réserve ni paru partager
l'embarras pudique de son maître. Abordant résolument la question de
Galicie, à l'heure même où Napoléon la tranchait à Vienne, il avait
présenté un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France
avait méconnu des voeux qu'il n'avait éprouvé aucun scrupule à exprimer,
il se jugeait un droit personnel à obtenir une réparation et la
réclamait âprement. Depuis qu'il avait complété l'unité territoriale de
l'empire en mettant la dernière main à l'acquisition de la Finlande,
l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa préoccupation
exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait à
toute force débarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de
Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant,
mais il en subordonnait le maintien à une grande mesure par laquelle
Napoléon découragerait les espérances des Varsoviens et glacerait leur
enthousiasme; c'était à la France, qui avait fait le mal, à y porter
remède, à réprimer une effervescence qu'elle avait laissée naître et se
propager: «Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut
les dégriser[243].»
Au reste, ajoutait-il, à supposer que l'empereur Alexandre se résignât à
fermer les yeux sur le péril extérieur qui menaçait ses États, la
fermentation croissante à l'intérieur ne lui permettrait point cet excès
de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement était trop vif,
trop universel, et avait pris des proportions trop inquiétantes pour que
quelques paroles tombées de haut, accompagnées même de rigueurs, pussent
imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la
confiance ne se décrète point par ukase, et l'empereur Alexandre ne
saurait désormais, sans s'exposer à de graves périls, différer la
satisfaction à laquelle prétendaient ses sujets. C'est à tort, disait
alors Roumiantsof sur un ton d'épanchement, que l'on suppose à
l'autocrate la pleine et parfaite indépendance de ses décisions;
illimité en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion
mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en résulte
pour la Russie une forme de gouvernement très particulière: c'est le
despotisme tempéré par les salons. Ce régime n'est point nouveau; il
fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel à sa mémoire et
à sa vieille expérience, citait des faits, des exemples, propres à nous
faire mieux connaître et comprendre la Russie: «L'empereur Napoléon,
disait-il, et en général tout le monde chez vous se trompe sur ce
pays-ci. On ne le connaît pas bien. On croit que l'Empereur gouverne
despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du
moins pour décider de tout. L'empereur Napoléon me l'a souvent dit en
parlant des bavardages, de l'espèce d'opposition qui se manifestait ici.
Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe...
L'impératrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait
toutes les opinions; elle ménageait jusqu'à l'esprit d'opposition de
quelques vieilles femmes: c'est elle-même qui me l'a dit[244].» De ces
souvenirs évoqués à propos, de toutes ces considérations, Roumiantsof
tirait argument pour réclamer un acte immédiat, un traité propre à
calmer les esprits, à venir en aide aux intentions loyales et
conciliantes du gouvernement, en un mot à _nationaliser_ l'alliance.
[Note 243: Champagny à Caulaincourt, 22 octobre 1809.]
[Note 244: Caulaincourt à Champagny, 30 octobre 1809.]
Caulaincourt n'osa obtempérer sur-le-champ à ces réquisitions. Il
s'était entendu accuser tant de fois d'être trop Russe qu'il craignait,
s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir à nouveau
ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et
osciller si souvent la politique impériale qu'il avait peine à la suivre
dans ses sinuosités. Au début de la guerre, lorsqu'il s'agissait
d'entraîner nos alliés dans la lutte, Napoléon lui avait permis de
prendre des engagements fermes: plus tard, après les premières
déceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'éloigner et s'isoler
de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement
froissé cette puissance, il se montrait disposé à lui complaire. Ces
mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez
l'ambassadeur un trouble et un désarroi qui paralysaient son bon
vouloir. Au lieu d'accéder aux exigences croissantes de la Russie, il se
borna à les enregistrer et à en instruire successivement sa cour. Avant
d'admettre le principe d'une assurance par écrit et à plus forte raison
d'un traité, il sollicita, par deux courriers, des ordres précis: vu
l'énormité des distances, c'était retarder d'au moins six semaines la
satisfaction d'Alexandre.
Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs
et ne répondaient plus aux dispositions présentes de l'Empereur. Si
Caulaincourt, au lieu d'être réduit à des instructions déconcertantes
par leur variété, parfois contradictoires, dont le lien lui échappait,
eût été mieux à même d'observer le travail qui s'opérait dans l'esprit
du maître, de suivre dans tous ses détours une volonté souvent ondoyante
et toujours complexe, il eût reconnu que le désir d'apaiser et de
contenter la Russie était actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il
dominait son esprit et ne s'arrêtait pas aux formes dans lesquelles la
satisfaction serait donnée. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais
par un don de territoire et s'être assuré de leur fidélité, Napoléon est
tout entier maintenant à la contre-partie de cette oeuvre et s'est
retourné délibérément vers la Russie, les mains pleines de concessions;
après s'être à tout hasard prémuni contre une défection d'Alexandre, il
renonce moins que jamais à la prévenir. Se sentant plus isolé à mesure
qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilité de prolonger
un accord qui le garantira contre les révoltes de l'Europe, tandis qu'il
reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre
l'Angleterre. Même, non content de neutraliser la Russie, il revient peu
à peu à l'espoir de se la rattacher plus complètement, de provoquer un
renouveau d'intimité et de confiance, et cette idée de faire refleurir
l'alliance s'associe en lui à un projet brusquement conçu, d'ordre
intime et public à la fois, intéressant les plus hautes conceptions de
sa politique et touchant aux fibres les plus délicates de son
amour-propre. L'amitié d'Alexandre lui est redevenue particulièrement
nécessaire, parce qu'il s'est résolu au divorce et qu'il pense avoir
besoin de la Russie pour donner une impératrice à la France.
Après Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus impérieusement
le désir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux
trophées présentés à ses peuples un gage d'avenir, une espérance de
stabilité. Au lendemain d'une épreuve où la France avait craint pour sa
vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus nécessaire d'assurer la
pérennité de son oeuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans
une lignée directe. À la fin de 1807, il y avait eu chez lui velléité de
divorcer: en 1809, il y eut volonté arrêtée, détermination prise, et
lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette
résolution, qui déchirait son coeur tout en ouvrant à son orgueil une
carrière nouvelle.
Décidé à rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas
immédiatement publier et réaliser son projet. Souffrant du mal qu'il
ferait à Joséphine, cherchant un moyen de l'avertir et désireux de la
ménager, il passait par de douloureuses anxiétés qui lui faisaient
rechercher le calme et le recueillement. À son retour d'Allemagne, au
lieu de rentrer à Paris et de se montrer en triomphateur à ses peuples,
il s'arrête à Fontainebleau. Là, il n'admet auprès de lui que ses
ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les
réceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de
l'appareil souverain: son intention est «de vivre comme à la
campagne[245]», partageant son temps entre le travail et la chasse. Il
mande aussi l'Impératrice, mais la traite avec une froideur
inaccoutumée; en suspendant l'intimité alors que le lieu et les
circonstances semblent la favoriser, il voudrait préparer Joséphine à
comprendre, à s'incliner devant l'inévitable, à s'immoler elle-même, à
descendre spontanément du trône pour occuper, dans la hiérarchie des
princesses, le premier rang après l'impératrice régnante. C'est là le
but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques
semaines de patience et de discrets efforts sont nécessaires.
[Note 245: Champagny à Caulaincourt, 7 novembre 1810.]
Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et
se pourvoir à l'avance. Dans sa pensée, si le lien qui l'unissait à
Joséphine devait être dénoué plutôt que tranché, si la rupture devait
être prudemment amenée, le second mariage devait suivre sur-le-champ, à
la façon d'un soudain coup de théâtre. Pour mieux gouverner
l'imagination des hommes, Napoléon jugeait indispensable de ne jamais la
laisser se troubler et s'égarer dans l'attente prolongée de grands
événements. Dès qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui
présentait tout acquis, irrévocables et magnifiques; il ne la tirait de
son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'était en tout sa
manière que de procéder par surprises, par éblouissements, d'étonner les
esprits et de stupéfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux
impératrices la transition fût brusque, à peine sensible, qu'aux yeux de
la France et du monde une princesse de sang royal apparût immédiatement
à ses côtés dans la place que le départ de Joséphine laisserait vacante.
Auprès de Joséphine, il pensait à celle qu'il appellerait à la
remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse
apte à partager son trône, à lui donner un fils, et ses préférences se
portèrent sur la grande-duchesse Anne, soeur d'Alexandre.
