Tandis que la puissance française se repliait et se ramassait sur
elle-même, pour mieux prendre son élan, les Russes s'étaient enfin mis
en campagne. L'ordre de marche avait été expédié le 18 mai à Galitsyne:
le 3 juin, cinquante-trois jours après l'ouverture des hostilités, trois
divisions sur quatre, avec le quartier général et une réserve de
cavalerie, soit quarante à quarante-cinq mille hommes, passaient la
frontière et entamaient sur plusieurs points la Galicie déjà occupée par
les troupes varsoviennes.
Quelque tardif et insuffisant qu'il fût, ce concours pouvait avoir sa
valeur et influer, sinon sur le succès d'ensemble, au moins sur la
situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il
semblait se produire d'autant plus opportunément qu'il concordait avec
un retour offensif de l'ennemi. Rappelé du Nord par l'irruption des
Polonais sur ses derrières, l'archiduc Ferdinand s'était d'abord mis en
retraite sur Varsovie, puis avait évacué cette capitale, le 2 juin, et
remontant à son tour la Vistule, par la rive gauche, était venu se
poster en face des territoires occupés par Poniatowski sur le bord
opposé, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les
Polonais de leur conquête. Il commença son mouvement par l'attaque de
Sandomir; la reprise de cette place, à cheval sur le fleuve, lui
permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes
polonaises, Sandomir était mal fortifié et hors d'état de soutenir un
long siège; l'enceinte se réduisait à un mur délabré, où le temps avait
fait brèche. Prévenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses
troupes et prit position à peu de distance de Sandomir, toujours sur la
rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce
poste, il était à même de se porter vers la place et de la secourir, à
condition toutefois que quelques corps russes, se joignant à lui et
entrant en ligne, vinssent compenser l'infériorité numérique de ses
forces.
Mais les Russes avançaient avec une lenteur désespérante. Ils
abrégeaient les étapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins
un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts
tendissent à perdre du temps; leurs corps erraient à l'aventure, sans
direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins à
s'égarer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrême
malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils haïssaient la
guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y
participer. S'il faut en croire les récits polonais, lorsque Poniatowski
envoyait à Galitsyne des aides de camp pour le presser, le général russe
faisait porter ostensiblement à ses divisionnaires des instructions
conçues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expédiait
contre-ordre[135].
[Note 135: SOLTYK, 253.]
Pourtant, le 12 juin, un corps assez considérable, sous les ordres du
général prince Souvarof, fils du glorieux maréchal dont le nom est resté
synonyme de fougue et d'entrain, était arrivé sur le San, en arrière et
tout près des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le même jour,
les Autrichiens, qui avaient passé la Vistule et investi Sandomir sur
les deux rives, marchèrent contre la position de Poniatowski et lui
donnèrent l'assaut. La lutte fut acharnée; les braves Varsoviens
faisaient obstacle de tout, reprenaient la résistance derrière chaque
repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles,
déconcertaient leur adversaire par d'impétueuses charges à la
baïonnette; ils conservèrent leur position toute la journée, mais l'aide
des Russes leur était indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir
les jours suivants, repousser définitivement l'ennemi et dégager la
place.
Supplié d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de
Poniatowski qu'un langage glacé: à la fin, il promit de faire avancer
l'une de ses brigades au delà du San, pour prolonger et appuyer l'aile
gauche des Polonais, déborder et tourner la droite autrichienne. Le
mouvement commença; des préparatifs de passage avaient été faits, un
pont jeté, quand un grand trouble se manifesta tout à coup dans l'esprit
du général Sievers, qui commandait la brigade; on était un lundi, jour
réputé défavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter
sous de si fâcheux auspices; l'opération annoncée fut remise au
lendemain. Le lendemain, il se trouva que le général Sievers avait égaré
sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les
Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place.
Poniatowski se sentit abandonné et trahi; la rage au coeur, il donna le
signal de la retraite et ramena son armée derrière le San, puis courut
de sa personne à Lublin, où se trouvait le quartier général de
Galitsyne. En s'éloignant, il entendait les coups de canon de plus en
plus espacés que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie
de la place[136].
[Note 136: SOLTYK, 283-293. _Correspondance de M. Serra_ (cet agent
se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski à
Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires étrangères, Russie,
149.]
