Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à
Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince
Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités
respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche
révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets
désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour
l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en
Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à
Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de
Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie
des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve
le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en
scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général
Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu
entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et
Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg:
exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note
au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de
Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la
Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.
I
En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles
avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui
infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec
timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue,
déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à
tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui
hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et
l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa
concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur
la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il
sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à
Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre
la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre
Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt
mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse
d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive
droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte
violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette
bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine
par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens
s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous
précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés;
l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il
est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des
Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à
recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement
tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du
prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en
Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne,
les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse
s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément
en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de
partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre.
Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon
presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de
combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après
l'ouverture des hostilités, il couche à Schoenbrunn. À la même date, les
Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière.
Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à
masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au
complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout
composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le
commandement du prince Serge Galitsyne[99]. Caulaincourt avait vivement
insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie
dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord
et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution,
on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup
pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre
avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin,
pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre
que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on
puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se
serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout.
Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira
immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur
frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que
l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction
d'Olmütz[100]», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction
subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous
ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures.
[Note 99: Dans l'armée russe, la division constituait l'unité
stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement
supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.]
[Note 100: Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.]
Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché
avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze
jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les
prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou
étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies
persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement
des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne
n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû
lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il
mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter
avec les moeurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie;
tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante
machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses
allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des
opérations qui se mènent en Allemagne?
À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il
envoya ses voeux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au
début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience
anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur
sur les lieux, «son génie valant des armées[101]». Après Abensberg et
Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations
qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de
Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir
près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que
l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage
irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre
quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et
Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses.
[Note 101: Rapport de Caulaincourt du 29 avril.]
Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur
accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son
génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle
occasion pour un militaire[102]?» Ayant appris qu'un officier russe en
séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé
à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il
à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être
conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de
porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg
pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des
gens qui ne sentent rien[103].» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé
que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et
qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la
sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il
sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne
répondit rien de positif[104].»
[Note 102: _Id._, 4 mai.]
[Note 103: Rapport n° 33, mai 1809.]
[Note 104: Rapport du 4 mai.]
Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur
invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait
l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul
le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments
ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous
une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en
résultaient pour l'autocrate de Russie.
Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que
la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les
principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives,
avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et
que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre
l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par
ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à
la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve,
on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens,
ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer
d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne
conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en
favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les
menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires
révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce
sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre
légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et
s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents
déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous
les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation
générale.
«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que
l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait
la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non
seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu
tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en
aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait
de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été
menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des
propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils
pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles
conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que
l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la
France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé
la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le
torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social,
en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de
censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les
idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous
les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit
de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des
communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke[105]; que M. de Stadion
attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant
à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur
François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été
Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant
par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente
ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus
gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient
autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de
différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus
royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en
affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté
germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant
toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se
prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les
autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses
efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou
jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui
avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en
avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur
rêve[106].»
[Note 105: Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à
Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était
accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec
laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre
des communes procédait à une enquête.]
[Note 106: Rapport n° 33, mai 1809.]
Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la
parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens
n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait
comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence[107]»; après deux
heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que
cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières
opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer
irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie
des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la
Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et
déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un
vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques.
Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant
son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes
et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et
Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité
parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le
pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions
faire des sottises[108].» Au reste, il n'admettait pas que la droiture
de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est
apathie et point mauvaise volonté[109].» Et Roumiantsof venait dire à
Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons
droit[110].» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause;
l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir
même[111]», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai[112];
c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les
officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait
l'armée immobile et paralysée.
[Note 107: _Id._]
[Note 108: Rapport n° 39, juin 1809.]
[Note 109: Rapport du 5 juin.]
[Note 110: _Id._, 18 mai.]
[Note 111: _Id._, 29 avril.]
[Note 112: Archives de Saint-Pétersbourg.]
Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche,
était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus
lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts
propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre
actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le
rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de
Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province
polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître
en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait,
pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les
bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur
son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se
ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon
vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à
consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître
la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait
d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en
Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les
circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient
les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette
tâche.
La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est
aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière
de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux
pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût
arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie
pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de
cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure
partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant
que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la
livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur
Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la
Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en
flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en
rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la
Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie,
avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive,
aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il
serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de
confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer
sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur
l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler
l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux
Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans
hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme
à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa
part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant
indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser
sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ
libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans
le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne,
et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les
intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle.
Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas
attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui
s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski
rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans
un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement,
laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes
ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui
dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette
direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de
ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et
demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de
la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis
que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de
se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie,
de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie
sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution
hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de
l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement[113]. On vit alors un
spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant
en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de
la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis
jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le
fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.
[Note 113: SOLTYK, _Relation des opérations de l'armée aux ordres du
prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de_ 1809. Paris 1841, 1
vol., p. 202-203.]
Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son
approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands
propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays,
puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais
en la frappant trois fois, survivait dans leurs coeurs. Ils en
conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations
seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de
Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans
un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce
temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue[114]. À la vue de
Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se
reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle,
qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares,
dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les
nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout
formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où
il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux,
le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout
instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires;
elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres
d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des
Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons
impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en
partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et
la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne
défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient
dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais,
les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs
et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les
enseignes chéries[115]. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les
troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à
Lemberg.
[Note 114: SOLTYK, 505]
[Note 115: SOLTYK, 224-225.]
Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement
et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement
provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et
équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux
armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer
positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout
attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation
lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur
préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»;
des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres
du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des
populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient
interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie[116].
[Note 116: _Id._, 136-267, _Correspondance de M. Serra, résident de
France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde_. Archives
des Affaires étrangères.]
Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y
répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté,
vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se
rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de
la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans
ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la
possession des provinces que les trois partages lui avaient
successivement attribuées.
Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques,
justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux
limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie
et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains
districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en
terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la
surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas
à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les
employés de l'administration, Polonais de race et de coeur, disparurent
en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus[117].
Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets,
ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple;
cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la
Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut
juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant
dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait
occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était
donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait
mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et
son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se
manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute
illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître
que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de
la Pologne, au démembrement de l'empire[118].
[Note 117: SOLTYK, 267.]
[Note 118: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en
apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter
les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point
partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait
avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles
dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne
méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait
douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique.
Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre
s'était habitué à considérer le maintien de cette oeuvre comme une
nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies
françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et
solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas
qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de
rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et
Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y
tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait
mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à
l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions
jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine
polonais, car c'est attenter à notre existence[119]». Dès à présent,
l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce
qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance
de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce
pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de
laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de
l'alliance.
[Note 119: Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.]
Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait
avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant
d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières
un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et
même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse
et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active
pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et
Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la
preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des
généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée
aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la
France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre
Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.
En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupéfait; cela
l'étonnait d'autant plus, disait-il, que «ce général était un de
ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui écrivaient à Moscou
dans le meilleur esprit[120]». Au reste, il ferait prompte et exemplaire
justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en
conseil de guerre; mais il se montrait profondément surpris, blessé, de
ce qu'on voulût conclure d'un tort particulier à une tendance générale,
faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilité d'une
faute individuelle. Était-ce là cette confiance qui devait régner entre
les alliés de Tilsit et d'Erfurt, présider à tous leurs rapports?
Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il écartait avec soin de
son langage tout ce qui eût pu atteindre et froisser personnellement
l'ambassadeur; loin de là, il laissait à ses reproches quelque chose
d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son
interlocuteur avec une insistance émue, avec des gestes amicaux, comme
s'il eût voulu, en le berçant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de
cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scène
d'attendrissement. Si d'injustes soupçons, assurait-il, l'avaient frappé
au coeur, il préférait tout de même que Caulaincourt les lui eût
franchement exprimés; c'était sur ce ton qu'on lui devait parler; il
aimait à s'expliquer de la sorte avec un homme qui possédait son estime
et son affection. «En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majesté
daigna m'embrasser[121].»
[Note 120: Rapport du 28 mai.]