Ce choix était naturel, légitime, presque forcé. Il répondait d'abord au
désir de célérité qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de
cette affaire. Entre Napoléon et Alexandre, la question n'était point
nouvelle, puisqu'à Erfurt, dans un épanchement ménagé par Talleyrand,
les deux empereurs avaient parlé mariage et prononcé le nom de la plus
jeune fille de Paul Ier. À cette époque, Anne Pavlovna sortait à peine
de l'enfance; il ne pouvait être question de son établissement qu'à
titre de projet caressé pour l'avenir[246]. Depuis, treize mois
s'étaient écoulés: la grande-duchesse achevait sa quinzième année; on
avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait
atteint l'âge de la puberté et du mariage; son extrême jeunesse, qui
restait un inconvénient, ne semblait plus un empêchement, et il
paraissait naturel qu'on relevât de notre côté l'insinuation faite par
son frère; après ce préliminaire, une demande ne surprendrait pas à
Pétersbourg; sur ce terrain déjà préparé, il semblait que tout irait
plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Même, il y avait pour
Napoléon--c'est lui qui en fit l'aveu--«un engagement de tacite
honnêteté[247]» à ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris
et poussé à fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait à ce devoir
de convenance, à cette obligation de l'amitié, il risquerait de porter à
l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un
légitime sujet de mécontentement et de peine.
[Note 246: Voy. t. I, p. 470 à 473.]
[Note 247: _Corresp._, 16210.]
Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait à la former, aurait
pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant
aux deux monarques la sincérité de leurs sentiments respectifs.
Alexandre y trouverait la preuve que Napoléon demeurait inébranlable
dans ses sympathies et ses préférences. De son côté, Napoléon
obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement réclamé de la
Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait ménagé les
protestations et les assurances; il nous en avait comblés, accablés:
aujourd'hui encore, il affirmait que son coeur n'était point changé; à
l'entendre, il admirait toujours Napoléon et voulait l'aimer; lors même
qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de
l'amitié méconnue plutôt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant,
chaque fois qu'il s'était agi pour lui de se montrer par des actes, il
s'était aussitôt récusé et dérobé. Pendant la guerre d'Autriche, il
avait prodigué ses voeux, ses encouragements, ses congratulations, et
refusé ses armées. Ce témoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de
nous donner, le don de sa soeur peut le remplacer; par cette marque
publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaîner sa
foi, de se lier ostensiblement à l'Empereur, de se compromettre et de
s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napoléon voit un
dernier moyen de l'éprouver, de vérifier la droiture de ses intentions,
et il se résout à tenter cette suprême expérience.
Désirant qu'elle réussisse, il ne la risquera qu'après avoir mis de son
côté toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif
fondé de refus ou de réticence, il consent à le délivrer de toute
crainte, et c'est sans doute à cette pensée, conçue et exprimée par lui
au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes étonnamment
positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au
chancelier. Après son retour, Napoléon se cherche d'autres moyens de
séduction; il croit les trouver d'abord dans un système soutenu de menus
soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient
suivi les effusions de Tilsit, il ne s'était montré aussi coulant, aussi
attentionné, et avec un art minutieux, avec ce mélange de dignité et de
grâce qu'il sait employer à propos, il commence de faire sa cour à la
Russie.
D'abord, l'ambassadeur du Tsar à Paris, le prince Kourakine, redevient
l'objet de toutes les préférences. Quelque peu d'importance qu'offrît
par lui-même ce ministre, il représentait la personne de son maître, et
toute politesse qui lui serait faite irait à l'adresse d'Alexandre.
Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait à Pétersbourg de
quelque crédit mondain; «il écrit, mandait Caulaincourt, au moins une
fois la semaine à l'Impératrice mère et à quatre ou cinq vieilles dames
qui sont à la tête de la société[248].» Napoléon trouve donc avantage à
ce que Kourakine soit caressé, choyé, mis dans nos intérêts. Désormais
l'Excellence russe reçoit au ministère des relations extérieures un
accueil particulièrement empressé: le nouveau duc de Cadore (M. de
Champagny venait de recevoir ce titre) écoute sans sourciller ses
fastidieuses dissertations, reçoit avec bienveillance ses requêtes, et
la liste en est longue, car le prince «protège beaucoup, multiplie les
demandes particulières, et réclame toujours au nom de l'alliance et de
l'amitié de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire
que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif[249]». Si
importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de
ses désirs, et il faut des raisons d'État pour qu'une demande formulée
par lui ne soit point accueillie d'emblée.