À Lublin, il montra le péril instant, l'urgente nécessité d'un secours,
mais se heurta de nouveau à des refus et à des réticences: tout ce qu'il
put obtenir fut la promesse que l'armée impériale franchirait le San à
la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne eût remué
un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant à couvrir par
leur présence la retraite de l'armée varsovienne. «Traîtresse conduite!»
s'écria Napoléon en apprenant ces scènes, et, dans son indignation, il
ne put s'empêcher d'ordonner à Caulaincourt les plus fortes
représentations. «La jonction des Russes à l'armée polonaise, lui fit-il
écrire, ne devait-elle donc être marquée que par un revers et par la
perte d'une conquête que les Polonais à eux seuls avaient su faire et
conserver!» Il est vrai que la dépêche, fidèle au système de ne jamais
mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitôt: «Sans
doute, ce n'est pas là l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut
qu'il connaisse de quelle manière ses intentions sont remplies; ce sera
lui rendre un véritable service que de le mettre dans le cas de se faire
obéir[137].» Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait
qu'interpréter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute
latitude à son mauvais vouloir: «En général, disaient ses instructions,
il lui est enjoint d'éviter les opérations communes avec les troupes
varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une façon
indirecte[138].»
[Note 137: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]
[Note 138: Roumiantsof à Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Puisque les Russes refusaient opiniâtrement de combattre avec les
Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux
armées, non pas conjointement, mais parallèlement, dans des régions
distinctes? À la suite de ses conférences avec Galitsyne, Poniatowski
prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la
Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec
mission de reprendre à leur charge, de compléter, d'étendre l'occupation
des parties de la Galicie déjà insurgées, et de pousser l'ennemi de ce
côté le plus loin possible.
Ayant assumé cette tâche, les Russes la remplirent de singulière façon.
D'abord, ils laissèrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes
volantes, réoccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empêché
cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur eût été
plus facile que de couper et d'envelopper les détachements aventurés au
milieu de leurs masses profondes. Ils les laissèrent se replier à
l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, évoluer avec autant de
sécurité que sur un champ de manoeuvre. De part et d'autre, on paraissait
s'être donné le mot pour éviter de se rencontrer et de croiser le fer.
Les Autrichiens se portaient-ils d'un côté? Les Russes se dirigeaient
immédiatement en sens inverse, si bien, écrivait Poniatowski, «qu'il
suffisait de connaître les projets d'une de ces armées pour savoir
d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire[139]». Si l'on
s'apercevait, on se gardait de brûler une amorce. Une seule fois, près
d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent échangés, et ce fut par
erreur; les Autrichiens avaient mal distingué les uniformes et cru avoir
affaire à des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter à
Galitsyne ses excuses pour cette méprise; on avait à regretter un mort
et deux blessés[140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se
trouvaient en présence, elles s'observaient tranquillement; les hommes
mettaient pied à terre, les chevaux étaient dessellés et débridés; puis,
pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait à se
rapprocher, à lier conversation, et il n'était point rare de surprendre
Autrichiens et Russes en train de «cimenter leur bonne intelligence en
buvant pêle-mêle les uns avec les autres[141]». Ces faits significatifs,
joints à l'envoi répété de parlementaires, à de fréquentes allées et
venues d'un quartier général à l'autre, eussent suffi pour dénoncer à
l'observateur le moins perspicace un jeu convenu à l'avance entre les
deux partis, un persistant et frauduleux concert.
[Note 139: Lettre précitée de Poniatowski à Caulaincourt.]
[Note 140: RAMBAUD, _Histoire de Russie_, p. 559.]
[Note 141: Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1809.]
En effet, à la suite de négociations occultes, l'entente s'était opérée
sur certains points, et la comédie se menait d'un mutuel accord. Lorsque
les Russes étaient entrés en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait
fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils
seraient reçus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demandé à
connaître leurs intentions. Galitsyne avait répondu qu'il ne pouvait se
dispenser d'obéir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui
prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement
jusqu'à la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement à ne point
dépasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait
charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas à fond ses
entreprises et mesurerait ses coups.
