Les appels de Napoléon, s'autorisant de promesses vingt fois répétées,
se confondaient avec la voix même de l'honneur militaire et de la
probité politique. Seulement, l'Empereur était-il fondé à invoquer ces
grandes lois, après avoir lui-même, au cours de l'année précédente, par
les détours et les ambiguïtés de sa conduite, enfoncé le doute et le
soupçon au coeur d'Alexandre? Dans le cas présent, le Tsar était trop
incertain pour nous accorder du premier coup ou nous refuser son
concours. Il obéit à une tendance propre aux esprits irrésolus et qui
les porte à s'épargner l'embarras d'une décision en la retardant le plus
possible. Cette guerre avec l'Autriche qui choque sa conscience, sa
politique, qu'il fera à contre-coeur, si les circonstances l'y obligent
expressément, il répugne encore à l'admettre comme inévitable et à s'y
préparer; c'est une hypothèse importune dont il préfère détourner ses
regards. Il se dérobe donc, fuit devant le parti à prendre, et use à son
tour de diplomatie dilatoire. Naguère, Napoléon lui a fait longuement
attendre une concession positive aux dépens de la Turquie: il a remis et
ajourné la Russie de mois en mois. Alexandre trouve aujourd'hui sa
revanche et reprend à son compte le jeu justement reproché à son allié,
en se servant, il est vrai, de procédés tout autres. Pour se soustraire
à une décision prématurée, Napoléon employait des moyens à son image,
surprenants et grandioses, suscitait d'éblouissants prestiges, parlait
de partager l'Orient et de remanier l'univers. Pour réserver une
détermination qui lui coûte, Alexandre raffine l'art des petits moyens,
celui des compliments et des phrases; il s'y montre inventif, excellent,
inimitable: il y met du génie.
À ce moment, ses rapports avec notre ambassadeur sont curieux à
observer. Plus que jamais, M. de Caulaincourt est traité au Palais
d'hiver en ami, en commensal préféré. Deux ou trois fois la semaine, il
dîne chez Sa Majesté, partageant cet honneur avec le petit groupe
d'intimes qui compose la société habituelle et privilégiée du Tsar.
Pendant la réunion, Alexandre saisit toutes les occasions de célébrer
Napoléon et la France; il vante son attachement à l'alliance, son désir
de la maintenir inébranlable, d'en remplir toutes les obligations, et
ces politesses sans conséquence lui sont un moyen de préparer et de
faciliter la tâche qui s'imposera à lui tout à l'heure, dans son
cabinet, lorsqu'il se retrouvera seul à seul avec Caulaincourt et devra
résister doucement à cet ambassadeur réclamant un concert effectif de
mesures. Plus ses entretiens d'affaires deviennent vagues et équivoques,
plus ses propos de table sont empreints de cordialité, féconds en
remarques obligeantes, en effets délicatement ménagés, et il organise à
l'adresse de la France toute une série de démonstrations intimes,
flatteuses, caressantes, destinées à masquer le vide de ses intentions.
D'abord, le retour de Roumiantsof donna lieu à une scène
caractéristique. La première fois qu'il se retrouva avec notre
ambassadeur à la table du souverain, le ministre voyageur dut raconter
par le menu son séjour à Paris, Alexandre se plaisant à le faire parler,
à relever dans ses discours tout ce qui pouvait charmer l'amour-propre
d'un Français. Le comte comprit et joua parfaitement son rôle. Déjà le
bruit de ses propos enthousiastes sur Napoléon courait la ville: on
citait ce mot de lui: «Lorsqu'on cause avec l'empereur Napoléon, on ne
se trouve d'esprit que ce qu'il veut bien vous en laisser[84].» Chez le
Tsar, Roumiantsof dispersa ses éloges sur tous les membres de la famille
impériale et du gouvernement; il n'omit rien et n'oublia personne. «Il
ne cessa de parler de Paris, soit dans le salon avant le dîner, soit
pendant le dîner. Il parla aussi beaucoup de Malmaison, de
l'Impératrice, de sa grâce, de la reine de Hollande, de son amabilité,
de sa bonté, de la beauté de la princesse Pauline, de la grande et belle
représentation de la cour. Il parla ensuite des ministres, cita l'esprit
de M. Fouché, l'amabilité, le génie de M. le prince de Bénévent,
l'agrément de sa société. (Depuis l'événement du 28 janvier, ces
compliments manquaient singulièrement leur but.) Il ne tarit pas en
éloges sur tout, répéta plusieurs fois: «C'est à Paris que doivent aller
tous ceux qui veulent apprendre quelque chose en quelque genre que ce
soit...» L'Empereur ramenait continuellement la conversation sur Paris.