[Note 248: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]
Tant d'affabilité, il est vrai, ne réussissait qu'imparfaitement à le
satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait
manquer à son bonheur. Il avait cru que l'arrivée de l'Empereur à
Fontainebleau rouvrirait la série des réceptions et des fêtes, que Sa
Majesté n'aurait rien de plus pressé que de le mander auprès d'elle, que
cet appel lui fournirait occasion de déployer tout son faste. Pour la
circonstance, il avait renouvelé sa garde-robe, s'était commandé des
habits magnifiques, avait tiré de son écrin ses plus précieux joyaux, et
son secret espoir, avoué à son entourage, était d'éclipser
l'archichancelier Cambacérès, dont la somptuosité proverbiale excitait
sa jalousie[250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment
souhaitée, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps
le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience sénile, Napoléon
le fit venir à Fontainebleau avant tous ses collègues; là, avec
ostentation, il lui reconnut les prérogatives diverses de son rang, le
combla de toutes les distinctions propres à faire époque dans la vie
d'un vieux diplomate.
[Note 250: Rapport de police du 8 novembre 1809. «Son Excellence le
prince Kourakine, dès qu'il a su le retour prochain de l'empereur de
Vienne, a préparé ses équipages et des habits magnifiques qu'il a fait
venir de Lyon. Il a fait établir en diamants sa grande croix de la
Légion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle
effacerait celle de M. l'archichancelier.» Archives nationales, F7,
3721.]
En de plus importantes matières, même préoccupation de plaire. Alexandre
avait exprimé dès longtemps le voeu que des ingénieurs français fussent
mis à sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type
perfectionné. Napoléon consentit à leur envoi, malgré sa répugnance à
faire l'éducation militaire d'un peuple étranger. Il allait jusqu'aux
services d'argent, se montrait disposé à venir en aide aux finances
obérées de la Russie. Le gouvernement de Pétersbourg désirait toujours
émettre un emprunt sur la place de Paris. Dès que Napoléon sut combien
le Tsar et son ministre prenaient à coeur cette opération, il accorda
sur-le-champ les autorisations nécessaires et chargea son ministre des
finances d'en aviser, par lettre spéciale, les banquiers chargés de
l'émission: il verrait avec plaisir que les capitaux français, hésitant
à s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent à la
disposition de son futur beau-frère, et que, si le mariage devait
s'accomplir, un prêt de «trente à cinquante millions» figurât dans la
corbeille[251].
[Note 251: Champagny à Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 décembre
1809.]
Enfin, revenant à la question de Pologne, reconnaissant en elle
l'obstacle principal ou plutôt unique à la parfaite intelligence des
deux cours, il aspire plus que jamais à l'écarter, à la supprimer de
leurs rapports. Quelque péremptoires que soient les assurances contenues
dans la lettre de Champagny, il éprouve le besoin de les réitérer, sans
savoir qu'il se trouvera bientôt dans la nécessité de les préciser. Le 7
novembre, le ministre écrit à l'ambassadeur; ignorant qu'à cette date le
Tsar réclame un traité et que Caulaincourt en ajourne la signature, il
n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties à
fournir, mais transmet le consentement anticipé de l'Empereur à tout ce
que pourra exiger la Russie. «Répétez, dit-il, que nous sommes disposés
à faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France à
l'alliance de la Russie.» C'est par cette facilité progressive, par ces
complaisances graduées, que Napoléon préparait les voies à la démarche
résolue dans le secret de sa pensée. Les précautions dont il l'entoure
prouvent surabondamment sa sincérité, son désir d'être agréé, son
intention de plus en plus ferme d'épouser la soeur d'Alexandre. Au
lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage
risquerait trop à se produire isolément; elle ne doit se présenter
qu'accompagnée, sous escorte de douces paroles et de bons procédés.
Napoléon tient à l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales,
condescendantes, gracieuses, destinées à en faciliter le succès et à
concourir au même but, c'est-à-dire à resserrer l'entente et surtout à
l'affirmer avec éclat aux yeux de l'univers.