Cet avis, accompagné de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les
Autrichiens sur la portée réelle de l'intervention moscovite; il ne leur
suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident,
ne pourrait-on les amener à s'en imposer une au Midi, sur le chemin de
Cracovie et des parties centrales de la monarchie, à prendre, par
exemple, pour terme extrême de leur marche, l'un des affluents de droite
de la Vistule, l'une des rivières qui coulent perpendiculairement à ce
fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut
renvoyé au quartier général russe afin de négocier un arrangement sur
ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons
vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolongée de
l'une de ses divisions devant cette rivière. À la fin, il consentit à
prendre comme ligne séparative des deux armées la Wisloka, située à
quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le
moment et s'y achemineraient à aussi petits pas que possible, les
détachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre.
Conformément à ce pacte, Galitsyne mit une semaine à traverser l'étroite
bande de territoire qui sépare les deux cours d'eau; arrivé sur la
Wisloka, il s'arrêta et ne bougea plus[142]. D'ailleurs, dans les pays
qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis
qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rétablissaient partout les
autorités, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblèmes
polonais ou français, défendaient de prêter serment à Napoléon[143]. Les
patriotes étaient persécutés, traités en rebelles; la Russie semblait
n'être entrée en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur
François, prendre la province en dépôt pour le compte du légitime
propriétaire et la lui garder intacte.
[Note 142: BEER, 398-400. WERTHEIMER, _Geschichte OEsterreichs und
Ungarns im ernsten Jahrzehnt des 19 Jahrhunderts_, II, 354, d'après les
documents autrichiens, spécialement les lettres de l'archiduc Ferdinand
à l'archiduc Charles.]
[Note 143: SOLTYK, 283 et 298.]
Cette conduite exaspérait les Polonais, non moins que l'attitude
équivoque des Russes devant l'ennemi. L'état-major de Poniatowski, le
conseil d'État du duché, qui représentait l'autorité suprême, criaient
très haut à la trahison; avec l'intempérance de pensée et de langage
propre à la nation, militaires et civils ne se contentaient point
d'invoquer des faits vrais, ils les exagéraient, les dénaturaient au
besoin, en inventaient d'autres, pour les signaler à qui de droit. Ils
écrivaient à l'empereur Napoléon, au major général Berthier, à M. de
Caulaincourt; ils adressaient au prince Galitsyne lui-même des
protestations où se dissimulait mal, sous les formes du langage
officiel, un âpre ressentiment. De son côté, Galitsyne reprochait aux
officiers de Poniatowski leurs allures indépendantes, leurs procédés
révolutionnaires, les espérances qu'ils affichaient et répandaient
autour d'eux, jusqu'au nom de Polonais qu'ils se donnaient et dont la
Russie contestait la légalité; il en résultait d'aigres discussions, une
guerre de paroles où l'on se jetait mutuellement à la face des griefs
justifiés, où chacun avait à la fois tort et raison.
Chacun de ces incidents pénibles, retentissant à Pétersbourg, ajoutait
au malaise ressenti dans cette capitale et aux embarras de Caulaincourt.
C'était à cet ambassadeur qu'aboutissaient toutes les plaintes, avec le
devoir de les appuyer ou d'y répondre; il devait incriminer la conduite
des généraux russes et défendre en même temps celle des Polonais, tâche
d'autant plus ingrate qu'il sentait croître chaque jour les défiances
d'Alexandre. Rapportant tout à l'idée qui faisait son tourment, le Tsar
croyait en découvrir dans les plus petits faits l'indice et la preuve.
«Propos, écrits, conduite, disait-il en montrant la Galicie et le duché,
rien n'est là dans le système de l'alliance. Il faut qu'on
s'explique[144].» Quant à Roumiantsof, la Pologne lui devenait
littéralement un cauchemar. Pour rassurer le monarque et son conseiller,
subissant l'un et l'autre l'influence d'une société exaspérée, les
efforts de Caulaincourt demeuraient impuissants, et même les mesures
auxquelles Napoléon s'était arrêté par ménagement pour la Russie
allaient contre leur but, étaient accueillies avec défaveur et prises en
mauvaise part. L'ordre donné d'occuper au nom de l'Empereur les
districts insurgés de la Galicie offusqua fort Alexandre: «il ne pouvait
souffrir, disait-il, que l'on créât une province française sur ses
frontières[145].» Ce qui le froissait particulièrement, c'était
l'inattention de l'Empereur à lui répondre; ce défaut de formes
blessait, inquiétait le monarque qui en mettait de si raffinées dans
tous ses rapports personnels avec son allié, et le silence de Napoléon,
à mesure qu'il se prolongeait, lui semblait de sinistre augure et gros
d'arrière-pensées.