Le comte la soutenait en homme qui pénétrait l'intention obligeante de
son maître. L'Impératrice s'en mêla plusieurs fois[85]...»
[Note 84: Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt à
l'Empereur en date du 22 mars 1809.]
[Note 85: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
«Après le dîner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur
daigna m'appeler dans son cabinet.» Toujours sur le même ton, il
protesta en premier lieu de sa loyauté, de son dévouement, puis, venant
à l'Autriche et déjà moins affirmatif, émit le désir de ne rien
précipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout
récemment à Vienne précisait la situation. Bien informé des
circonstances, citant des faits, accumulant des détails, il conclut du
spectacle belliqueux que donnait l'Autriche à la nécessité urgente pour
l'alliance franco-russe de se mettre elle-même sur le pied de guerre et
de rassembler ses moyens. «Je parlais, écrivait-il à Napoléon, des
grandes réunions de troupes en Bohême et sur l'Inn, enfin de tout ce qui
se passait, pour convaincre Sa Majesté qu'il était temps de prendre un
parti pour l'état de guerre où l'on pouvait être d'un moment à l'autre;
qu'il était même instant pour Votre Majesté de savoir par où agiraient
les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en
Transylvanie et en Galicie aussitôt qu'on aurait la nouvelle des
hostilités. Je lui fis sentir que les opérations de Votre Majesté, la
grande direction militaire, dépendraient nécessairement du concert et du
nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait;
que l'état d'hostilité de l'Autriche, constaté depuis si longtemps, ne
pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette
puissance[86]...»
[Note 86: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
«--Je veux encore croire que la paix est possible», telle fut en
substance la réplique d'Alexandre. Et il développa ce thème longuement,
contre toute évidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas
répondu expressément à l'offre de la double garantie, et que cette
démarche suprême pouvait changer ses résolutions. Au reste, s'il fallait
combattre, l'Empereur le trouverait prêt; la Russie ne serait pas en
retard, mais se livrer dès à présent à des mouvements guerriers pourrait
nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant à Paris
qu'à Pétersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres
qu'il avait à soutenir, celles de Suède, d'Angleterre et de Turquie, et
à cet égard de récentes circonstances ne le laissaient point à court
d'arguments. En Orient, la négociation avec la Turquie s'était rompue
sur une question qui intéressait la France plus encore que la Russie; le
cabinet de Pétersbourg avait exigé, comme condition préalable de la
paix, que la Porte renonçât aux bons rapports récemment rétablis avec
les Anglais et expulsât de Constantinople leur chargé d'affaires; les
Turcs n'ayant point souscrit à cette exigence, le congrès de Jassy
s'était séparé; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et
obtenir par la force l'abandon des Principautés. Contre la Suède, la
Russie avait dû pousser vivement les hostilités, le gouvernement de
Stockholm ne manifestant aucun désir de paix, et même porter au delà du
golfe de Bothnie une partie de son armée. Au Nord comme au Sud, elle
avait à combattre et à faire front; ses deux ailes restaient engagées,
ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'eût
voulu et de peser dès à présent sur l'Allemagne.
À ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de répondre que
les guerres de Turquie et de Suède n'exigeaient pas un vaste déploiement
de forces, que la Russie, maîtresse sur le Danube et en Finlande des
territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu'à maintenir ses
positions, à observer une défensive imposante, et qu'elle conservait
assez de troupes disponibles pour opérer vigoureusement contre
l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens
financiers, sur les brèches faites à son trésor, sur les pertes que lui
infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il
termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver
dans le cas de demander à la France; il s'agissait d'un emprunt à
émettre à Paris pour le compte de la Russie[87].
[Note 87: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
Pendant plusieurs semaines, des scènes analogues se répétèrent, à
quelques jours d'intervalle. En manière de simple conversation,
Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, dès que l'on
en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion
russe, ses belles résolutions se fondent, s'évanouissent, ce qui ne
l'empêche point de reprendre le lendemain la suite de ses prévenances.
Parfois, avant d'aborder le fond du débat, il varie ses procédés de
séduction préliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il
médit de l'Autriche. Il raille agréablement le ton et les allures des
diplomates viennois, leur gravité pédantesque: Schwartzenberg lui a
montré, dit-il, une «immense dépêche» de M. de Stadion, premier ministre
d'Autriche; «elle est tout à fait dans le genre allemand; on y prend les
choses de si loin que je lui ai demandé si elle datait du déluge[88]».
Tout cela, d'ailleurs, n'est «qu'un fatras de paradoxes[89]», trahissant
l'embarras d'un cabinet qui s'évertue péniblement à défendre une
mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitôt argument de cet aveu pour
démontrer une fois de plus la parfaite inutilité, contre une cour
convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour
réclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces.
Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant
que ses troupes ne sont qu'à deux ou trois marches de la frontière; il
cite les divisions, les régiments qui doivent composer son armée de
Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups à porter en
Transylvanie et en Allemagne.
[Note 88: Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.]
[Note 89: _Id._]
Dans une autre conférence, Caulaincourt revient à la charge; mieux armé,
fort des lettres qu'il a reçues directement de Napoléon, il essaye
d'entrer en matière sur le plan de campagne; il lit, commente les
passages, de haute et impétueuse allure, où l'Empereur propose à son
allié de cimenter leur union par la confraternité du champ de bataille,
lui donne rendez-vous devant l'ennemi, à Dresde ou à Vienne. «À Dresde,
répond Alexandre, il est trop tard. Ce serait paralyser mes moyens par
des marches, pendant qu'ils peuvent être plus utilement employés. Puis,
ce serait découvrir toute ma frontière. Nous parlerons, du reste, de
cela un de ces jours. C'est aujourd'hui vendredi saint. Vous savez que
jusqu'après Pâques, nous avons une foule de devoirs religieux prescrits
par notre rite. Je ne puis donc vous parler d'affaires aujourd'hui, mais
ce sera très incessamment. Aujourd'hui, je ne voulais que vous voir et
vous dire ce que je sais sur la Suède[90].» Et il transporta son
interlocuteur sur les bords de la Baltique, où la scène avait
soudainement changé. À Stockholm, les chefs de l'armée et de la
noblesse, fatigués d'obéir à un roi en démence, avaient détrôné Gustave
IV et décerné la régence à son oncle, le duc de Sudermanie. Cette
révolution, avec ses détails dramatiques ou piquants, venait à point
pour nourrir la conversation avec l'ambassadeur de France et la tenir
éloignée des frontières autrichiennes.
[Note 90: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]
En persistant dans ce jeu évasif, il semblait qu'Alexandre voulût se
laisser surprendre par l'événement. Son but, s'il était tel, fut
pleinement rempli. Le 9 avril, avant qu'un plan de campagne eût été même
ébauché entre la France et la Russie, avant que le Tsar eût fait
connaître exactement le nombre, l'emplacement, la destination de ses
troupes, les Autrichiens franchirent l'Inn et se répandirent en torrent
sur la Bavière. Le même jour, l'archiduc Jean violait avec son armée le
territoire italien; au Nord, l'archiduc Ferdinand entrait avec cinquante
mille hommes dans le grand-duché et l'aigle autrichienne apparaissait
sur le chemin de Varsovie. Sans garder le souci des apparences, sans
alléguer un grief personnel, sans même déclarer la guerre, l'Autriche la
commençait à ses risques et périls et jouait son existence dans une
suprême partie.