Ayant tout disposé en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer
l'affaire? Quelques soins qu'il se donnât pour se faire bien venir de la
Russie, une difficulté restait à prévoir: Alexandre l'avait indiquée à
Erfurt, sans suggérer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille,
avait-il dit, était le plus cher de ses voeux, ce n'était pas à lui-même,
c'était à sa mère qu'il appartenait d'en décider; l'Impératrice
douairière avait conservé toute autorité sur ses filles et les mariait à
son gré; la volonté du tsar défunt, consignée dans un acte solennel,
avait opéré au profit de sa veuve ce démembrement de la souveraineté.
Depuis l'entrevue, Alexandre s'était-il essayé à abolir ou à restreindre
les prérogatives si bénévolement reconnues à sa mère? C'était là un
point que Caulaincourt s'était attaché spontanément à éclaircir. Mêlé
aux conversations d'Erfurt, désirant le mariage, espérant en faire le
couronnement d'une politique qui lui était chère, il n'avait jamais
perdu de vue ce grand objet, bien que Napoléon et Alexandre ne lui en
eussent plus touché mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses
entretiens; sans agir, il s'était cru autorisé à observer, et ses yeux
étaient restés constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar
et sa mère. Or, il avait vu cette princesse, à côté de son fils chef
d'État, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les
circonstances. Au jour des fiançailles entre la grande-duchesse
Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait présidé la cérémonie; dans
la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la
cour et le corps diplomatique, elle était montée seule sur l'estrade
recouverte de pourpre où se tenaient les futurs époux; elle avait uni
leurs mains et reçu leurs hommages: «La première marque de respect de la
fille, écrivait l'ambassadeur, a toujours été pour la mère[252].» Le
rôle dévolu à celle-ci ne dérogeait pas, il est vrai, à la coutume
russe, mais Caulaincourt avait remarqué en même temps le soin extrême de
l'Empereur à s'effacer, à ne figurer qu'en simple qualité de spectateur
et de témoin, «comme ferait un particulier». Il n'était sorti de sa
réserve que pour rendre à sa mère les témoignages d'une déférence
raffinée[253].
[Note 252: _On dit et Nouvelles de Pétersbourg_, 17 janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]
[Note 253: _Id._: «On a remarqué avec étonnement que l'Empereur ait
poussé aux fiançailles le respect filial au point de quitter sa place
pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mère y avait posés,
pendant qu'elle était à l'autel fiançant sa fille et son futur gendre.
Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main
et lui présenta ses gants, que l'Impératrice régnante, qui était près de
sa belle-mère, ne lui avait pas offert de prendre.»]
Depuis, affectant de renoncer à toute influence politique, Marie
Féodorovna continuait de gouverner l'intérieur de la famille et
s'attribuait avec une vigilance jalouse ce département. Elle se montrait
peu à Pétersbourg, vivait toute l'année à Gatchina, afin, disait-elle,
de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de
surveiller leur éducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation
était de pourvoir à l'établissement de sa dernière fille. Dans ce but,
elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les
capitales; il y avait toujours quelque part une négociation entamée en
son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation
toute spéciale était reconnue et acceptée: les prétendants faisaient
parvenir directement leur demande à l'impératrice Marie: c'était la
marche accoutumée, normale, et Caulaincourt s'était fait un devoir d'en
instruire son maître, par une lettre écrite le 4 février 1809 et restée
sans réponse:
«La première démarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle,
s'adressent à la mère[254].»
[Note 254: Archives nationales, AF, IV, 1698.]
Napoléon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie;
qu'avait-il à compter avec la volonté d'une femme, à incliner devant
elle la raison d'État! D'ailleurs, il tenait pour impossible
qu'Alexandre, maître dans l'empire, ne le fût point dans sa famille; ce
dédoublement des pouvoirs répugnait à la conception qu'il se faisait de
l'autorité; il n'y croyait guère, et si le Tsar lui opposait les
résistances d'une mère, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait
qu'un prétexte. En Russie, il ne connaît que l'ami et l'allié de Tilsit;
il ne veut avoir affaire qu'à lui: après avoir mis tout en oeuvre pour le
reconquérir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est à lui
seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre
d'une réponse discourtoise.