[Note 121: _Id._]
Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient
marcher, qu'il avait réitéré l'ordre de passer la frontière, «ne fût-ce
qu'avec une patrouille[122]»; il sentait que de nouvelles lenteurs
n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Suède touchait à sa fin, la
régence de Stockholm demandait à traiter, et la pacification du Nord, à
laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre à la
Russie une armée de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mît
quelque empressement à regagner le temps perdu, il était trop tard pour
que son armée pût arrêter l'impulsion donnée aux Polonais et aussi
contribuer avec efficacité au succès de nos opérations. À ce moment
même, la lutte entre Napoléon et l'Autriche touchait à sa période
décisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures
critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'étaient écoulées
depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps, à supposer que
les Russes eussent agi dès le début, avec promptitude et bonne foi, ils
eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'armée
du prince Ferdinand, puis, entraînant les Polonais à leur suite,
atteindre et dépasser Cracovie, se diriger sur Olmütz et paraître en
masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'était dans la partie
méridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrière le
Danube, tout près de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux
Français et avait concentré sa résistance. Si les Russes s'étaient mis
en mesure de le prendre à revers, il eût hésité à conserver la position
où il s'était établi et retranché pour risquer sa dernière bataille.
Craignant d'être saisi entre deux feux, il se fût probablement rejeté
sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohême ou en Hongrie, laissant la
France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en
amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: privée de sa dernière base
d'opérations, coupée en son milieu, la monarchie autrichienne eût été
réduite à capituler et à demander grâce. L'immobilité de Galitsyne se
prolongeant, les Polonais étaient trop peu nombreux pour exécuter à eux
seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une
province autrichienne, mais l'armée de Ferdinand, rappelée de Varsovie,
suffisait maintenant à les arrêter, à les tenir loin du théâtre
principal des opérations. Assuré de ses derrières, certain que les
Russes n'arriveraient plus à temps pour tomber dans son dos, l'archiduc
Charles put rester sur le Danube, attendre Napoléon en se couvrant de
cette barrière et, dans d'immortels combats, disputer la victoire.
[Note 122: _Id._]
Le 21 mai, l'armée française entreprit de franchir le fleuve. Masséna et
Lannes avaient passé, avec trois divisions, enlevé Aspern et Essling,
lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des
forces triples des leurs, les deux maréchaux tinrent jusqu'au soir dans
les villages conquis, et nous gardèrent un débouché au delà du fleuve.
Le soir et dans la nuit, les ponts furent rétablis, le passage repris.
Le lendemain, les desseins de Napoléon s'accomplissaient, lorsque le
fleuve se souleva à nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux
l'armée française. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'éviter un
désastre. Les corps isolés sur la rive gauche eurent à livrer une
seconde bataille, avec des munitions presque épuisées; ils la livrèrent
à la baïonnette et résistèrent trente heures. Ce ne fut que dans la
soirée du lendemain, quand les Autrichiens eurent cessé leurs furieux
assauts, que les nôtres se replièrent dans l'île de Lobau, ramenant dix
mille blessés, remportant Lannes frappé à mort, laissant à l'ennemi cinq
mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse
qu'une victoire! L'armée était sauvée; resté dans Lobau, Napoléon
maîtrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Néanmoins son
opération avait échoué, et l'archiduc, repoussé dans toutes ses
attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succès d'ensemble. Essling
était un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant
encore que l'horrible journée du 8 février 1807; à Essling, non
seulement Napoléon n'avait pas détruit l'ennemi, mais il avait reculé et
cédé le champ de bataille; moins obéissante, la fortune lui donnait un
plus sérieux avertissement et pour la seconde fois manquait à son
rendez-vous.
Nous savons, par de récentes expériences, combien, en temps de crise de
guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dénaturent en se propageant,
combien la passion, l'espérance, la crédulité, sont promptes à
accueillir des bruits exagérés ou controuvés. En 1809, l'Europe suivait
avec une émotion croissante le duel entre Napoléon et l'Autriche. Cet
intérêt n'était pas seulement la curiosité haletante qui s'attache aux
péripéties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur
le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conquérant
s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples;
Napoléon vaincu, ramené sur le Rhin, c'était la révolte et
l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accréditer l'espoir
d'un tel soulagement était accueilli et transmis avec avidité. Les
bulletins de l'archiduc, répétés par des échos complaisants, devancèrent
partout les nôtres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient
des ailes; le bruit que l'armée française avait essuyé un désastre
courut de toutes parts et causa une effervescence générale. C'est à ces
nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient
surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol
s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage,
que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle
s'était bornée jusqu'alors à stipendier, préparerait et exécuterait
l'expédition de Walcheren.
