RUPTURE AVEC L'AUTRICHE

Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet

produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de

Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec

l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de

cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté,

son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas

Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce

ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser

l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la

Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre

d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la

place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions

offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de

Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés

évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de

Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité

d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à

Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une

guerre illusoire et fictive.

I

Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que

l'Empereur était aux Tuileries: il était arrivé à huit heures du matin,

plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, surprenant sa cour et sa capitale; il

avait couru à franc étrier de Valladolid à Burgos et mis six jours à

faire en poste le trajet de Valladolid à Paris. Cette fois encore il

revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et récolté des trophées;

quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient

précédé dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'épanouissait pas

sur son visage; il reparaissait sombre, préoccupé, irritable; sa colère

s'éveillait facilement; «il est aisé de déplaire[55]», remarquait

Roumiantsof, qui assistait à ce retour. C'est qu'à tous les sujets de

déplaisir fournis à l'Empereur pendant la fin de son séjour en Espagne

s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les

avait trouvées presque en arrivant: une lettre d'Andréossy, en date du

15 janvier, contenait ce post-scriptum: «Au moment où je terminais ma

dépêche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre;

l'attaque serait au commencement de mars.» À en croire cet avis, appuyé

d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur à

se précipiter au combat, va prévenir l'emploi des moyens imaginés pour

la retenir.

[Note 55: Lettre à l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 février 1809.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

La guerre qui s'annonce à brève échéance, Napoléon l'accepte désormais;

il la poussera à fond, avec rage, mais il la déteste toujours, car elle

le détourne de l'Angleterre, et la sincérité des efforts auxquels il

s'est livré pour l'empêcher se mesure à son courroux contre la puissance

qui l'oblige à la faire. L'Autriche devient à ce moment l'objet

principal de sa haine: «elle le mine[56]», écrit Roumiantsof. C'est elle

l'irréconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa

route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut

briser et anéantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa

colère. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des

coupables. Assurément, en présence des difficultés qui venaient

l'assaillir, il eût dû d'abord s'incriminer lui-même, se rappeler qu'il

avait provoqué toutes les dynasties en s'attaquant à la plus indigne,

mais à la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois,

s'il avait le devoir d'être mécontent de lui-même, il avait aussi le

droit d'être mécontent des autres. Profitant de ses fautes et de la

lassitude générale, une opposition s'était formée contre lui à sa cour

même, dans ses conseils; là, l'esprit de critique et de censure était

encouragé par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la

grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence,

avaient oublié leurs rivalités pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils

avaient escompté sa disparition, cherché les éléments d'un autre

gouvernement, songé à se préparer en dehors de lui une fortune et un

avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait

la cour de Vienne à brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un

dignitaire français poussait la félonie jusqu'à recommander aux

Autrichiens «de ne point se laisser prévenir[57]», Napoléon jugeait

qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intérieur et

l'étranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six

mois, il apercevait vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à

en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colère, devinant juste,

tomba sur Talleyrand.

[Note 56: _Id._, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg]

[Note 57: Paroles de Talleyrand à Metternich, BEER, _Zehn Jahre

oesterreichischer Politik_, p. 365.]

On sait la scène qu'il fit au prince de Bénévent le 28 janvier aux

Tuileries, en présence de MM. Cambacérès et Decrès. Pendant de longues

heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et

d'outrages; puis, après l'avoir traité et stigmatisé comme criminel

d'État, il se borna à lui retirer la clef de grand chambellan; il avait

furieusement grondé pour sévir à peine, car c'était chez lui un principe

que de ne jamais briser tout à fait les hommes qui l'avaient utilement

servi au début de sa carrière. On sait aussi que Talleyrand soutint

l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilité déférente,

s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette

attitude trouva à la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus

émerveillé que le vieux Roumiantsof; il avait assisté en Russie à trois

changements de règne, à la naissance et au déclin de fortunes

brillantes, à de mémorables chutes, et n'avait jamais vu porter la

disgrâce avec une si hautaine désinvolture[58].

[Note 58: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 février

1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Le renvoi de Talleyrand, si justifié qu'il fût, devait faire tort à

Napoléon en Russie; il y serait envisagé comme un divorce plus complet

de sa part avec les idées de modération et de prudence. L'empereur

Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientôt, de

flatteuses et délicates paroles, tombées de haut, transmises par un

membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince

dans sa disgrâce, le provoquer à une mystérieuse correspondance qui en

fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le

compte de l'étranger[59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour

augmenter les défiances d'Alexandre, hâter son détachement, nuire à

Napoléon et conspirer sans relâche, jusqu'au jour où les désastres de la

France le replaceront au premier rang et où de grands services, rendus

par lui au pays, viendront le réhabiliter sans le disculper.