Caulaincourt requit aussitôt et officiellement la coopération russe, en
vertu des conventions de Tilsit et d'Erfurt. De son côté, Schwartzenberg
se livrait à de dernières tentatives, manoeuvrait tous les ressorts de
l'intrigue, mettait en mouvement les salons, les femmes, faisait agir à
la fois la mère et la favorite d'Alexandre. La société entière, se
levant en tumulte, circonvenant l'Empereur, le suppliait de garder au
moins la neutralité et de ne point prendre les armes contre la puissance
qui se faisait le champion de l'indépendance européenne.
Alexandre devait enfin se prononcer; cette nécessité tant redoutée, si
obstinément éludée, s'imposait à lui et venait le saisir. Il lui fallait
se résoudre, mais le choix lui restait entre plusieurs partis. À vrai
dire, la parole donnée ne lui en permettait qu'un: combattre
immédiatement avec la France et nous aider de tout son pouvoir. On ne
saurait toutefois refuser à sa perplexité de sérieux motifs: ses
scrupules et ses craintes étaient légitimes. Cette guerre qu'il n'avait
su ni prévoir ni prévenir, tout en s'obligeant à y participer, lui était
à bon droit odieuse: elle risquait d'entraîner des résultats funestes à
l'Europe, à la Russie, particulièrement funestes à l'alliance. Si
l'Autriche justifiait par sa conduite toutes les sévérités, son
effondrement total, sa destruction n'en serait pas moins une calamité
générale et un malheur pour tous. La disparition de cette antique
monarchie ouvrirait au centre du continent un abîme que rien ne saurait
combler et achèverait de déséquilibrer l'Europe. Les États qui se
composeraient avec les débris du vaincu, débiles et inconsistants,
devant tout au vainqueur, ne seraient plus que les postes avancés de la
domination française; chacun de nos vassaux voudrait sa part de
l'Autriche mise à sac; en particulier, le duché de Varsovie réclamerait
et obtiendrait vraisemblablement la Galicie; cette extension
équivaudrait au rétablissement de la Pologne, et de tous les changements
à craindre, c'était celui qu'Alexandre appréhendait avec le plus de
persistance et d'effroi. Dans tous les cas, la Russie se sentirait à
découvert, directement exposée au choc de l'ambition napoléonienne, dès
que l'Autriche ne s'élèverait plus en masse compacte au devant de sa
frontière. Pour que la Russie pût vivre tranquille, pour qu'elle pût
demeurer notre alliée, il était nécessaire qu'un État puissant continuât
de séparer les deux empires et de faire contre-poids à la France
démesurément accrue. Par une rencontre extraordinaire, Alexandre Ier,
constitué ennemi de l'Autriche en vertu d'engagements formels, ne devait
rien craindre autant, dans le combat à livrer, que l'écrasement trop
complet de l'adversaire, et il était naturel qu'il songeât à se prémunir
contre un tel péril. On eût donc conçu qu'avant de s'engager dans la
guerre, il eût pris ses précautions, formulé ses réserves, demandé à
Napoléon la promesse de ne point abuser de la victoire et de n'en point
tirer des conséquences fatales à l'ordre européen, destructives de la
sécurité russe.