Il ne tarda pas à s'ouvrir au delà du milieu de novembre. Le séjour de
Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avancé la question
du divorce, ni ménagé les dispositions de Joséphine; il avait été
interrompu par l'arrivée à Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus
pour féliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler,
avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur déférente
fidélité. Napoléon les avait invités à venir, mais l'empressement avec
lequel ils avaient répondu à cet appel dérangeait ses plans, en
l'arrachant prématurément à sa retraite. Pour recevoir ses hôtes avec
plus de faste et de dignité, il est obligé de quitter sa résidence
d'automne; le 15, laissant l'Impératrice revenir isolément, il rentre à
Paris seul, à cheval, au milieu d'un appareil guerrier, à la tête d'une
escorte toute militaire, en chef d'armée plus qu'en monarque. C'est
seulement le lendemain et le surlendemain que, réinstallé aux Tuileries,
il reçoit les corps constitués, donne des audiences, tient conseil des
ministres et fait l'empereur[255]. En même temps, les cercles de cour,
les grandes réceptions, les représentations au théâtre du château
commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains,
ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou
s'annoncent; Paris redevient «le séjour des rois[256]», s'emplit d'hôtes
princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un
aspect de gaieté, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit
importun des fêtes que Napoléon doit engager les actions diverses qui le
mèneront à ses fins, imposer la résignation à Joséphine, préparer la
rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la
Russie. Pour parler à l'Impératrice, il attend encore: le prince Eugène,
mandé en hâte de sa vice-royauté d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa
présence paraît indispensable pour apaiser et consoler sa mère à l'heure
des déchirements suprêmes. Mais déjà, le 22 novembre, l'Empereur faisait
écrire à Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait
minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilité
du secret: elle était conçue en ces termes:
[Note 255: Champagny à Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le
_Moniteur_ du 14.]
[Note 256: Champagny à Caulaincourt, 31 mars 1810.]
«Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis
longtemps auprès de l'Empereur par les hommes les plus attachés à sa
personne et aux grands intérêts de la dynastie. Ces démarches ont été
longtemps infructueuses; cependant, tout me porte à penser qu'après
avoir mûrement réfléchi sur la situation de la France et de sa famille,
l'Empereur va enfin se décider à divorcer. Sa Majesté s'en est ouverte à
moi seul, ce qu'elle a été obligée de faire pour m'ordonner de vous
écrire la présente lettre que j'ai chiffrée moi-même.
«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de
l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parlé à l'Empereur et lui avoir
dit que la princesse Anne, sa soeur, était à sa disposition. L'Empereur
veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec
l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: «J'ai lieu
de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au
divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre soeur? Que Votre
Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme
à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les
deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un
épanchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette
démarche, parce que je suis trop accoutumé à dire à Votre Majesté ce que
je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.»
«Vous n'en parlerez sous quelque prétexte que ce soit à M. de Romanzof,
et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre
deux jours après, vous oublierez entièrement la communication que je
vous fais.
«Il vous restera à nous faire connaître les qualités de la jeune
princesse et surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère,
car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.
«Je n'ai pas besoin de recommander à Votre Excellence le plus inviolable
secret: elle sent ce qu'elle doit à cet égard à Sa Majesté[257].»
[Note 257: Une partie de cette lettre et de la suivante a été
publiée pour la première fois par BIGNON, _Histoire de France depuis le
dix-huit brumaire_, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a écrit que
presque toutes les lettres relatives au mariage avaient été détruites
(XI, 358). Les pièces de la négociation avec la Russie, c'est-à-dire les
lettres échangées très secrètement et directement entre le ministre et
l'ambassadeur, sans l'intermédiaire des bureaux, sont conservées toutes
aux archives des affaires étrangères, Russie, vol. de _Supplément_ n°
17. Nous avons donné la primeur de ces pièces, dans leur texte intégral,
au public des _Matinées littéraires_ de Bruxelles (conférence du 1er
mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publiées dans le
_Correspondant_ du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefèvre, MM. Imbert de
Saint-Amand (_Les beaux jours de Marie-Louise_), Henri Welschinger (_Le
divorce de Napoléon_) et Tatistcheff (_Alexandre Ier et Napoléon_) en
ont cité quelques passages.]
Ainsi, c'est une reconnaissance à fond que Caulaincourt devra pousser,
avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystère, en paraissant
agir de sa propre initiative. Cette précaution, trop usitée en pareille
matière pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire
n'aboutissait point, de sauvegarder la dignité des deux empereurs et les
rapports futurs.