[Note 59: Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur

Alexandre, soit directement, soit par l'intermédiaire de Nesselrode et

de Spéranski. Archives de Saint-Pétersbourg et _Recueil de la Société

impériale d'histoire de Russie_, t. XXI.]

Le lendemain de la scène des Tuileries, il y avait bal chez la reine de

Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le

vieux prince Kourakine, avec un ménage russe en résidence à Paris, le

prince et la princesse Wolkonski, étaient les seuls étrangers dont

l'Empereur eût permis l'invitation. Pendant la soirée, il prit à part

les deux premiers, les emmena dans une salle attenante à celles où l'on

dansait, et là leur parla de la situation pendant trois heures, avec

véhémence[60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois

Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins.

Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer à lui ce

ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reçu avec apparat

les lettres de créance, de les entretenir, voulant à la fois leur faire

honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le

préoccupait, et son premier désir était de savoir jusqu'à quel point il

pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il

avait réclamée jusqu'à présent ne lui suffisait plus: avant même d'avoir

reçu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se

produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait était

celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empêcher la guerre, allait-elle y

participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour

l'entraîner, Napoléon se cherchait un intermédiaire utile avec le Tsar,

un homme capable de s'élever à la hauteur des nécessités présentes, de

s'en bien pénétrer, d'exercer à Pétersbourg une influence déterminante,

de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme

dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait

envoyés, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage?

[Note 60: _Mémoires de Metternich_, II, 266.]

Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, après avoir traversé

pompeusement d'éminentes fonctions et représenté en dernier lieu la

Russie à Vienne, était venu achever en France une trop longue carrière.

En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la

main beaucoup plus heureuse qu'à l'époque où il avait appelé le comte

Pierre Tolstoï au poste de Paris. Tolstoï s'était armé contre nous de

haines persistantes; c'était un ennemi, malencontreusement chargé de

cimenter l'accord. Kourakine péchait par défaut d'intelligence plutôt

que de bonne volonté, et le général Andréossy, qui l'avait eu pour

collègue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqué, l'avait fait

précéder en France de ce portrait: «M. le prince Kourakine n'a qu'un

principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entièrement

revenu, mais sur lequel il me paraît un peu refroidi. Il n'a qu'une

idée, qui est celle de la paix; ses vues ne s'étendent pas plus loin.

Crédule à l'excès, parce qu'il ne se donne pas la peine de réfléchir, et

livré à l'insinuation de ses sous-ordres, il a été ici..... dans une

mystification continuelle. Doué d'une vanité extrême, le faubourg

Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais à

rendre hommage à ses qualités personnelles; toutes sont excellentes;

mais je ne le considère que comme homme public, et c'est sous ce dernier

rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement[61].»

[Note 61: Andréossy à Champagny, 14 novembre 1808.]

À Paris, Kourakine avait été envoyé pour représenter plutôt que pour

traiter: il avait été choisi à raison de son immense fortune, qui lui

permettrait de tenir fastueusement son rang, à raison aussi de sa

docilité inerte. Malgré ses préventions renaissantes, il ferait de son

mieux pour répondre à la pensée de Tilsit, pour plaire à Napoléon.

Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son défaut absolu

d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre à

comprendre un souverain qui était l'activité, le mouvement même, à

suivre et à servir une volonté de feu.

Avec cela, les étrangetés de sa personne, qui lui avaient valu une

célébrité européenne, ne lui permettaient guère de prendre à la cour et

dans le monde une place conforme à son titre. Dès son arrivée à Paris,

où il avait amené un personnel démesurément nombreux, où il aimait à

s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il

était devenu un objet de curiosité. Chez lui, une laideur caractérisée,

un embonpoint énorme, s'accentuaient davantage par un costume d'une

magnificence outrée: Alexandre Borissovitch était convaincu qu'un

ambassadeur se juge à l'habit, au faste qu'il déploie dans sa mise et

dont il est lui-même le vivant étalage; c'est ainsi qu'il restait

fidèle, au milieu d'une société renouvelée, aux modes somptueuses et

surannées de l'autre siècle, aux lourds habits de brocart; il les

agrémentait de dentelles, en exagérait la richesse par une profusion de

diamants et de pierres précieuses; il les constellait de plaques en

brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionnés dans les

différentes capitales et dont il ne se séparait à aucun moment de la

journée[62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'était que

ridicule. Son langage compassé, sa religion de l'étiquette, sa manie de

mettre le cérémonial partout, même dans les actes les plus simples de la

vie, complétaient un type plus propre à réussir au théâtre qu'à figurer

avec autorité sur la scène politique. Paris s'amuserait longtemps de son

physique et de ses manières, tout en se pressant à ses superbes

réceptions.

[Note 62: «Suivant la chronique intime du temps, ces décorations

étaient devenues l'une des nécessités de l'existence du prince, à tel

point qu'il en portait dès le matin un exemplaire complet, cousu à sa

robe de chambre.» Baron ERNOUF, _Maret, duc de Bassano_, p. 305.]