[Note 144: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
[Note 145: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
Enfin, le 23 juillet, l'aide de camp Tchernitchef reparut à Pétersbourg:
il arrivait en droite ligne du champ de bataille de Wagram, où Napoléon
l'avait tenu à ses côtés toute la journée et lui avait remis la croix de
la Légion d'honneur[146]. Il apportait en même temps une lettre de
l'Empereur. Napoléon avait mis son orgueil à ne répondre au Tsar que
pour lui annoncer un triomphe, pour lui faire sentir que la France,
laissée à elle-même, avait su néanmoins surmonter tous les obstacles.
Cette hautaine intention perce à travers les excuses qu'il allègue;
elles étaient d'ailleurs de telle nature que lui seul pouvait en
présenter de pareilles. «Monsieur mon Frère, écrivait-il, je remercie
Votre Majesté Impériale de ses aimables attentions pendant trois mois.
J'ai tardé à lui écrire, parce que j'ai d'abord voulu lui écrire de
Vienne. Après cela, je n'ai voulu lui écrire que lorsque j'aurais chassé
l'armée autrichienne de la rive gauche du Danube. La bataille de Wagram,
dont l'aide de camp de Votre Majesté, qui a toujours été sur le champ de
bataille, pourra lui rendre compte, a réalisé mes espérances[147]...»
[Note 146: «Je voudrais l'avoir méritée, disait Alexandre, et la
recevoir de la même manière que lui et à côté de l'Empereur.» Rapport n°
44 de Caulaincourt, 26 juillet.]
[Note 147: _Corresp._, 15508.]
En effet, les journées des 5 et 6 juillet ont magnifiquement réparé
l'insuccès d'Essling. Napoléon a fait ce prodige de surprendre l'ennemi
en exécutant une opération prévue, préparée, annoncée depuis six
semaines. Cent soixante quinze mille Autrichiens l'attendaient entre
Aspern et Essling, derrière des défenses accumulées. En débouchant
brusquement par la pointe est de l'île de Lobau, il trompe leurs
prévisions, tourne et fait tomber leurs ouvrages, se donne le temps de
jeter cent cinquante mille hommes sur la rive gauche et de les déployer
perpendiculairement au fleuve avant qu'on ait pu lui opposer une
résistance sérieuse; il marche alors à l'armée de l'archiduc, qui a dû
se reporter sur les hauteurs d'Enzersdorf et de Deutsch-Wagram, et il
l'arrache de ces positions dans la plus formidable bataille qu'il ait
encore livrée. La victoire de Wagram nous assure définitivement la ligne
du Danube et refoule les forces autrichiennes dans les parties
excentriques de la monarchie; ce coup retentissant détruit à nouveau les
espérances de tous nos ennemis, avoués ou secrets, accable et prosterne
l'Europe.
À Pétersbourg cependant, où l'on était plus loin qu'ailleurs du théâtre
des opérations, où le nom même d'allié donnait plus d'indépendance et de
franc parler, les esprits étaient trop montés pour que l'annonce de nos
succès pût ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait
toujours sur un objet unique, la Pologne, et les événements du Danube ne
firent qu'imparfaitement diversion à ceux de la Vistule, d'autant plus
qu'un conflit nouveau, plus grave que les précédents, venait de surgir
au lendemain même de Wagram entre Varsoviens et Russes.
Depuis que Poniatowski, se séparant des Russes, avait reporté sur la
rive gauche ses forces et son activité, Cracovie, située dans la sphère
de ses opérations, était devenue son objectif; c'était la conquête qu'il
promettait à ses soldats comme récompense de leurs efforts, et dont la
perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux
Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs
de leur grandeur passée, était pour eux la ville sainte, celle dont la
prise serait le gage moral de leur relèvement: il serait beau de
proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui
dormaient dans l'antique métropole. Les troupes de Poniatowski
poussaient donc à Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant,
toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant à outrance. Les
Autrichiens opposaient peu de résistance, leur but étant moins de
défendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion
sérieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mêmes de l'archiduc Charles.