Le procédé employé offrait de plus l'avantage de ne point engager
irrévocablement l'Empereur, et c'était chez lui un principe que de se
livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant à
s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait
par une raison particulière, par le léger doute qui subsistait sur le
développement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il fût de
fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus étroit,
cet intérêt devenait secondaire si on le comparait à l'objet essentiel
du divorce et du second mariage, à la nécessité de donner le plus tôt
possible un héritier à l'Empire. Sur le point délicat qui restait à
éclaircir, les renseignements à prendre et à transmettre par
Caulaincourt permettraient seuls à l'Empereur de compléter sa décision
et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en règle. Ce qu'il veut
obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la
Russie se tient à sa disposition et s'offre à ses désirs.
La lettre du 22 novembre était prête pour être expédiée, lorsque
Napoléon fut informé que la Russie demandait des assurances écrites
contre le rétablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait osé
les fournir. Dans la disposition où il se trouve, ce retard lui paraît
fâcheux, et cette timidité l'irrite. Il voudrait que déjà la Russie fût
rassurée, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser.
Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procède donc sur-le-champ,
«d'une manière franche et ouverte qui éloigne tout soupçon et toute
arrière-pensée, en prouvant que nous n'en avons aucune». Telles furent
les propres expressions dont M. de Champagny eut à se servir, en se
hâtant d'ajouter à la lettre intime et confidentielle qu'il avait
rédigée pour M. de Caulaincourt, une dépêche toute politique: cette
dernière servirait de passeport à la demande contenue dans la première
et lui ménagerait bon accueil.
Le courrier de cabinet porteur de la double expédition allait quitter
l'hôtel des relations extérieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent
du duc de Vicence, accouru en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Ce jeune
homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas à moins d'un
traité. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui
permit au ministre de demander le soir même les ordres de l'Empereur au
sujet de la prétention nouvelle et de fournir réponse. Napoléon n'avait
point prévu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par
assurances écrites, il avait entendu une simple déclaration, en forme de
note ou d'office. N'importe, conséquent avec lui-même, voulant une
réponse favorable au sujet du mariage et la voulant immédiate, il
n'épargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'étant proposé un but,
il y pousse droit, ferme, sans hésitation ni recul, et dans sa fougueuse
impatience de l'atteindre passe sur les moyens à employer. La Russie
aura son traité, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reçoit
l'ordre d'ajouter, dans le paquet préparé pour l'ambassadeur, une
troisième dépêche, sorte de _post-scriptum_ à la seconde. On y trouve le
pouvoir formellement donné à Caulaincourt de signer une convention.
Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun détail sur les
stipulations à insérer dans cet acte et sur les expressions à employer.
Pour que la dignité de l'Empereur soit de tout point sauvegardée, il
s'en rapporte à Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne
blanc-seing. «En général, dit-il, vous ne vous refuserez à rien de ce
qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la
Pologne, mais vous tâcherez d'éviter toute clause qui serait inutile ou
étrangère à ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser
l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité;
on ne peut lui demander autre chose.»
Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de
Napoléon s'accroît, à mesure que l'imminence du divorce l'incline
davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la
simultanéité des envois dénotent une étroite corrélation entre ce qu'il
prétend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue
date les rapports des deux empires, il la lie à celle qu'il vient de
soulever; il se montre disposé à régler la première à la parfaite
satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en
conformité de ses voeux; s'il s'est donné d'abord pour tâche de tenir la
balance égale entre Pétersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui
pencher du côté russe, et cédant à la passion du moment, à l'emportement
de ses désirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne
au prix d'une grande-duchesse. À vingt reprises, Alexandre a déclaré
qu'après avoir obtenu la garantie tant souhaitée, il s'estimerait
pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute
crainte, qu'il n'aurait plus rien à réclamer de la France, ni rien à lui
refuser: il semble donc qu'un échange solennel de gages va effacer le
passé, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente
conclue à Tilsit, célébrée à Erfurt, altérée par les événements de 1809.
Depuis quelques semaines, grâce à des concessions réciproques,
l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne paraît
plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empêcher les deux
empereurs, après avoir douté l'un de l'autre, de s'unir par un lien
fraternel, d'atteindre et de se fixer à ce point culminant de l'absolue
confiance.