Déjà la malignité publique s'exerçait à ses dépens; elle relevait en

lui, en même temps qu'une susceptibilité formaliste, certain despotisme

fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses

terres, des caprices de vieil enfant gâté, dont les jeunes gens de son

ambassade étaient les premiers à souffrir, mais n'étaient pas les

derniers à plaisanter. Jusqu'à ses infirmités lui étaient un obstacle à

l'accomplissement suivi et régulier de ses fonctions. Tourmenté par la

goutte, souffrant périodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et

parlant beaucoup de sa santé, Kourakine n'avait apporté parmi nous qu'un

reste de forces, destiné à sombrer définitivement dans les plaisirs de

Paris. Affichant à tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en

garder la dignité. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se

faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transformés plus ou

moins en secrétaires; à Paris, son empressement à organiser des réunions

extramondaines avant même d'ouvrir ses salons à la bonne compagnie, ses

assiduités à l'Opéra, près du personnel de la danse, la gravité comique

avec laquelle il faisait dans ce milieu office de médiateur et

s'efforçait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientôt

aux observateurs que la police impériale entretenait auprès de lui le

sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se

faire l'Empereur d'un homme appelé à traiter des plus hauts intérêts et

que les rapports de police lui présentaient comme le héros d'aventures

scabreuses ou burlesques. Très vite, il apprécia Kourakine à sa juste

valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renonça à compter

avec une apparence d'ambassadeur[63].

[Note 63: Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720.

VASSILTCHIKOF, _les Razoumovski_, IV, 384-424.]

Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus sérieuses ressources? Cet

homme d'État, par sa longue expérience des affaires, par sa finesse

d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la

confiance que lui témoignait son maître. En politique, ses préférences

étaient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France,

par leur position topographique, par le parallélisme de leurs intérêts,

étaient faites pour s'entendre et s'unir; dans le système de Tilsit, il

ne voyait que la mise en application d'un principe général; c'était le

théoricien de l'alliance. Il la chérissait d'ailleurs comme son oeuvre,

et lorsqu'il lui voyait produire des résultats tels que la réunion des

Principautés, il s'applaudissait de cet état florissant avec un orgueil

de père. En Napoléon, il reconnaissait un des plus extraordinaires

phénomènes qui eussent traversé le cours des siècles. Son voeu le plus

cher eût été de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire

servir à l'intérêt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec

précaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses

fougues. Les allures de la politique impériale le déconcertaient,

habitué qu'il était à la marche plus lente, aux procédés plus délicats

de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se séparer de Napoléon, ne

le suivait plus que d'un pas traînant et parfois tremblant.

Son séjour à Paris lui avait inspiré plus d'admiration que de confiance;

ayant tout examiné avec une curiosité attentive, ayant fréquenté le

monde et les salons, où il avait fait goûter son esprit aimable et

légèrement précieux, il avait démêlé le fort et le faible de

l'établissement impérial. Très frappé des côtés de grandeur, de

noblesse, d'utilité pratique que présentait le régime, il en avait

trouvé tous les ressorts tendus à se rompre et avait compris que la

France elle-même, sous cet appareil magnifique et rigide, commençait

d'éprouver une sensation de gêne et d'étouffement. L'Empereur lui

demandant un jour: «Comment trouvez-vous que je gouverne les

Français?--Un peu trop sérieusement, Sire», avait-il répondu[64]. Alarmé

d'un despotisme qui pesait de plus en plus à tout le monde, redoutant

chez Napoléon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modérer, de

le contenir, de lui tenir tête au besoin, mais sentait néanmoins la

nécessité, pour conserver ses bonnes grâces, de le ménager extrêmement

et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait à

Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il était comblé

ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatté, sa

vanité satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de

circonspection et de méfiance.

[Note 64: _Mémoires de Mme de Rémusat_, III, 342.]

Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napoléon resta fidèle au

plan de séduction qu'il s'était fait vis-à-vis de lui; il ne

l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les

prévenances qui lui étaient personnelles, Roumiantsof découvrit vite un

sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour alliée; il comprit que

Napoléon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses

déboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi à

Erfurt! Alors, tout eût pu être réparé ou prévenu: en parlant haut, en

menaçant, la Russie eût aisément arrêté l'Autriche sur la pente où elle

se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprécier la situation, et

son tort, à lui Napoléon, avait été de ne pas insister davantage pour

que l'on adoptât ses vues. «Il se reprochait vivement et à Votre

Majesté, écrivait Roumiantsof à Alexandre, de ce qu'à Erfurt on n'avait

pas pris le parti d'exiger que l'Autriche désarmât[65].» Il dit un jour

au comte: «Notre alliance finira par être honteuse, vous ne voulez rien

et vous vous méfiez de moi[66].»

[Note 65: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 66: _Id._, 30 janvier-11 février 1809.]