Ces exigences, Napoléon les avait prévues et s'était mis en mesure d'y
satisfaire. Il avait autorisé Caulaincourt à signer, s'il en était
positivement requis, un accord sur les conditions de la paix future; il
consentait à se lier les mains dans une certaine mesure, à limiter
l'essor d'une ambition qui allait se déchaîner à nouveau. Sa situation
militaire, plus critique qu'il ne l'avouait, lui avait commandé cette
condescendance[91]. Alexandre était donc libre d'opter entre une
assistance accordée d'emblée, de confiance, dans un élan chevaleresque,
et une coopération conditionnelle. Il pouvait remplir ses engagements
tout d'abord, s'associer au conflit et, par sa loyauté, par l'efficacité
de son action, se mettre en droit de parler haut quand viendrait l'heure
de régler la destinée du vaincu et de remanier la carte; il pouvait
aussi prendre dès à présent ses sûretés, obtenir de Napoléon des
assurances contre le démembrement de l'Autriche, contre le
rétablissement de la Pologne, quitte ensuite à entrer franchement dans
la lutte dont il aurait à l'avance circonscrit les résultats.
[Note 91: Lettre de Caulaincourt du 8 avril 1809.]
Il écarta l'un et l'autre de ces partis pour s'arrêter à un troisième,
le pire et le moins digne de tous, à un expédient dont Spéranski paraît
lui avoir suggéré l'idée[92]. Tout en exprimant de justes inquiétudes
sur le sort futur de l'Autriche, il ne réclama aucun engagement
préalable et ne mit point Caulaincourt dans le cas d'user de ses
pouvoirs. Il annonça à Napoléon une assistance sans réserve, pleine et
entière, mais résolut de ne la lui prêter qu'en apparence et de
n'opposer à l'Autriche qu'un simulacre de guerre. Sans répudier les
obligations de l'alliance, il s'en délia subrepticement et aima mieux
transgresser sa parole que de la redemander. Il fit plus: avant de
combattre nos ennemis pour la forme, il voulut les rassurer sur la
portée réelle de ses mesures, et nous allons l'entendre, double dans son
langage comme dans sa conduite, promettre son concours à la France et
son inaction à l'Autriche.
[Note 92: BEER, 349, d'après les rapports de Schwartzenberg.]
Dès qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'ébranlaient
pour passer la frontière, il fit savoir à notre représentant qu'il
rompait avec l'agresseur: «Ils payeront cher, disait-il en parlant des
Autrichiens, leur folie et leur jactance[93].» Pour donner plus de poids
à ces assurances, il les répéta à Caulaincourt devant témoins, en
présence du cercle de familiers qu'il réunissait périodiquement à sa
table. Avant de rendre publique sa déclaration de guerre, il la fit en
petit comité, sous forme d'allusion et d'allégorie. Ce soir-là, il fut
plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il
était charmé, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de
Caulaincourt se fût choisi une maison de campagne tout près de la
sienne; l'intimité en deviendrait plus étroite et plus facile: «Je veux
faire faire, disait-il, un petit télégraphe pour notre correspondance.
Nous ne pouvons être plus proches voisins.
[Note 93: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]
L'AMBASSADEUR.--«Je suis absolument sous le canon de Votre Majesté.
L'EMPEREUR.--«Celui-là ne tirera que pour vous.
L'AMBASSADEUR.--«Je n'en ai jamais douté, Sire; mais comme les
ambassadeurs aiment les traités, je voulais en proposer un à l'amiral de
Votre Majesté. (Un yacht de la marine impériale russe était mouillé sur
la Néva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.)
L'EMPEREUR.--«Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? _Vous ne ferez
pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts._
«Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une
intention si prononcée, que les vingt personnes qui étaient à table,
ainsi que l'Impératrice, se regardèrent. L'Empereur continua la
conversation avec moi[94].»
[Note 94: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]
Six jours plus tard, le passage de l'Inn étant connu, les apparentes
résolutions du Tsar se signalèrent au grand jour. Un manifeste de guerre
fut lancé contre l'Autriche. Alexandre déclara qu'il congédiait
Schwartzenberg, qu'il rappelait sa légation de Vienne, que ses troupes
allaient entrer en ligne. Il écrivait à Napoléon: «Votre Majesté peut
compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres
déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes
sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous
peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement
mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié
fidèle[95].» Son langage à Caulaincourt était encore plus positif et
formel que ses lettres: «Je ne ferai rien à demi», disait-il, et il
ajoutait: «Au reste, je m'en suis expliqué avec les Autrichiens[96].»