Repoussés sur Cracovie après plusieurs engagements, ils ne jugèrent pas
à propos de s'y maintenir. Dès que les Polonais furent en vue, le
général qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14
juillet au soir, on convint que les hostilités seraient suspendues
pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit à évacuer la
ville, où les troupes de Poniatowski feraient leur entrée le lendemain.
Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme était au comble; avec joie,
avec orgueil, ils se montraient l'imposante cité, la ville aux vieux
palais, aux cent églises, déployée sur les deux rives de la Vistule: ils
la possédaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne fût bientôt à
eux, puisque leurs ennemis renonçaient à la leur disputer. Ils avaient
compté sans leurs alliés. Quoique fort en arrière sur l'autre rive,
l'armée de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquiétude
jalouse; dès qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait
frémi à l'idée de leur abandonner cette proie précieuse et pris ses
mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever
brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de
la Wisloka sur le Dunajec, puis au delà, et se précipiter en avant avec
une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils étaient dans le voisinage
de Cracovie; ils conçurent le projet de s'y introduire furtivement, dans
l'espace de quelques heures qui s'écoulerait entre le départ des
Autrichiens et l'entrée des Polonais, de se glisser entre le vaincu en
retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occupé sa conquête.
La complicité des Autrichiens favorisa cette surprise. D'après les
rapports de Poniatowski, appuyés de divers témoignages, les Autrichiens,
en même temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prévenu les
Russes et les auraient envoyé chercher; des officiers se seraient
détachés pour guider les colonnes du général Souvarof accourant vers la
ville, et auraient promis une gratification au détachement qui
arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la
nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait
dans la ville. Le lendemain, à la première heure, conformément à
l'accord stipulé, le chef d'escadron Potocki se présenta pour occuper
l'une des portes; il la trouva gardée par un détachement russe, commandé
par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: «J'ai ordre, dit
le Russe, de vous défendre l'entrée de la ville.--J'ai ordre, répliqua
le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Français, et
j'espère que vous ne me forcerez point à faire croiser les lances pour
m'en ouvrir le passage.» Sievers s'effaça avec ses hommes, la porte
s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux
arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traités
en amis, des traînards de l'armée autrichienne, des officiers même; en
perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille,
un rempart de chevaux, d'hommes, et la forêt des lances. Cependant,
Poniatowski entrait à la tête de ses troupes, tambours battants,
enseignes déployées. Arrivé sur la place d'Armes, il trouve devant lui
une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau
mouvement de fougue et d'impatience, il enlève alors son cheval, le
jette dans les rangs des hussards, fait brèche à ce mur vivant et, par
la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne
purent avancer qu'après avoir croisé la baïonnette ou mis la lance en
arrêt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaçants
s'échangeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit à
grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que
l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagèrent la ville,
se cantonnèrent dans des quartiers distincts, et là restèrent à
s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre
ces alliés ennemis, la tension des rapports était devenue telle que le
moindre incident suffirait désormais à faire éclater la lutte[148].
[Note 148: SOLTYK, 314-324. Archives des Affaires étrangères,
_Correspondances de Varsovie et de Dresde_, juillet-août 1809; lettres
échangées entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet,
rapport de Galitsyne, Russie, 149.]
Ces nouvelles trouvèrent la société russe dans un état de crise plus
prononcé, qu'elles aggravèrent. Depuis quelque temps, les clameurs
étaient si vives que Caulaincourt, pour habitué qu'il fût à de pareilles
tempêtes, se sentait ému devant ce débordement d'attaques: «Je n'ai pas
encore vu, disait-il, la fermentation à ce point et aussi générale.»