Dans la campagne imminente, il paraissait désirer plutôt qu'espérer la

coopération de la Russie. Au reste, si ses alliés le laissaient sans

secours, il se suffirait à lui-même et de son épée trancherait la

querelle. Les soldats improvisés de l'Autriche, mal équipés, à peine

habillés, ces «soldats tout nus», ces masses armées que l'on jetait sur

son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait

l'Autriche et la jetterait à ses pieds: «Elle veut un soufflet, je m'en

vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en

remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire[67].» Mais

il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre

l'Autriche en pièces, conviant la Russie au partage des dépouilles. À

ces violences, Roumiantsof répondait avec assez d'à-propos; il faisait

ses réserves, risquait des objections sous une forme enveloppée, et aux

métaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: «Je

donnerai des coups de bâton à l'Autriche, disait Napoléon.--Sire, ne les

lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligés de

compter les bleus[68].»

[Note 67: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février

1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 68: _Id_.]

Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage

était moins brutal et plus posé: l'écrasement et la dissolution de

l'Autriche n'étaient plus les seules perspectives qu'il envisageât.

Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mérite; la besogne

avait été rude, mais les résultats commençaient à se montrer. «J'ose le

dire, écrivait le ministre russe, j'ai usé sa colère[69].»

[Note 69: _Id_.]

C'était attribuer trop d'efficacité à quelques propos émollients, et la

véritable cause de l'accalmie était que la guerre apparaissait à

Napoléon un peu moins certaine. D'abord, il s'était repris, durant

quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre à la source même de toutes

les complications, de nouer avec Londres une négociation sérieuse; il

«avait cru entrevoir la possibilité, écrivait Champagny à Caulaincourt,

de faire une nouvelle démarche pour la paix auprès de l'Angleterre[70]».

Très rapidement, ce fil lui avait échappé, mais de nouveaux avis de

Vienne avaient rectifié les précédents, cause d'une alerte prématurée.

Aujourd'hui, Andréossy reconnaissait s'être trop hâté de donner l'éveil:

dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la

continuation des préparatifs entamés depuis dix mois et qui se

poursuivaient sans s'accélérer[71].

[Note 70: Champagny à Caulaincourt, 7 février 1809.]

[Note 71: Andréossy à Champagny, 3 février 1808. Archives des

affaires étrangères.]

Napoléon revenait donc à penser que l'explosion n'aurait pas lieu avant

avril ou avant mai. La rupture se trouvant ajournée, ne saurait-on

l'empêcher? En se hâtant, en unissant plus étroitement leurs efforts,

peut-être la France et la Russie arriveraient-elles encore à temps pour

imposer à l'Autriche une soumission qui dispenserait de la combattre.

Mais les moyens préconisés jusqu'à ce jour, avis, remontrances communes,

ne répondent plus aux besoins de la situation. Si Napoléon laisse

expédier la note identique, dont le texte lui est enfin parvenu, il n'y

voit plus qu'un palliatif insuffisant, surtout dans les termes où elle a

été rédigée par Alexandre. Il veut plus, il veut une démarche

solennelle, décisive, qui présentera au moins cet avantage de dissiper

toute incertitude sur les dispositions de l'Autriche et de l'obliger à

se dévoiler. Ce qu'il faut, c'est obtenir d'elle des garanties

indispensables en échange de celles qui lui seront accordées, lui

conférer d'une part des sûretés positives et lui signifier de l'autre

des exigences formelles. L'Empereur fit à Roumiantsof la proposition

suivante: Alexandre Ier offrirait à l'Autriche de lui garantir, par

traité, l'intégrité de ses États contre la France; Napoléon prendrait

avec elle le même engagement contre la Russie; en retour, l'Autriche

serait invitée à désarmer, à révoquer ses mesures guerrières; elle

pourrait le faire en toute sécurité, puisqu'elle trouverait dans la

parole écrite des deux empereurs, dans celle surtout d'Alexandre, dont

elle ne saurait suspecter la sincérité, une inviolable sauvegarde. Pour

mieux la rassurer, Napoléon parlait même d'évacuer les territoires de la

Confédération, de ramener toutes ses troupes en deçà du Rhin, sans

vouloir toutefois s'en faire une obligation stricte, ni prendre à cet

égard d'engagement avec personne[72].

[Note 72: Rapport de Roumiantsof à Alexandre, 30 janvier-11 février

1809. Archives de Saint-Pétersbourg. Lettres de Champagny à

Caulaincourt, en date des 4, 14, 18 et 23 février 1809. Cf. les _OEuvres

de Roederer_, III, p. 537.]