[Note 95: Lettres publiées par nous dans la _Revue de la France
moderne_, 1er juin 1890.]
[Note 96: Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.]
Comment s'était-il expliqué? C'est ce que nous apprend le rapport de ses
derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis à Vienne par cet
ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le déplaisir que lui causait la
conduite de l'Autriche: il constata qu'à elle seule incombait la
responsabilité de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait
dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses
engagements. Ces prémisses posées, il en tira une conclusion inattendue:
«L'Empereur me dit, écrivait Schwartzenberg après une conversation tenue
le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en
m'assurant que rien ne serait oublié de ce qui serait humainement
possible d'imaginer pour éviter de nous porter des coups. Il ajouta que
sa position était si étrange que, quoique nous nous trouvassions sur une
ligne opposée, il ne pouvait s'empêcher de faire des voeux pour notre
succès[97].» Le 20 avril, Alexandre réitérait ces assurances et même
allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre
d'éviter, autant qu'il dépendrait d'elles, toute collision, tout acte
d'hostilité; que d'ailleurs leur entrée en campagne serait soigneusement
retardée[98].
[Note 97: BEER, 351.]
[Note 98: _Id._]
Ainsi, non content de proposer à l'Autriche un combat fictif, où l'on
éviterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre
promettait de reculer cette démonstration vaine: il ne contrarierait
point nos ennemis dans leurs premières opérations et les laisserait
profiter de leur avance. Est-ce à dire qu'il n'attendît qu'une victoire
de l'archiduc Charles pour prononcer sa défection, se retourner contre
l'Empereur et porter le dernier coup au colosse ébranlé? Sa pensée
paraît avoir été moins simple, moins perfide, surtout moins arrêtée.
Profondément troublé et déconcerté, n'apercevant de toutes parts que
difficultés et périls, il arrivait à l'extrême de la duplicité par
l'incertitude; désirant que Napoléon fût contenu et refréné, le
craignant trop d'autre part pour se détacher ouvertement de lui et
braver sa colère, souhaitant des succès aux Autrichiens et n'y croyant
pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgré tout
quelque utilité à l'alliance française, dont il n'avait pas encore
recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilisé par des
tendances contradictoires. Il s'écartait des événements, sans renoncer
toutefois à profiter de leurs indications; peut-être se flattait-il, si
la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir
avec autorité entre des adversaires également épuisés. Il essayait, en
un mot, de réserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi
bien, en s'enfermant dans une neutralité déguisée, qui n'avait même
point le mérite de l'abstention franche et nette, il s'ôtait tout droit
à la reconnaissance, à la considération de l'une et l'autre partie: il
s'enlevait la faculté de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il
fût, s'interdisait d'influer sur les résultats de la guerre et se
condamnait à les subir: il se mettait à la merci des événements, au lieu
de participer à leur direction.
Tout d'abord, par la lenteur et l'hésitation de ses mouvements, il va
porter une atteinte irrémédiable à l'alliance sans servir avec
efficacité la cause européenne, indigner Napoléon sans sauver
l'Autriche, car l'instant n'est pas venu où le conquérant doit
rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en échec, il
faudra plus que l'effort isolé d'une puissance. Si l'Autriche est
fortement armée, pleine d'ardeur, embrasée de nouvelles et plus
généreuses passions; si beaucoup de nos vieux régiments, dispersés en
Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supériorité du
commandement supplée à tant de désavantages, et Napoléon, même sans
l'armée d'Austerlitz et d'Iéna, va continuer de vaincre. Déjà il est en
Allemagne, au milieu de troupes électrisées par sa présence; Davoust,
Lannes, Masséna sont auprès de lui, et d'incomparables hauts faits,
détournant nos regards d'une politique équivoque, nous ramènent pour un
temps en pleine épopée.