Dans les salons, le Tsar n'était pas plus épargné que la France; les
mécontents parlaient tout haut de le déposer et de confier à des mains
plus fermes les destinées de l'empire[149]. Alarmé de ce mouvement, qui
ne répondait que trop à ses propres angoisses, le gouvernement ne savait
ni le réprimer ni le diriger; il se bornait à le suivre et haussait
lui-même le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences
de la société. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir
faire à son tour sa profession de foi. Il déclara à Caulaincourt que la
question de Pologne était la seule sur laquelle il ne transigerait
jamais; c'est en vain que Napoléon lui offrirait sur d'autres points des
avantages, des compensations brillantes: «Le monde n'est pas assez grand
pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il
est question de sa restauration d'une manière quelconque[150].» Même,
Alexandre n'entendait plus laisser à ses plaintes un caractère intime et
confidentiel. Jusqu'alors, tout s'était passé en conversations avec le
duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Pétersbourg parlait de
recourir à des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui
exigeraient une réponse et de mettre Napoléon en demeure de le
satisfaire. «Je veux à tout prix être tranquillisé[151]», disait
Alexandre, et il semblait subordonner sa coopération pour la suite de la
guerre à certaines garanties contre le rétablissement de la Pologne. Une
note était en préparation; elle fut remise à Caulaincourt au lendemain
des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rédigée et signée par
Roumiantsof, elle continuait à affirmer l'alliance, mais signalait les
écarts de ceux «qui arboraient le nom de Polonais», récapitulait les
griefs de la Russie, avouait ses craintes, réclamait enfin des
explications et des assurances. Pour la première fois, la question de
Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte
régulier en saisissait l'Empereur[152].
[Note 149: Caulaincourt envoyait à Napoléon, sous le titre de _On
dit_, l'écho des conversations qui se tenaient dans les salons de
Pétersbourg. L'extrait suivant donnera une idée du ton qui régnait dans
la société russe. _On dit_ du 19 août: «L'Empereur est bon, mais bête,
et Roumiantsof un imbécile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en
faisant la guerre, ils n'avaient qu'à la commencer par s'emparer de la
Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut
faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la
Narischkine religieuse, elle servira à l'aumônier et au jardinier,
surtout s'ils sont Polonais... (la favorite était d'origine polonaise).
Quant à Roumiantsof, il faut le faire marchand de _kwass_ (boisson
rafraîchissante du pays.)»]
[Note 150: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]
[Note 151: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]
[Note 152: Voy. le texte de la note aux archives des Affaires
étrangères, Russie, 149.]
Le cabinet de Pétersbourg ne spécifiait pas les garanties qu'il
désirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'était plus autorisé à en fournir
aucune. Si Napoléon, au début de la guerre, s'était offert à passer un
accord qui définirait à l'avance les conditions de la paix, il s'était
vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su
profiter. Dès ses premiers succès, au lendemain d'Eckmühl, se jugeant
assez maître de la situation pour n'avoir plus à compter avec personne,
il avait subi de nouveau l'entraînement de la lutte et de la victoire:
se demandant si le moment n'était pas venu d'en finir avec l'Autriche
parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait
retiré les pouvoirs donnés à Caulaincourt et lui avait interdit de
signer aucun engagement restrictif de l'avenir[153]. L'ambassadeur dut
se borner à accuser réception de la note russe, qu'il transmit au
quartier général français. Presque en même temps, il est vrai, Alexandre
vit arriver une nouvelle lettre de Napoléon; elle lui annonçait que
l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait
signé un armistice, à Znaym, et que par son ordre des conférences
allaient s'ouvrir.
[Note 153: _Corresp._, 15164.]
En effet, si l'idée d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un
instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prêtaient
plus à l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire,
il ne l'avait pas anéanti: Wagram n'était pas Iéna, et l'empereur
François conservait une armée, éprouvée sans doute et réduite,
désorganisée en partie, mais toujours fidèle, susceptible de se reformer
pour un nouvel effort et chez laquelle ses défaites récentes n'avaient
pas entièrement effacé le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement
l'Autriche, il eût fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et
Napoléon avait hâte de terminer une campagne qui l'épuisait d'hommes et
d'argent. Il avait donc admis l'Autriche à traiter et consentait à la
laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortît affaiblie,
amoindrie, hors d'état pour longtemps de recommencer ses attaques.