Nonobstant cette réserve, l'Empereur n'était jamais allé aussi loin dans

ses tentatives pour comprimer le conflit, puisqu'il offrait de

s'interdire à perpétuité l'offensive, sous peine de mettre contre lui

ses alliés mêmes et de trouver la Russie derrière l'Autriche. Le tort de

sa proposition était de comporter pour cette dernière une humiliation

qui ne pouvait être acceptée. Ce qu'il s'agissait de demander à

l'Autriche, c'était de livrer ses armes, de renoncer à tout moyen de se

faire respecter par elle-même, pour s'en remettre à la parole de ses

deux puissantes voisines et ne plus exister que sous leur bon plaisir.

Sa puissance et sa fierté renouvelées ne lui eussent point permis de se

placer dans une position aussi manifeste d'infériorité et de dépendance,

d'accéder à un désarmement sans réciprocité: elle n'admettait et ne

cherchait plus de garantie qu'en elle-même, dans ses forces démesurément

accrues, dans le mouvement national qu'elle avait fomenté, depuis que

notre mainmise sur l'Espagne avait réveillé ses craintes et surexcité

ses passions. En vain Napoléon, s'insurgeant contre les conséquences de

sa faute, s'efforce-t-il une dernière fois de leur échapper; il les

retrouve partout devant lui et ne réussira plus à les écarter de son

chemin. La guerre qu'il a suscitée le précipite dans celle qu'il

souhaite d'éviter, et l'acte fatal qui a faussé toute sa politique, le

mettant aux prises avec des difficultés auxquelles il n'est plus de

solution pacifique et normale, le condamne partout à poursuivre, à

vouloir, à exiger l'impossible.

À supposer pourtant que la démarche proposée fût susceptible de quelque

effet, qu'elle pût produire à Vienne un moment d'hésitation et d'arrêt,

ouvrir la voie aux pourparlers et conduire à un arrangement, c'était à

la condition que la Russie s'emparerait sur-le-champ de notre idée et y

conformerait son langage. Avec raison, Napoléon tenait essentiellement à

ce que les premières paroles vinssent d'Alexandre. L'Autriche avait

placé jusque-là son espoir dans la faiblesse de ce monarque, elle l'y

mettait encore, d'après des témoignages périodiquement renouvelés:

c'était de Pétersbourg que devait venir à son adresse l'avertissement

suprême, la sommation qui la désabuserait et ne lui laisserait d'autre

refuge que la sécurité dans la soumission. Le voeu de Napoléon était donc

que Roumiantsof adoptât de suite le projet français, qu'il le transmît

et le recommandât chaleureusement à Pétersbourg, qu'il déterminât le

Tsar à prendre l'initiative de la négociation et à l'appuyer par une

grande démonstration militaire. Roumiantsof lui-même, restant parmi

nous, aurait à y agir d'urgence: Champagny et lui se feraient vis-à-vis

de l'Autriche un langage commun, tout de fermeté et de vigueur. Puisque

la présence du comte à Paris rapprochait pour ainsi dire les deux

cabinets, on devait en profiter pour imprimer à leurs mouvements une

extrême promptitude, pour établir entre tous leurs actes la concordance,

la simultanéité parfaites que l'éloignement des capitales rendait

d'ordinaire difficiles à obtenir.

Malheureusement, Roumiantsof passait par des alternatives cruelles, par

des anxiétés sans nombre, qui le rendaient incapable de toute volonté

énergique et suivie. Malgré le caractère impérieusement pacifique de nos

demandes, Napoléon l'inquiétait de plus en plus, et sa crainte était que

le conquérant, en le poussant à prononcer son attitude vis-à-vis de

l'Autriche, n'eût d'autre but que d'associer la Russie à une criminelle

offensive. Parfois, après ses longues conversations aux Tuileries, il

refoulait ces doutes; il voulait croire en l'Empereur, lors même qu'il

n'arrivait pas à comprendre toutes ses vues, à pénétrer tous ses

calculs, et il se disait que, si la foi napoléonienne avait ses dogmes,

elle pouvait avoir aussi ses mystères. L'instant d'après, un scrupule le

ressaisissait; dans le flux de paroles échappées à Napoléon, il se

rappelait une phrase, une expression qui lui paraissait de nature à

justifier ses alarmes: il s'y attachait avec une douloureuse

obstination. Dans ce trouble de son esprit, il cherchait alors à qui

s'ouvrir, à qui parler de ses angoisses. Avec un à-propos singulier,

Metternich se trouvait toujours à portée de recueillir ses confidences;

l'adroit Allemand affectait de rechercher la société du Russe,

l'entourait de soins, «le mangeait de caresses[73]». Dans leurs

fréquentes entrevues, Roumiantsof recommandait bien à Metternich la

prudence, suppliait que l'Autriche se calmât, s'observât, évitât de

donner sur elle aucune prise; mais en même temps il se laissait aller à

montrer ce qui en Napoléon le heurtait et l'effarait. Comme bien l'on

pense, Metternich s'appliquait à cultiver, à entretenir, à développer

ces craintes utiles; il réfutait les arguments de Napoléon, affirmait

l'innocence de l'Autriche, plaidait cette cause en termes habiles, et

Roumiantsof le quittait, sinon convaincu, du moins plus ébranlé, plus

perplexe que jamais[74].