En Russie, chez la seule puissance indépendante qui se disait notre
alliée, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut
différer suivant les milieux. Les salons de Pétersbourg poussèrent des
cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit
avec celle de la société un parfait contraste. S'il est permis de
croire, d'après les confidences que nous avons recueillies de la bouche
même d'Alexandre au début de la campagne, qu'un insuccès de Napoléon
n'était pas pour lui déplaire, les sentiments qu'il affecta furent
strictement conformes à l'alliance; même l'occasion lui parut propice
pour redoubler ces témoignages de pure forme qui ne coûtaient jamais à
sa bonne grâce.
À l'arrivée des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Dès que
d'autres avis eurent rectifié les premiers, il écrivit à Caulaincourt un
billet pour le prévenir et le rassurer[123]; il fit porter à Napoléon
une nouvelle lettre, par un troisième aide de camp: «Les Autrichiens,
disait-il, viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils
auraient obtenus. Accoutumé à compter sur le génie supérieur de Votre
Majesté, j'y ajoute peu de foi[124].» Il affirmait d'ailleurs que, quoi
qu'il pût arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidélité
à l'épreuve des événements[125]».
[Note 123: Ce billet était ainsi conçu: «Dans ce moment, général, je
viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre
de M. de Champagny à Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se
rapporte à la fameuse affaire, de même de Koenisgberg une copie d'une
lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse) à Goltz, que
je m'empresse, général, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a
été bien différente de ce que les Autrichiens tachent de la faire
paraître. Tout à vous. ALEXANDRE.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]
[Note 124: Lettre publiée par nous dans la _Revue de la France
moderne_, juin 1890.]
[Note 125: Rapport du 14 juin.]
Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos
troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves
tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait
seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt:
«Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation
du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je
vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la
nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà
couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur.
Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que
je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir[126].» Il allait
jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet
élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au
récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus
que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se
sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et
subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation,
disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la
préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de
ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je
n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre
nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre,
de l'honneur; j'aime cela[127]!»
[Note 126: _Id._]
[Note 127: Rapport du 14 juin.]
«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des
armées qu'exigeait la circonstance[128]»: telles furent les paroles
sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les
protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient
ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur
Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal
informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers
de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de
Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé;
comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance,
entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et
celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et
mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut
seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque
l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants,
lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de
son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les
rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de
l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que
Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après
l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à
Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il
comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant
volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et
la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au
lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les
dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans
son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup.
Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit
toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la
responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu
d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec
Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet
arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en
conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par
Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une
instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à
la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses
réserves[129].
[Note 128: Champagny à Caulaincourt, 2 juin.]
[Note 129: Une partie de cette lettre a été publiée par Armand
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
l'Empire_, t. IV, p. 211.]
«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut
pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait
beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la
Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce
cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la
puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont
écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée
autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.
«Le coeur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à
l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il
n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en
lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la
Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le
grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins
entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.
«L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous
envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme
annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable,
paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez
en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie;
remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grâce et dignité, ne faites
que ce que vous avez strictement à faire; mais qu'on n'aperçoive aucun
changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de
Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être
d'elle; par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la
Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est
désabusé, soit partagée par toute l'Europe. Anéantissez cette lettre du
moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace[130].»
[Note 130: Deux jours après, l'Empereur revenait à cheval
d'Ebersdorf à Schoenbrunn. Sur la roule poussiéreuse et brûlée de soleil,
il allait au pas, suivi à quelque distance par son état-major et n'ayant
à ses côtés que le général Savary. Tout à coup, il s'ouvrit à lui, parla
de la Russie, laissa déborder sa douleur et son irritation: «Ce n'est
pas une alliance que j'ai là», disait-il, et il ajoutait, en faisant
allusion à l'hostilité déclarée ou latente de tous les souverains
d'ancien régime: «Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais
ils n'osent pas s'y réunir.» _Mémoires de Rovigo_, IV, 145.]
Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute
récrimination, toute parole de nature à provoquer un débat dont le bruit
retentirait par toute l'Europe et signalerait prématurément l'altération
des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit à
Caulaincourt de s'enfermer dans une réserve absolue, quoique courtoise;
il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main
de toutes les affaires où il s'est engagé pour complaire à la Russie,
reprend partout sa liberté, réserve ses résolutions à venir. Songe-t-il
dès à présent à bouleverser son système aussitôt que la campagne
d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il à revenir aux traditions de notre
ancienne politique, à renouer des relations avec la Suède, avec la
Turquie, à faire de ces deux États, accolés à la Pologne restaurée, ses
points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels
il a fait porter quelques paroles de paix[131], une réconciliation sur
le champ de bataille? En un mot, incline-t-il à répudier l'oeuvre de
Tilsit et à en prendre la contre-partie? Il semble que cette pensée ait
traversé pour la première fois son âme emplie d'amertume, mais elle y
passa comme un éclair, sans se préciser ni se fixer.
