Les désordres terribles qui ont ensanglanté et ruiné Bakou semblent
avoir pris fin. Le calme paraît rétabli. La troupe est enfin maîtresse
de la ville. On a annoncé que les belligérants, Arméniens et musulmans,
avaient fait la paix, comme après une campagne. On va pouvoir évaluer
les tristes résultats de l'émeute, en attendant qu'on songe à réparer
les ruines qu'elle a causées.
Mais, sans doute, n'aurons-nous, sur les scènes effroyables de violence,
de meurtre, qui se sont déroulées pendant des semaines entières, que peu
de documents. Les habitants terrifiés ne songeaient qu'à fuir, à quitter
en toute hâte, sans regarder derrière eux, cette ville livrée à toutes
les horreurs de la guerre civile. Les amateurs photographes les plus
fanatiques sentaient bien que ce n'était guère l'heure ni le lieu
d'augmenter leur collection d'un «bel instantané». Il leur eût fallu une
vaillance peu commune pour l'oser. A peine, de-ci de-là, quelqu'un
dut-il avoir le sang-froid de photographier, à la dérobée, quelque
cadavre étendu dans une rue balayée par la trombe des émeutiers et
attendant au grand soleil la sépulture, ou encore cet attelage de boeufs
abattu à coups de fusil--après son conducteur--par une troupe de
furieux.
[Illustration: Un réservoir de naphte incendié.]
On a surtout photographié des ruines, qui attestent d'ailleurs assez
éloquemment quelle fut la violence de la lutte et à quels excès on s'est
porté.
Aucun des deux camps n'a montré moins de passion sanguinaire et
destructrice que l'autre. On s'entre-tuait en conscience; on brûlait, on
pillait, on démolissait les maisons, les exploitations industrielles
avec un pareil entrain.
Entre les deux partis--contre les deux serait plus juste--avec cette
consigne de «rétablir l'ordre», les cosaques tiraient à l'aveuglette
tour à tour sur les Tatars et sur les Arméniens. Et si la maison de
Toumanoff, un des plus riches Arméniens de Bakou, a été incendiée par
les Tatars, en revanche, la maison du Tatar Alieff, un notable, aussi,
parmi les siens, a été bombardée par les cosaques eux-mêmes.
Les pertes matérielles qui résultent de cette émeute sont incalculables,
et les compagnies' qui exploitaient les sources de naphte, comme celles
qui leur servaient d'auxiliaires, compagnies de transports, par exemple,
ont subi des dommages presque irréparables.
[Illustration: Rue de la Marine: une victime.]
[Illustration: Attelage d'un Arménien assassiné.]