[Note 73: Champagny à Napoléon, 4 janvier 1809. Archives nationales,

AF, IV, 1676.]

[Note 74: Mémoires de Metternich, II, 269 à 274.]

Subissant de la sorte des impressions diverses et successives, le vieux

ministre n'arrive pas à voir clair dans la situation, à se former un

jugement, à démêler qui veut la guerre, qui se prépare à attaquer; aussi

s'abstient-il de tout acte susceptible d'engager son gouvernement et

surtout de compromettre sa personne. Il conteste d'abord l'utilité,

l'urgence de la «grande démarche»; il perd ainsi plusieurs jours, alors

que toute heure a son prix et laisse l'Autriche s'aventurer davantage

dans la voie où elle s'est jetée. Il transmet enfin à Pétersbourg les

propositions impériales, mais n'y ajoute pas un mot d'approbation ou de

commentaire. Il se dérobe à toute initiative, se refuse au rôle de

première ligne que Napoléon voudrait lui faire jouer. Pour éviter la

crise que tout retard précipite, il s'en remet au temps, se confie à

l'avenir, au hasard, cette Providence des irrésolus. La politique russe,

qu'il se trouve appelé par sa présence auprès de Napoléon à représenter

avec autorité ou plutôt à faire, flotte ainsi sans direction; elle

paraît par moments s'acheminer dans une voie, puis s'arrête, revient sur

ses pas, s'attarde en d'inutiles détours et aboutit au néant.

À la fin, Roumiantsof prit un parti: ce fut de s'en aller et de

retourner à Pétersbourg, dans le but, disait-il, d'y travailler au

maintien de la paix entre la France et l'Autriche. Ce départ ou plutôt

cette fuite confondit tous ceux qui en furent témoins. Metternich ne

dissimula point au ministre russe qu'il s'effaçait de la scène à

l'instant décisif; il lui désigna «comme le moment de crise les quatre

semaines qu'il passerait sur le grand chemin[75]». Quant à Napoléon, en

voyant Roumiantsof se dérober définitivement, il conçut la plus fâcheuse

idée de ses talents, de son caractère, et ne devait jamais lui pardonner

sa désertion.

[Note 75: _Mémoires de Metternich_, II, 273.]

Il essaya cependant, jusqu'au dernier moment, de le convaincre et de

l'endoctriner. Le comte allait monter en voiture, lorsque M. de

Champagny se fit annoncer. «Je l'ai trouvé, écrivait le ministre

français[76], déjeunant et ses chevaux attelés.» Le but de la visite

était de lui dénoncer un nouveau méfait de l'Autriche: la part prise par

cette cour à la paix qui venait d'être signée aux Dardanelles entre la

Porte et l'Angleterre; nos agents à Constantinople avaient acquis la

preuve de ses efforts pour rapprocher les Turcs de nos ennemis, pour les

attirer dans une ligue antifrançaise, et saisi là un des noeuds de la

coalition en train de se former. Ému de ces renseignements, Roumiantsof

parut emporter de Paris quelques velléités d'agir, qui ne tinrent pas

contre les réflexions de la route. Arrivé près de la frontière russe, il

reçut des lettres de son maître qui l'autorisaient, qui l'invitaient,

dans une certaine mesure, à revenir sur ses pas ou à se porter vers

Vienne. Il n'en tint compte, continua sa route et rentra à Pétersbourg

dans le milieu de mars.

[Note 76: Lettre à Caulaincourt, 14 février 1809.]

Avant ce retour, Alexandre, instruit par courrier des propositions de

Napoléon, en avait fait l'objet de quelques entretiens avec

Schwartzenberg. Il avait développé l'idée de la double garantie, sans la

présenter sous forme de communication officielle. Le prince n'avait pu

méconnaître l'importance de cette ouverture, mais avait aussitôt révoqué

en doute la sincérité de Napoléon et d'ailleurs n'avait point dissimulé

«qu'il était trop tard[77]». En effet, tandis que se prolongeait à

Pétersbourg cette dernière et stérile controverse, le bruit des armes,

retentissant plus fortement à Vienne et grossissant sans cesse, vint

couvrir la voix des négociateurs, dénoncer le caractère irrévocable des

décisions de l'Autriche et l'approche des hostilités.

[Note 77: Rapport de Caulaincourt du 6 mars 1809.]