[Note 131: BEER, 421-422; METTERNICH, I, 75-76.]
En effet, six jours après, tandis que Lobau se hérissait de
retranchements, tandis que Masséna et Davoust tenaient tête à l'ennemi
sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie
précipitaient leur marche à travers les Alpes pour rejoindre l'armée,
l'avis arriva que les Russes commençaient leur mouvement. Galitsyne
n'était pas encore entré en Galicie, mais il venait de lancer une
proclamation pour annoncer son entrée. Le dernier aide de camp envoyé
par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catégoriques, que l'on
marchait enfin et que tout s'ébranlait. L'Empereur répand aussitôt cette
nouvelle; il la met à l'ordre du jour de l'armée, en tête du XVIIe
bulletin[132]. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur
réelle, pourra rassurer nos alliés, empêcher des défections, consterner
l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse.
Napoléon retrouve donc quelque utilité à l'alliance et se rattache
malgré tout à l'idée de la conserver comme l'élément fondamental de son
système. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation,
le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il
reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera désormais d'une
manière nouvelle.
[Note 132: _Corresp._, 15316.]
Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement
dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus à l'alliance, c'est-à-dire
qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il
sent qu'il a trop présumé d'Alexandre en se flattant de l'engager
entièrement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille
à celle qui vient d'éclater, la France ne devra, en fait, compter que
sur elle-même, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le
champ de bataille. Mais cette assistance matérielle, sur laquelle il
n'avait jamais fondé un bien ferme espoir, n'était pas l'unique avantage
qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-être n'était-ce
point le principal. Avant tout, Napoléon comptait sur l'effet moral de
l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation à employer
pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa
conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le
reste du continent hésiterait à se soulever tout entier, les tentatives
de révolte n'auraient jamais que le caractère de mouvements locaux,
partiels, alors même que le Tsar bornerait ses services à de simples
démonstrations. S'il est prouvé aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre
serait illusion et chimère, cet accord tout extérieur, purement
platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilité, pourvu
que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une réalité.
L'ombre seule de l'amitié entre Napoléon et Alexandre peut en imposer à
nos ennemis, décourager leur haine, abréger leur résistance; ce «fantôme
d'alliance» que l'apparition des Russes en Galicie ramène sur la scène,
il importe de le faire subsister non seulement jusqu'à la défaite de
l'Autriche, mais jusqu'à la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de
Napoléon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres
nécessités de sa politique, tendront à le conserver.
Dans ce but, il remet Caulaincourt en activité. Il lui permet de
favoriser la paix des Russes avec la Suède, très désirée à Pétersbourg;
il l'autorise à insister pour que la diversion en Galicie soit aussi
sérieuse et efficace que possible. Lui-même traite bien les trois aides
de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulière. Sans doute,
il ne lui plaît point qu'Alexandre ignore tout à fait son
mécontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa
réponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il
incrimine l'impéritie, la mollesse du commandement en Russie, il se
donne toujours l'air de présupposer la loyauté du souverain; il laisse
dire que ses propres sentiments n'ont point changé, il le fait dire par
son ministre. Dans de nouvelles lettres expédiées à l'ambassadeur,
confiées à des messagers russes et destinées par conséquent à passer
sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style
de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il répond sur le même
ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions même. «Votre Majesté,
répétait Alexandre à l'Empereur, retrouvera en moi toujours un allié et
un ami fidèle[133].»--«Les intentions de l'empereur Alexandre, réplique
Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majesté, qui ne peut que se
féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un
ami aussi sincère[134].»
[Note 133: Lettres signalées à la page 78.]
[Note 134: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]
Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le
dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la
Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et
double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration
totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité
guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de
diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les
populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite,
récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de
Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se
garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement
vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les
alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de
la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome,
soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et
Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises
remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie
arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un
caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point
engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier
aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la
question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses
rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse
dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à
plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la
campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui
permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le
moment, sa grande affaire est de vaincre.
Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et
ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser;
quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne
livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre.
Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables.
C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder
de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un
arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de
passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes
minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il
invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le
fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce
son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de
triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a
d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur
l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement
lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le
succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra
l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi,
reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure,
son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.