L'avis de l'armistice et de la négociation produisit à Pétersbourg une
accalmie passagère. La suspension des hostilités, en immobilisant toutes
les armées, comprimait l'élan des Polonais, rendait leur concours moins
utile à Napoléon; il n'était plus à craindre que celui-ci, pour stimuler
leur vaillance, leur accordât dès à présent le rétablissement de leur
patrie, que la Pologne renaquît de la lutte même et surgît tout armée
sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'éloignait pour la
Russie, il continuait d'exister, et même les conditions de la paix
risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rétablissement
de la Pologne, le traité en préparation pouvait lui servir
d'acheminement et y conduire à coup sûr. Pour châtier et affaiblir
l'Autriche, Napoléon serait naturellement amené à lui demander des
cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des
provinces occupées, pour les partager entre ses sujets et ses clients.
Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris,
c'est-à-dire les meilleures portions de la Galicie, le duché sortirait
de la lutte avec une population et des ressources doublées, surtout avec
une force morale et une assurance singulièrement accrues. Dans ce
progrès, il verrait le prélude et le gage d'acquisitions nouvelles, un
pas peut-être décisif vers le but suprême de ses voeux, un encouragement
à ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont
l'âme était passée en lui. Aux yeux de tous, il apparaîtrait de plus en
plus comme un État en voie de développement continu, comme une Pologne
en train de se refaire, et les pays non encore réunis, qu'il s'agît des
parcelles laissées à l'Autriche ou des provinces échues au troisième
ravisseur, c'est-à-dire à la Russie, subiraient plus impérieusement
l'attraction. Donc, tout accroissement du duché assez considérable pour
nourrir les espérances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux
craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succéder
dans nos rapports avec elle à un trouble momentané une mésintelligence
irrémédiable.
Cependant, Napoléon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dépouilles
de l'Autriche, une part proportionnée à leur zèle, à leurs succès, à
leur rôle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel
à leur vaillance et ne l'avait jamais trouvée en défaut; il les avait
vus partout à ses côtés, à la place d'honneur dans tous les combats. En
gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la
mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de
Madrid. En Espagne, leurs légions continuaient à lutter et à souffrir
pour lui; acceptant noblement leur part des épreuves supportées par nos
soldats, elles s'étaient fait avec eux une fraternité. Dans la campagne
d'Autriche, où les Allemands de la Confédération ne nous avaient prêté
qu'un concours hésitant et contraint, les Varsoviens s'étaient donnés
sans réserve; seuls, ils avaient combattu de bon coeur, espérant, au prix
de leur sang, racheter leur patrie. En récompense de tant d'efforts,
seraient-ils seuls exclus des bénéfices de la victoire? Seul, le
grand-duché serait-il oublié dans la distribution générale de
territoires qui se ferait entre nos alliés? Fallait-il le traiter plus
mal que les autres parce qu'il nous avait mieux secondés, le désespérer
par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur
défendaient à Napoléon cette ingratitude; la politique et la prudence la
lui interdisaient également. La population varsovienne, placée au devant
de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord,
restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des
Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le coeur haut et
l'esprit en éveil dans le poste de confiance qui leur était assigné, il
importait de payer généreusement leurs services passés; même fallait-il
se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur
patriotisme, de dissiper leur rêve; sans vouloir le rétablissement de la
Pologne, Napoléon était obligé de laisser au coeur de ses habitants
l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver à l'occasion.
Après avoir utilement usé d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas
quelque jour à les employer contre la Russie elle-même, si cette
puissance, aujourd'hui notre alliée, mais alliée douteuse, prononçait
plus tard sa défection, retournait à nos ennemis? Et cette supposition
n'était rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses
généraux pendant la campagne, par les défaillances de leur fidélité au
cours de cette épreuve. Ainsi se développaient les funestes effets de
cette guerre d'Autriche que Napoléon avait provoquée en Espagne, mais
reconnaissons que les fautes de son allié avaient notablement aggravé
les conséquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs
ménagements pour l'ennemi, l'initiative laissée à Poniatowski et à ses
soldats, avaient préjugé dans une forte mesure la décision de
l'Empereur, enchaîné sa volonté, et ce vainqueur des hommes subissait
une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les
nécessités du présent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se
garder à la fois l'amitié d'Alexandre et le concours éventuel de ses
ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continuât de croire et la
Pologne d'espérer en nous? Tel était le problème qui se posait devant
Napoléon, au lendemain de Wagram. S'il ne réussissait pas à le résoudre,
il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la
paix avec l'Autriche naîtrait à échéance plus ou moins rapprochée le
conflit avec la Russie.