Dans ses premiers calculs, l'Autriche avait fixé en mars l'instant de

l'agression si mûrement préméditée; elle avait senti ensuite

l'impossibilité d'être prête pour cette époque et reporté en avril

l'échéance guerrière[78]. À la fin de février, elle passa des mesures

d'organisation à celles qui précèdent immédiatement l'entrée en

campagne, mise en mouvement des troupes mobilisées, équipées et exercées

de longue main. À cette heure, elle renonça à protester d'intentions

pacifiques que des actes impossibles à dissimuler ou à travestir eussent

trop ouvertement démenties. Metternich reçut ordre de faire connaître à

Paris que sa cour, prenant prétexte des précautions militaires ordonnées

sur le territoire de la Confédération, mettait elle-même ses armées sur

le pied de guerre. Le 2 mars, cette notification a lieu; à ce moment,

tout s'ébranle dans la monarchie autrichienne, et trois cent mille

hommes de troupes actives, de réserve, de landwehr, réunis dans les

différentes provinces, s'écoulent tumultueusement vers la frontière. Nos

agents à Vienne assistent à cette marche; par chaque courrier, ils

signalent de nouveaux passages de troupes; ils voient les régiments

traverser la capitale «au bruit des chansons et des fifres», aux

acclamations de la multitude. Animée par ces apprêts, la population

s'exalte et s'enfièvre; un délire guerrier saisit toutes les classes et

se révèle par ses manifestations ordinaires[79]. L'agitation descend des

salons dans la rue, la fière aristocratie viennoise se mêle au peuple

pour en exciter et en diriger les passions. Les femmes «font le métier

de recruteurs pour la milice»; elles stimulent les hésitants et les

envoient se battre; la jeune impératrice distribue solennellement aux

bataillons de la landwehr, dans la cathédrale de Saint-Étienne, des

drapeaux dont elle a elle-même brodé les cravates[80]. Quant à

l'empereur François, il suit l'impulsion avec une sorte d'inconscience;

parfois il semble s'effrayer de sa propre audace, s'émeut de

l'application des mesures qu'il a approuvées en principe. Voyant des

fenêtres de la Burg dresser deux cents pièces d'artillerie sur leurs

affûts, il s'étonne, se fâche, s'écrie qu'il n'a point donné d'ordres;

mais ses incurables défiances contre Napoléon le ressaisissent aussitôt,

et il répète, «en s'occupant machinalement dans son cabinet: _Cet homme

me donne bien du tracas; il veut absolument détruire ma monarchie_[81]».

Cette idée qu'on lui a inculquée dissipe ses doutes, lève ses scrupules,

lui fait oublier la parole donnée au lendemain d'Austerlitz; en prenant

l'initiative des hostilités, il s'imagine de bonne foi prévenir une

attaque qui n'a jamais été dans la pensée de son adversaire, et il monte

docilement à cheval pour accompagner jusqu'aux portes de la ville les

milices qui partent pour la frontière. À la fin de mars, les armées sont

rangées face à la Bavière, face au grand-duché de Varsovie, face au

Frioul, sur les trois points où doit s'opérer l'irruption: l'archiduc

Charles a pris le commandement en chef; des manifestes au peuple

allemand annoncent la guerre, sans la déclarer encore; enfin, quelques

jours plus tard, les autorités de Braunau, ville frontière, arrêtent un

courrier porteur de dépêches pour notre légation, rompent le cachet aux

armes de France et, par cette violation du droit des gens, ouvrent la

série des actes manifestement hostiles.

[Note 78: BEER, _op. cit.,_ 367-369.]

[Note 79: «Dans les spectacles, écrivait notre représentant le 23

mars, on saisit toutes les allusions aux circonstances et surtout celles

qui regardent l'indépendance de l'Allemagne; les applaudissements sont

immodérés.»]

[Note 80: Dépêche du chargé d'affaires Dodun, en date du 4 avril

1809. Le même agent écrivait le 18 mars: «En 1805, la guerre était dans

le gouvernement, non dans l'armée ni le peuple. En 1809, elle est voulue

par le gouvernement, par l'armée et par le peuple.»]

[Note 81: Dépêche d'Andréossy du 18 février 1809.]

L'Autriche se démasquait plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé; étonné

de cet affolement, il se demandait encore si elle soutiendrait jusqu'au

bout son audace, dépasserait ses frontières, se ferait matériellement

l'agresseur, si tout ce tapage n'était pas un moyen de provoquer une

attaque et de s'en épargner l'odieux. Quoi qu'il en soit, il prend

aussitôt ses dispositions de combat. Jusqu'à présent, pour enlever aux

Autrichiens tout sujet d'alarme trop positif, il n'a ordonné en

Allemagne aucune mesure de préparation immédiate; nos corps de l'armée

du Rhin restent disséminés sur de vastes espaces, les contingents

bavarois, wurtembergeois, saxons, sont organisés, sans être réunis;

Napoléon a des forces en Allemagne et n'a point d'armée; pour la

première fois depuis le début de ses campagnes, il est en retard sur

l'adversaire. Mais son activité magique pare à tout et supplée à

l'insuffisance du temps. Prompte comme l'éclair, sa volonté fait de

toutes parts naître le mouvement; en quelques jours, il complète,

grossit, approvisionne, met en marche, rapproche les corps français ou

alliés, pousse Davoust sur Bamberg, Oudinot sur Augsbourg, Masséna sur

Ulm, et la proximité de ces points permettra d'opérer une concentration

générale, dès que le plan de l'ennemi se sera clairement dévoilé, et

d'opposer à l'archiduc une masse d'hommes assez forte pour lui barrer le

chemin de la vallée du Rhin. En Italie, l'Empereur range l'armée du

prince Eugène sur la rive droite de l'Adige; dans l'Allemagne du Nord,

sur le flanc de l'Autriche, il rassemble les Saxons, les Polonais, en

fait le 9e corps de notre armée, leur donne mission de couvrir Dresde et

Varsovie. En même temps, au delà de l'Autriche ennemie, il cherche la

Russie alliée et l'appelle aux armes.

Ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes qu'il réclame

d'Alexandre; l'instant est venu où les alliés de Tilsit et d'Erfurt

doivent combiner éventuellement leurs opérations militaires et dès à

présent leurs mouvements de troupes. Pour déterminer la Russie à se

mettre en position de le secourir, Napoléon multiplie les efforts. Les

dépêches ministérielles à Caulaincourt se succèdent désormais sans

interruption: le 5 mars, puis le 11, le 18, le 22, le 23, le 24, le 26,

le 29, Champagny signale à l'ambassadeur l'urgence d'obtenir des mesures

promptes, sérieuses et retentissantes; l'Empereur écrit lui-même au

Tsar, il écrit plus longuement à Caulaincourt; par l'intermédiaire de

cet agent, il réclame un échange de vues entre les deux cours sur les

moyens de concerter leur action et demande que l'on arrête dès à présent

un plan de campagne.

Tous calculs faits, il compte que la Russie, sans s'affaiblir

notablement en Finlande et sur le Danube, peut nous seconder avec 80,000

hommes; la situation géographique de cette puissance lui permet de les

employer avec une souveraine efficacité pour la cause commune. Les

possessions moscovites, en y comprenant les Principautés virtuellement

réunies, se déploient en demi-cercle autour de la partie orientale de la

monarchie autrichienne; elles enveloppent et enlacent la Galicie, la

Hongrie et la Transylvanie. En agissant sur divers points de sa

frontière, par des mouvements concentriques, la Russie peut étreindre

l'Autriche dès le premier moment, la saisir par derrière et, la tirant

fortement à elle, la paralyser dans son élan vers le Rhin. Il est donc

nécessaire que le Tsar ait une forte armée en Pologne, prête à entamer

la Galicie au premier signal; il n'est pas moins utile que l'armée russe

du Danube, trop nombreuse pour l'adversaire débile qui lui est opposé,

détache sa fraction la plus occidentale pour la tourner contre

l'Autriche, qu'elle la porte, par une conversion à droite, en face de la

Transylvanie, et la tienne prête à envahir cette province. La Russie

peut contribuer également à la défense de l'Allemagne française, pousser

un corps jusqu'à Dresde et l'intercaler entre l'Autriche soulevée et la

Prusse frémissante. Que la Russie règle d'ailleurs sa coopération

suivant ses facultés et ses convenances; Napoléon subordonnera ses

mouvements à ceux de son allié. Alexandre veut-il se porter sur Dresde

avec 40,000 hommes? c'est dans cette ville qu'on lui tendra la main.

Préfère-t-il faire masse de ses forces et pousser droit à Vienne?

Napoléon lui offre rendez-vous sous les murs de cette capitale[82].

L'essentiel est que la Russie nous informe de ce qu'elle fera, afin que

les opérations se combinent, surtout qu'elle prenne ses mesures au plus

vite, hautement, bruyamment, qu'elle tire l'épée avec fracas, qu'elle

sorte ses troupes de leurs garnisons, qu'elle les mette sous la tente,

qu'elle montre partout ses armées. «Il n'y a pas un moment à perdre,

écrit Napoléon à Alexandre, pour que Votre Majesté fasse camper ses

troupes sur les frontières de nos ennemis communs. J'ai compté sur

l'alliance de Votre Majesté, mais il faut agir, et je me confie en

elle[83].» De toutes manières, le Tsar peut exercer sur les événements

une influence favorable et décisive; s'il reste un dernier espoir, une

chance unique et fugitive d'éviter la guerre, c'est que la Russie, en

faisant étalage de ses forces et preuve de ses dispositions françaises,

terrifie l'Autriche et l'arrête au bord de l'abîme. Si la lutte doit

inévitablement se produire, l'intervention active de la Russie, en

faisant du premier coup pencher la balance, abrégera cette crise

succédant à tant d'autres.

[Note 82: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

[Note 83: Lettre publiée par M. Tatistcheff dans la _Nouvelle

Revue_, 1er septembre 1891.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 13 / 72 题